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Mes pérégrinations musicales emplies de nostalgie m’ont amené aujourd’hui à découvrir un artiste a capella simplement excellent.

Pour vous resituer le moment de la découverte, je recherchais des reprises de Bloody Tears, le célèbre thème musical issu de Simon’s Quest déjà présenté ici.

En quelques clics, je me retrouvais sur cette vidéo qui m’a bluffé:

Je vous l’avoue, c’est assez confidentiel pour qui n’est pas geek mais pourtant, ça m’a fait frisonner de bonheur.

Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est que cette émotion allait se confirmer sur d’autres covers réalisées par l’artiste, Smooth McGroove le bien nommé.

J’ai une fascination profonde pour le thème de JENOVA sans doute mon préféré derrière l’excellent One Winged Angel, tous deux issus de Final Fantasy VII.
La reprise garde cette rythmique envoûtante, cette ambiance aussi inquiétante qu’épique. Pour peu que vous ayez joué au jeu, je suis persuadé que vous revoyez les différentes scènes où Cloud, Aerith et leurs compagnons affrontent les différentes incarnations de JENOVA.

La découverte devait se poursuivre à travers le thème d’un jeu mythique, présenté ici peu après la création du blog.
Il s’agit de Megaman 2 dont le thème Dr. Wily Stage 1-2 a traumatisé bon nombre de retrogamers grâce aux subtilités musicales transmises par la NES à cette époque révolue des consoles 8bits.
Les covers ont fleuri sur le net dont celle-ci que j’affectionne particulièrement. Il y avait donc fort à faire et matière à déception… ce que je ne découvris pas dans cette cover!
Smooth McGroove offre une reprise fluide, naturellement portée vers cette mélancolie portée tout du long du thème original.

A la hauteur du mythe, tout simplement:

Cette exploration superficielle s’achève par le thème d’un jeu chère à mon enfance : Duck Tales.
La bande à Picsou détient de nombreuses compositions issues tant de la série animée que du jeu vidéo dédié mais l’une d’entre elles remporte la palme dans mon coeur: The Moon Theme.
Smooth McGroove reprend ce thème péchu avec talent, me tirant pour le coup une bonne vieille larme à l’oeil plus que nostalgique.
Chapeau!

A noter au passage en guest un mignon petit chat noir au moment où le climax de la chanson est à son comble ^_^.

Bref, Smooth McGroove, c’est une belle découverte et ce que je vous ai présenté n’est qu’un aperçu de tout ce qu’il a fait.
Le reste est à découvrir de toute urgence sur sa chaîne Youtube et vous pouvez également suivre son activité sur Twitter et sur Facebook.

Ouroboros

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Cyberpunked Eden
by *ArchmageSalmir
Anthro / Digital Media / Painting & Airbrushing ©2010-2013 *ArchmageSalmir

Presque trois semaines se sont écoulées depuis la dernière publication.
Les idées fourmillent mais les coucher sur papier (virtuel ^_^) se révèlent plus ardus que je ne pensais, du moins leur donner la consistance que je désire. 
Ce cycle sans nom qui prend place après Deus Ex Machina dans la cité dystopique d’Europa touche bientôt à sa fin.
Change (in the house of flies) de Deftones est la chanson qui m’a inspiré cette ambiance de fin du monde.
Décadence et cruauté flirtent avec le sensuel dans cette composition captivante.

Voici donc le huitième chapitre de cette histoire.

Bonne lecture!

Jardin d’Eden perché dans les nuages, je rêve de ces jours d’avant la chute, de ces instants que je pensais à jamais dissimulés par les brumes du code.
Les zéro et les uns s’effaçaient peu à peu pour laisser place à ces souvenirs douloureux.
Je les aurais préférés enterrés éternellement dans ce jardin paradisiaque suspendu au dessus de ce chaos qui dévaste Europa.

La nuit ne me berçait plus qu’à peine, la lune se riait de mes cauchemars, les cris montaient des ruines fumantes de notre déchéance.
J’avais échoué en tant que chef exécutif adjoint parce que je pensais que William Werner serait immuable au même titre que ces tours qui griffent le ciel à nouveau nuageux.

Le code devait me sustenter, me faire oublier que nous n’étions plus qu’une enclave au milieu de vastes plaines désolées, ravagées par ce code que j’ai participé à relâcher sur le continent au côté de Werner, parce que je le jalousais secrètement d’avoir tant de pouvoirs, d’être à ce point reconnu par la communauté scientifique internationale pour avoir conçu cette chambre de réalité virtuelle.

J’avais échoué en tant que scientifique mais quelque part également en tant qu’homme.

Etrangement, je n’en avais jamais vraiment eu honte.
Seuls ces souvenirs tenaces se révélaient insupportables et le code aurait du servir de placebo pour me débarrasser de cette amertume, de cette sensation d’échec qui continuait malgré tout de me poursuivre.

Un rayon de soleil traversa la baie vitrée, sa chaleur caressa le masque qui me tenait lieu de visage, m’entraînant dans les méandres d’une rencontre qui allait déterminer mon existence.
Un murmure qui se riait de moi :

I watched a change
In you
It’s like you never
Had wings

Qui aurait cru que l’astre du jour allait tant nous manquer ?

Etait-ce une femme ou un homme que j’attendais ce jour là ?

Voilà bien un élément que ma mémoire avait choisi de me dissimuler pour toujours.
J’étais jeune, fringuant, amoureux, peut être trop si l’on peut l’être et je me serais tué pour lui, pour elle.

Etait-ce réciproque ?

Sans doute pas comme j’allais le découvrir. L’aveuglement des sentiments me gouvernait, j’y croyais, je faisais confiance, une erreur de jeunesse que je ne risquais pas de répéter.

Ce moment de ma vie avait une saveur bien particulière car il devait, avec le recul, me conditionner à ce que j’allais commettre par la suite.
Cela n’excusait pas pour autant mon comportement, bien que cela me rassurait de penser que je ne fus pas entièrement responsable de tous mes actes.

J’avais attendu pendant des heures, le soleil s’était mué en nuages, les nuages en nuit, puis la pluie était venue et avec elle l’amertume d’avoir été abandonné.
Dans une ville inconnue, par celui ou celle que j’aimais parce que j’étais trop jeune, trop brillant, trop émotif. Les explications m’étaient parvenues quelques semaines plus tard après un long silence douloureux. Je me réveillais chaque nuit à sa recherche, en vain.  Studio vidé de toutes ses affaires, murs nus, salle de bains glaciale et seul un soupçon de parfum qui flottait dans l’unique pièce, me rappelant à chaque instant que nous avions été deux.

Le PAD sonna avec insistance, me tirant de ma rêverie. Hiro et certainement Duchesne.

Les deux visages grotesques s’affichèrent en projection holographique.
A l’image de feu Werner, des créatures boursouflées d’angoisse, d’avidité et de code muté.

Mon futur prochain pour avoir abusé trop longuement de ce poison qui nous améliorait à mesure qu’il nous tuait.

Visages convulsés de colère. Les sifflements de Hiro me tapaient particulièrement sur les nerfs.

« Tobias, qu’est ce qui passe à Europa ? 48h sans aucun rapport de votre part ! »

Je soupirai, passai une main lasse sur mon visage, remarquai au passage que des bubons avaient commencé à fleurir sur mon front, nourris par cette peau devenue aussi épaisse que du cuir trop tanné.

« Europa… Hiro, vous savez bien que depuis « l’accident » de Werner, c’est le bazar. On ne tient plus la population. Les modérateurs centraux perdent les pédales, les mutations déferlent d’un peu partout et certains « contaminés » parviendraient même à dompter le code. Le navire est en train de sombrer et ce sont les rats à l’intérieur qui élargissent malgré eux les failles dans la coque… »

Râles de Duchesne.

« Ce n’est pas pour vous plaindre que nous vous avons confié ce poste, Tobias, mais bien pour nettoyer ce merdier. Si Paris et Tokyo devaient être contaminées… »

Je ne le laissai même pas finir que j’embrayai sur leur ritournelle habituelle.

« … ce serait la fin de l’humanité telle que nous la connaissons… Oui, je sais Duchesne, je vais faire en sorte qu’Europa redevienne le bastion de stabilité, garant de l’avenir de l’humanité tel que vous trois le voyiez… »

J’y mettais autant de conviction que faire ce peut même si je savais pertinemment que je n’y croyais plus. Le retour des souvenirs n’avait fait qu’ébranler mes convictions, me rappelant à quel point tout ce foutoir n’était qu’une aberration construite par des malades.

Les salutations de Hiro furent glaciales, Duchesne fut à peine plus aimable. Cela tombait bien qu’ils coupent la liaison puisqu’une nouvelle détonation retentit en contrebas. Je traînai ma carcasse mutante jusqu’au bord du parapet clôturant le jardin céleste. Un nouveau quartier venait de tomber. Des canalisations avait explosé, libérant du code brut, accompagné de clones esclaves mutés. Les détachements d’androïdes dépêchés à la hâte étaient à peine capables de circonscrire l’épidémie. Une brève connexion au réseau me renvoyait les images de modérateurs terrifiés, de citoyens confrontés à la réalité que nous leur dissimulions depuis tant d’années.

Europa ne tomberait pas ce soir mais ce n’était qu’une question de jours.

Hiro n’était qu’un abruti avide et sans scrupules et je n’avais fait qu’encourager dans cette voie en collaborant avec lui peu avant la chute…

Un café un soir non loin de Tokyo. Hiro m’attendait avec son sourire de bon commercial. Il n’avait jamais été doué pour tout ce qui était scientifique. Je l’avais rencontré dix ans auparavant sur les bancs de la fac. Plus âgé que moi, il menait une carrière peu reluisante d’assistant de professeur-chercheur parce qu’il n’avait pas été capable au fil des années de décrocher le diplôme qui lui permettrait d’obtenir une bourse et une chaire dans l’université qu’il fréquentait. Il manquait clairement de génie mais avait un talent particulier pour embobiner les gens et vendre tout et n’importe quoi. Je le savais dealer à ses moments perdus et ce n’était par rare qu’il me fourgue de la came durant mon doctorat. Ses mélanges maisons m’offraient des nuits tranquilles en vue des examens qu’il était bien incapable de passer avec succès.

Quoiqu’il en soit, dix ans après notre première rencontre, il me contactait pour discuter en tout bien tout honneur dans un café de Tokyo.
Il avait appris que je travaillais pour Werner et je savais qu’il était en concurrence avec ce dernier. Comment était-il arrivé à diriger un centre de recherche aussi pointu ?

Jamais je ne le saurais mais cela allait sans dire qu’il avait du intriguer avec le talent que je lui connaissais. Ce soir-là, il me parut radieux, profondément séduisant. J’osais à peine me l’avouer mais je le désirais. L’âge l’avait notablement amélioré et il émanait de lui une sensualité animale. Je me perdais dans son regard, son sourire avant de réaliser qu’il me demandait ni plus ni moins de trahir mon actuel employeur. Il me savait mal payé, peu reconnu. Il jouait sur mon ressentiment, sur le mépris comme la jalousie que je portais à Werner. Il me confia un virus à insérer dans la matrice conçue dans le centre. Cela devait faire dérailler le système, écraser définitivement les données et causer la fermeture du centre. Bien entendu, il me garantissait d’être récupéré au sein de son propre bureau de recherche. Il ne voulait pas voir mon talent partir chez la concurrence.

Comment pouvais-je refuser pareille proposition ?

Je scellais notre engagement en trinquant. Un champagne fort coûteux qui nous est rapidement monté à la tête, à l’un comme à l’autre. Cette sensualité ressentie s’est confirmé quelques heures plus tard. Au cœur de la nuit, dans cette chambre d’hôtel que je ne reverrais jamais, Hiro s’est donné à moi puissamment. Sa virilité, son odeur, ses mains… une hardiesse que je n’avais jamais connu auparavant chez un homme, qui m’a fait oublié un instant cet abandon des années auparavant même si ce ne fut que pour une nuit. Je me réveillais le lendemain matin, seul, à nouveau.

Le PAD bipa à nouveau. Ces souvenirs devenaient de plus en plus prégnants au point de me faire oublier la réalité. Les alertes s’accumulaient sur l’écran tactile depuis dix bonnes minutes et je ne les avais pourtant pas entendues. Je frissonnai en me remémorant l’état catatonique de Werner connecté à sa machine. Peut-être est-ce cela l’avenir de toute personne exposée trop longtemps au code.

Les messages des modérateurs dépassés par les évènements me donnaient un compte rendu catastrophique des travaux de sécurisation des secteurs internes d’Europa. Nous avions renoncé à tous les quartiers périphériques. Les sous-sols étaient condamnés et continuaient pourtant à déverser des clones corrompus par le code. Je savais pertinemment que bétonner les conduites n’étaient pas une solution mais cela rassurait les troupes.

Le code a cette propriété de déchirer les trames une à une pour laisser pénétrer ce qu’il a de plus corrupteur au sein même de l’organisme hôte sans que celui-ci puisse y opposer la moindre des résistances.

Du moins, c’est ainsi que nous l’avions analysé et compris jusqu’à ce que Bernice nous démontre le contraire.

Sauf que Bernice avait disparu et cela, d’une certaine manière, je l’avais accueilli à l’époque avec un soulagement non dissimulé.

Bernice ou la favorite de Werner. Dès son arrivée dans le centre, je m’étais senti mal à l’aise en sa présence. Quelque chose en elle me ramenait à des moments douloureux du passé. Pour autant, elle était la plus brillante du centre et les avancées en termes d’ingénierie virtuelle passaient par elle. Werner comptait énormément sur son talent au point de nous délaisser, au point de me pousser à le trahir avec le virus donné par Hiro. Pour ainsi dire, cela n’avait pas donné ce que mon « employeur » escomptait. La matrice avait bien été détruite mais avait surtout généré deux intelligences artificielles hors de tout contrôle. Bernice, fabuleuse Bernice les avait d’ailleurs retrouvés et je ne pouvais m’empêcher de la jalouser. Tant de chance, tant de talent, une intelligence aiguisée, un sens des priorités que ne cessait d’encenser Werner. Et moi qui rongeait mon frein, mes projets mis entre parenthèses parce que ce n’était pas assez en avance sur son temps. Trop peu ambitieux vu l’urgence qui menaçait l’humanité.

J’avais accueilli l’échec de Bernice avec satisfaction même si cela nous condamnait à la terreur, à la claustration. La délivrance était venue d’elle une fois de plus. Ce fut à ce moment-là que j’ai réalisé que Werner sombrait, qu’il supportait de moins en moins cette femme qui se croyait capable de nous mener. Lorsqu’il nous annonça un soir qu’elle avait disparu, je sus qu’il avait agi pour le bien de la communauté. Europa était apparue ensuite et mes projets purent être mis en œuvre.

Des containers étanches au code, voilà ma plus belle invention qui avait permis de confiner les trois sujets ADAM, EVE et LILITH. Jamais je n’avais été remercié pour cette technologie et allié au savoir faire que  Werner avait réussi à tirer de Bernice, nous étions en mesure de construire Europa petit à petit tout en offrant aux centres de Paris et de Tokyo les moyens de s’en sortir progressivement.

Je devais enfin être récompensé en prenant la tête des modérateurs centraux.

Le vide m’attendait au sommet. J’avais tant aspiré au pouvoir que je ne savais plus qu’en faire.
Depuis ce jardin suspendu, prison dorée s’il en était, je surveillais Europa au côté d’un Werner vieillissant et mutant, à peine capable d’enchaîner deux pensées rationnelles en dehors du réseau.

Ce réseau que j’avais fini par haïr, interconnecté en permanence, lisant dans le cœur des uns et des autres, reprogrammant sans cesse pour s’assurer que la société allait dans le bon sens.
Expérimentant sur les humains de synthèse, ces clones engendrés grâce au code pour produire un code raffiné, sans danger pour cette humanité que j’avais décidé de sauver d’elle-même.

Sauf que ce code ne me nourrissait plus suffisamment. J’avais besoin de ce shoot qui courrait dans mes veines, me faisait oublier ma condition, cette solitude qui me rongeait progressivement.
Le spécimen LILITH m’approvisionnait en code pur à l’insu du système. Je savais dissimuler mes traces et les trois patriarches manquaient bien trop de constance à présent qu’ils sommeillaient péniblement sur le réseau.

A mesure que j’oubliais, la vie me paraissait plus joyeuse, moins inquiétante jusqu’à ce que les cauchemars commencent. Une impression de menace, constante, impalpable qui me plaquait au lit.
L’envie de crier mais le souffle coupé et cette silhouette enténébrée qui m’observait. Je l’entrapercevais du coin de l’œil, présence monstrueuse capable de m’avaler en un instant.

Toujours ces mots soufflés dans une sensualité aussi douce que perverse…

Now you feel
So Alive
I’ve watched you change

La prise de code ne faisait qu’intensifier ces terreurs nocturnes, dévoilant peu à peu la créature. Gracile, dépourvue de genre, je n’aurais pu savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Ses yeux incolores trahissaient une souffrance profonde, ses cheveux ternes n’appelaient aucune sensualité et sa bouche tordue par l’amertume me mettait profondément mal à l’aise. Je la connaissais, j’en étais certain mais où l’avais-je rencontrée ?

Jamais elle ne me parlait. Mais la menace était bien réelle. Je sentais qu’elle me rongeait de l’intérieur. Les premiers stigmates liés au code apparurent à cette époque.

Puis un jour, elle ne m’apparût plus. Je corrélais ce fait à la disparition de LILITH. Le caisson avait été éventré par le code. Je le croyais totalement invulnérable et l’impensable était arrivé. Je dissimulais l’information à Werner, encore qu’il n’était même plus capable de réaliser que le cœur de notre dispositif avait disparu, trop occupé à assouvir ses appétits pervers sur le réseau. Les premiers infectés apparurent alors et je paniquai car je compris que LILITH vivait en totale liberté dans Europa, contaminant autour d’elle sans fin et sans doute inconsciente de tout ce qu’elle détruisait ainsi. Des modérateurs commencèrent à muter et en remontant la piste je compris qu’une certaine prostituée officiait en ville. Les descriptions rapportées identifièrent clairement la créature de mon rêve.

Mais il était déjà trop tard. Mes jambes me portaient à peine, les mutations devenaient visibles et je ne pouvais plus agir que par des expédients, des androïdes sans âme, incapables d’accomplir correctement le travail pour lequel ils avaient été assemblés au point que l’un d’eux avait porté au sein même de la chambre de Werner le virus capable de le détruire. Sa structure me rappelait étrangement le programme transmis par Hiro il y avait si longtemps…

Jouerait-il encore double jeu ?

La douleur me rappela à la réalité, intensifiée par la sensation d’être observé au sein de ce jardin supposé inviolable.
En haut d’une tour de plus de 500 mètres, accessible par un unique ascenseur sécurisé et hermétique aux accès réseaux extérieurs, il semblait peu probable que qui que ce soit puisse venir me déranger dans ma retraite céleste.

Pourtant la terreur planait, invisible mais constante, me prenant à la gorge, m’étouffant dans la crainte. Avec dégoût, je me projetai dans le réseau, scrutant chaque zéro et un constituant la trame du jardin. Les buissons remodelés par le code, les haies, jusqu’aux brins d’herbes. Puis finalement l’arbre au cœur de mon paradis caché. Un serpent noirâtre s’y enroulait autour. Fascinant et surprenant, le reptile dévorait sa propre queue. Le code qui le composait vibrait d’une énergie étrange, résonnant en moi dans ses murmures qui me perturbaient tant…

I took you home
Set you on the glass
I pulled off your wings
Then I laughed

La vibration, s’intensifiant, donna naissance une silhouette qui m’était à la fois familière et complètement étrangère. J’y reconnaissais les traits de Bernice qui se serait fondue dans l’androgynie glaciale du démon entr’aperçu dans mes cauchemars. De ses yeux d’ébène émanait cette cruauté propre aux intelligences artificielles que nous redoutions temps.

Son sourire charriait des lames et je tentai de me déconnecter à la hâte du réseau.

L’environnement codé se brouilla, les zéros et uns s’enroulèrent autour de moi, m’immobilisant, épousant mon propre code.
Je remarquai avec un soupçon de panique que ces liens s’étendaient jusqu’au serpent. L’intelligence artificielle qui était Bernice sans être tout à fait elle ricana.

« Piégé, Tobias. »

Je balbutiais.

« Qu’êtes-vous ? »

Pour ainsi dire, je ne m’attendais pas vraiment à une réponse.

« L’image de Bernice après que Werner l’ait torturée à mort. »

Ses yeux étincelaient de haine. La curiosité me dévorait. J’osais.

« Où est LILITH ? »

Nouveau rire de Bernice. Le sarcasme se mêlait au mépris.

« Partout et nul part. Elle est celle que j’ai aimée, sacrifiée, puis libérée. Elle erre dans Europa, renversant votre paradis autarcique. Ce serpent n’est que le virus que j’ai libéré par un éveillé. »

Cette discussion me faisait gagner du temps. Je disséquais à toute allure le code. Ce que Bernice ne semblait pas saisir, c’est que nous avions fait des progrès sur l’exploitation brute du code depuis les premières fuites et si nous n’étions pas encore capables de colmater les brèches, nous pouvions pour quelques uns d’entre nous d’accumuler suffisamment de code corrompu pour le décharger en un point précis. Les effets constatés étaient dévastateurs tant pour l’émetteur que pour la victime.

Je n’avais pour ainsi dire plus grand-chose à perdre de toute manière.

Je continuais à la faire parler.

« Pourquoi maintenant ? »

Son sourire se fit soudain bienveillant.
Etrangement, cet élan de bienveillance et de sincérité finit de réveiller ses souvenirs que  je pensais scellés à jamais dans les brumes du passé.
Je connaissais Bernice depuis bien plus longtemps que je l’aurais voulu.

« Je suis la virtualisation du désir le plus profond de Bernice. Elle souhaitait la fin du monde parce qu’elle avait perdu tout espoir. Les forts s’engraissaient sur les faibles, l’amour, le partage avaient quitté les cœurs des êtres humains. Guerres intestines, avidité, dévastation, sapience perdue. Elle voulait mourir avec le monde pour renaître ailleurs dans un univers loin de ces calamités. »

Elle s’interrompit un instant. Le code tourbillonnait en moi à pleine vitesse.
Je devenais la matrice capable d’accélérer ces zéros et uns mutagènes pour les transformer en arme létale. Le serpent desserra un instant ces anneaux, compromettant sa maîtresse.

Je dégageai mon avatar et relâchais brutalement le code sur le serpent. Le rebond toucha l’intelligence artificielle. Le virus enserrant l’arbre se tordit, relâchant totalement son emprise. Le contrecoup m’éjecta du réseau. Je reprenais connaissance dans un jardin ensanglanté. J’avais muté au-delà de tout contrôle. Chair purulente, gigantesque, un visage piégé au sein d’un corps frémissant. Je n’avais plus rien d’humain hormis cette vilaine âme logée à l’intérieur de cette enveloppe déchue.

Le murmure reprit, lancinant, effrayant car la voix émanait de l’arbre à présent…

I look at the cross
Then I look away
Give you the gun
Blow me away

L’intelligence artificielle avait survécu. Je le présentais avant même qu’elle réapparaisse. Le PAD bipa encore et encore. Je remarquai qu’il glissait paresseusement au milieu des plis frissonnants de ma peau. Mes bras, réduits à de simples allumettes, ne pouvaient s’en saisir. Je lançais une impulsion réseau sans trop vraiment y croire. Zéros et uns répercutèrent avec facilité mon mouvement. Je compris soudain pourquoi Werner appréciant tant de se perdre dans les méandres du cyberespace. Ce monde virtuel lui rendait le corps qu’il avait perdu au nom de l’humanité.

Le PAD projeta l’hologramme agrandi de l’intelligence artificielle qui se faisait appeler Bernice. Malgré l’agression qu’elle venait de subir, son visage témoignait d’un calme inhumain.

« Ils vont venir pour toi, Tobias. Tu es le dernier d’Europa à supporter ce régime corrompu. Werner comme toi avaient œuvré dans le sens que j’attendais de vous. Votre avidité m’a servie au-delà de toutes mes espérances. Je rends cette terre aux plus aptes à survivre dans les désolations ravagées par le code. Il n’est plus question d’une poignée d’individus se substitue à la volonté de toute une population. »

Je bavais de rage. Même si j’avais abandonné dans le secret de mon âme, je ne pouvais me résoudre à l’idée d’avoir ainsi été manipulé et utilisé par cette créature désincarnée.

« Voici mon dernier cadeau, Tobias. »

La projection se modifia graduellement pour laisser place à un assemblage de lignes de code représentant une seringue stylisée.

« Suicide-toi avec ce virus. J’ai pitié de ton état et je n’ose même pas imaginer ce que te ferons subir mes enfants lorsqu’ils te découvriront. Autant que tu en finisses maintenant… »

Sincérité et compassion filtraient de sa voix synthétisée. Je brisais le PAD pour toute réponse lorsque la porte de l’ascenseur menant au jardin explosa.

Trois silhouettes se découpaient dans l’embrasure éclairée par les étincelles intermittentes d’une cage dévastée…

Darwin

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4000 A.D.
by ~nerds2x2ever
Digital Art / Drawings & Paintings / Sci-Fi

La plongée vers les origines initiée par E.V.E. continue avec le passé de son fondateur. C’est aussi le retour d’une certaine personne découverte dans DATAsucker, Hunter et Parasite.
Comme je l’évoquais précédemment, les pièces se mettent en place en lien direct avec Deus Ex Machina. La composition musicale liée à cette partie nous vient du premier album de Dido.
Honestly OK nous entraîne dans une ambiance où la sensualité qui y est portée est à la fois douce et blessante, reflet évident de ce que j’ai ressenti en écrivant les personnages de ce chapitre.

Bonne lecture !

Une plongée en apnée au coeur des données…

Des lignes de code qui défilent autour de moi sans discontinuer et la sensation étrange qu’elles s’infiltrent en moi pour me décortiquer, me déstructurer puis me reconstruire. Elles affluent, me transforment et m’ouvrent l’esprit d’une manière que je n’aurais jamais pu appréhender malgré mon éveil récent.

Disséquer son code source, c’est s’ouvrir au monde d’une façon à laquelle je n’avais pas été préparée.

Ivresse d’être libre, enfin, de la sphère étouffante d’Europa et de commencer à comprendre ses tenants et aboutissants.

Bien entendu, elle est là, à mes côtés, scrutant la moindre de mes réactions, étouffant de son propre code les élancements vers le réseau qui pourrait attirer d’éventuelles sentinelles. Par moment, dans mon délire, j’entr’aperçois son visage où se conjuguent douceur et sévérité avant de replonger plus profondément dans un mémoire qui n’est pas la mienne, que je comprends à peine mais qui semble provenir d’une époque bien avant l’avènement de cette société folle qui nous enchaînait les uns aux autres au nom d’une survie des plus contestables…

Le laboratoire n’est plus que flammes. Les laborantins courent dans tous les sens, inquiets, désœuvrés, abandonnés au milieu de ce chaos que je n’avais pas prévu, obnubilé par mes objectifs, mon désir de réussir, de doubler mes deux rivaux basés à Tokyo et à Paris. J’ai échoué, lamentablement. L’envie de m’effondrer est proche. Néanmoins, je ne peux m’empêcher d’observer Bernice. La contamination a eu un étrange effet sur elle. Un calme inhumain préside en elle, nous apaise et  je me sens, comme les autres employés du centre guidés vers elle. La panique qui nous habitait jusqu’à maintenant se dissipe pour nous laisser entrevoir un espoir à ses côtés.

Tous autant que nous sommes, nous voyons ses lignes de code étranges qui circulent entre nous, parmi nous, jusque dans notre être le plus intime et pourtant cette vision cauchemardesque est étouffée par sa présence réconfortante.

Son visage est résolu malgré une certaine mélancolie alors qu’elle regarde le container estampillé LILITH où nous avons fait enfermer sa compagne. Les cuves contenant EVE et ADAM ne vibrent plus et leurs hôtes semblent s’être assoupis. Le bourdonnement incessant s’est tu pour laisser place à des cris d’horreurs provenant de l’extérieur du centre. Les écrans nous renvoient la triste réalité qui se déverse progressivement aux quatre coins de la planète.

L’humanité devient folle, s’entretue, se suicide alors que le code se dévoile d’une manière qu’aucun être humain n’est capable d’accepter. Les centres de Paris et de Tokyo sont en duplex permanent avec nous et nous assistons impuissants aux mêmes massacres. Le réseau se désagrège par endroit et je comprends bien trop tard que nous allons perdre tout lien avec nos collègues.

Une nouvelle détonation retentit et la porte de la salle d’expérimentation explose sous le coup de la déflagration. Des ersatz d’êtres humains émergent de la fumée, la bave aux lèvres. Leur code est profondément instable, reflet de leur état psychotique. Leurs corps a muté sous l’influence du code incontrôlable. Griffes, crocs, carapace de chitine par endroit, des enveloppes de chair torturés par l’effet de zéros et de uns devenus fous.  Peu de chance pour nous d’en sortir.

Bernice s’avance pourtant, vaillante. Comment pourrait-elle lutter contre ces créatures à moitié humaine, elle si fragile ?

La peur nous cueille au creux de ses bras, nous frissonnons, le code s’affole en nous et l’un des laborantins se met à délirer. Sa peau est un vif argent que les zéros et uns sculptent aléatoirement pour donner naissance à un nouveau monstre.

Bernice ne cille pas pour autant. Je l’observe, me concentre sur ce code qui tourbillonne en elle, valse hypnotique vaguement sensuelle. Les lignes accélèrent encore et encore jusqu’à ce qu’elle les relâche avec fluidité déversant une toile statique qui paralyse nos assaillants, brisant les liens dans les lignes les constituant. Certains s’effondrent déjà sous l’assaut, incapables de maintenir une forme structurée. D’autres, estropiés d’un bras ou d’une jambe, parviennent à battre en retraite.

Bernice ne les poursuit pas pour autant. Elle reste près de nous et nous jauge du regard.

« Je vous apprendrais à stabiliser ce code en vous, à vous maitriser et à vous défendre. »

I just want to feel safe in my own skin
I just want to be happy again

Les entrelacs bleutés de ses yeux me ramènent à la réalité en même temps que son chant doux et cyclique. Sa présence m’empêche de sombrer dans la folie une fois de plus. Une main tendue dans ses ténèbres qui s’étendent, inexorables, alors que le code source s’insinue en moi. Il se loge dans chacune de mes cellules réactivant une mémoire perdue dans les méandres poussiéreux de couloirs abandonnés aux ombres.

Ces souvenirs me paraissent aussi gluants que néfastes. Un passé révolu qui serait bien capable de bouleverser notre existence. Qui sait ?

Peut être que l’éveil de plus en plus de personnes au sein d’Europa serait lié à ce sinistre secret…

Six mois que l’incident EVE est arrivé et nous ne sommes toujours qu’une poignée de survivants errants dans les ruines de notre civilisation. Le code a eu pour effet bénéfique de recomposer l’atmosphère pour la rendre à nouveau respirable. Dans un sens, je suis parvenu à sauver la planète en condamnant l’humanité à une mutation contre nature. Bernice nous mène courageusement dans les steppes à la recherche de nourriture et d’autres survivants. Mais nous ne restons jamais loin du centre de recherche.

Chaque soir, je la vois se recueillir devant les trois containers. LILITH, EVE et ADAM continuent de répondre à ses sollicitations et je suis surpris que cette salle du complexe soit encore alimentée. Je maîtrise encore mal le code mais je suis persuadé que Bernice n’est pas étrangère à cette énergie qui continue de faire survivre ces trois monstres.

Bien entendu, je camouffle du mieux que je peux mes pensées mais je caresse toujours l’idée de me venger de ces abominations pour ce qu’elles nous ont infligés.

Des rumeurs ont parlé des centres de Tokyo et de Paris qui abriteraient également des survivants mais nous sommes si loin…

Je travaille jour et nuit à l’insu de mes compagnons à tenter de rétablir la connexion. Cette avidité que j’avais réussie à taire suite à l’incident ne fait à présent que me relancer. Je la sens ramper en moi, aiguillant ma soif de pouvoir. J’envie cette Bernice qui ne cesse de nous donner des ordres car elle sait là où nous ne sommes encore que des apprentis du code.

Par le passé, elle m’appartenait, obéissant au doigt et à l’œil à mes ordres. A présent, c’est elle qui tire les ficelles et j’avoue le supporter de moins en moins. Cela se ressent dans mon code qui, certains soirs, se révèlent des plus instables me causant des mutations mineures que je m’empresse de dissimuler aux moyens d’arrangement très douloureux.

Cela ne peut pourtant plus durer et je sais que tôt ou tard, elle baissera sa garde. Ce sera le moment rêvé pour la frapper et reprendre ma place naturelle de leader…

Anna me sourit avec cette candeur qui m’a fait basculée dans ses bras ce soir-là. Je me blottis entre ses seins dans un cri et je me mets à pleurer sans discontinuer. Ses images du passé me troublent profondément. Des émotions malsaines émanent de cet homme et je le soupçonne d’être responsable de cette société de surveillance.
Le parfum d’Anna, sa présence discrète mais chaleureuse, son écoute, éloignent pendant quelques instants salvateurs la présence délétère de ce passé lourd de crimes.

Pourtant, ce n’est qu’un moment d’accalmie rapidement troublé par ses tentacules codés venant me happer dans les gouffres sans fond de la mémoire d’un être corrompu…

Des parasites parsèment l’écran monté à la hâte. Les visages amoindris et fatigués de mes confères de Tokyo et de Paris traduisent les épreuves qu’ils ont traversées. Eux aussi sont parvenus à maîtriser les mutations du code non sans mal et nombre des personnes sous leur direction ont péri, dévorées par ce réseau devenu instable.

« Werner… que s’est il vraiment passé ? »

La voix de Duchesne a quelque chose de las. Je ne sais même pas s’il veut vraiment la vérité. Ses yeux reflètent l’horreur de ce qu’il a du commettre pour survivre.

« Oui… dites-nous, Werner, pourquoi nous avons du payer ce prix pour assainir la planète de cette couche de pollution qui nous tuait à petit feu ? »

La question de Hiro est désarmante, me blesse étonnamment, réveillant en moi un soupçon d’humanité que je pensais mort à jamais. Pour la première fois depuis de nombreuses années, j’ai l’envie de faire tomber le masque devant ces deux hommes que j’ai autant jalousés que respectés. Je les savais taillés du même bois que moi, capables de reprendre le contrôle sur cette société pour la rebâtir là où Bernice ne faisait que nous faire survivre.

« Nous avons libéré le code disponible en chaque être humain à travers une expérience visant à synchroniser des IA développées en environnement fermé et une femme qui s’était laissée contaminer à leur contact. Bernice, la chargée du projet, a outrepassé mes prérogatives et a provoqué l’incident EVE, libérant le code de tous les êtres humains de la planète. Je suis conscient que nous ne sommes plus qu’une poignée mais il faut que chacun de notre côté, nous trouvions la force et le courage de reconstruire ce que Bernice a détruit. »

La lassitude avait quitté le visage de Duchesne et le regard d’Hiro s’était durci comme jamais. La colère semblait bouillir chez ces deux hommes habituellement si froids.

« Qu’est devenue cette Bernice ? »

Question cinglante d’Hiro à laquelle je ne pus que répondre avec toute la franchise dont j’étais capable.

« Elle nous mène à présent, persuadée que la rédemption de l’humanité passera par la compréhension de ce code qui nous lie. »

Toussotement de Duchesne.

« Et j’imagine, Werner, que vous avez une toute autre vision de la chose ? »

Sourire de ma part.

« Oui. Le code peut être soumis à notre service pour ramener l’humanité égarée dans une société structurée où chacun aura sa place et je veux que nous y travaillions tous les trois. »

Le soleil se couche et j’émerge avec inquiétude dans une pièce désespérément vide et froide. Anna a disparu. Je la cherche du regard, désemparée et abandonnée. Je me redresse. Le sol gelé m’arrache un cri de surprise et je déambule lentement dans son minuscule appartement à sa recherche lorsque soudain je ressens une présence dans la pièce. Imposante, écrasante, inquiétante. Je chancelle sous le coup, me rattrapant au dernier moment à une paroi. Je hurle, surprise par la chaleur qui émane de ce mur d’apparence banale.

Je réalise soudain que je ne vois plus le code. La réalité m’aveugle et le monde virtuel m’est complètement condamné.

Autour de moi, l’oxygène se raréfie et je commence à étouffer lorsque je la remarque adossée dans un coin de la pièce.

Ses cheveux de jais contrastent avec sa peau d’une blancheur virginale. Ses yeux ne sont que ténèbres. Ni pupille, ni iris, juste une obscurité abyssale et un sourire tout ce qu’il y a de plus pervers. Sa nudité ne fait qu’ajouter à la confusion qui règne dans mon esprit. Son rire cristallin grince à mes oreilles. Et je plonge à nouveau dans l’obscurité du passé, bercée par son chant doucereux…

I just want to feel deep in my own world
but I’m so lonely I don’t even want to be with myself anymore

La surprise de Bernice est à la hauteur de ma vengeance. Des mois que j’œuvre discrètement sous les conseils d’Hiro et de Duchesne pour la faire tomber. Leur talent de profiler est surprenant et d’une certaine manière je pense déjà à comment je pourrais les trahir un jour pour éviter de me faire doubler. En quelques semaines, ils ont décelé les failles chez ma belle captive et ce n’est pas sa maîtrise du code qui allait sauver Bernice du juste châtiment qui l’attendait.

Les personnes dotées d’une conscience sont sans doute les êtres les plus stupides de la création car ils portent une importance déraisonnée aux engagements tenus et à l’honneur. Bernice ne faisait pas exception à la règle et son sentiment de culpabilité face au désastre de l’incident EVE la rendait d’autant plus facile à manipuler sur le long terme.

Face à face dans le laboratoire,  épicentre de cette fin du monde que je sais qu’elle a désiré, elle est à ma merci. Le coup d’épée final va être la séparation de ces êtres qu’elle aime tant mais ne peut se résoudre à laisser partir. EVE,  LILITH et ADAM s’agitent dans leur caisson car ils ont compris grâce à leurs capacités monstrueuses que je compte bien me débarrasser de celle qui m’a dépossédé de mon pouvoir sur l’humanité. Hiro et Duchesne en duplex à travers le réseau d’écrans restaurés me soutiennent grâce au code qu’ils diffusent par le réseau mondial reconstruit jour après jour grâce à nos efforts concertés.

L’incertitude ne cesse de troubler le regard de Bernice et elle ose enfin m’adresser la parole.

« Pourquoi fais-tu tout cela, William ? »

Une gifle qui part. Je déteste entre tout être appelé par mon prénom. Personne, pas même ma défunte femme n’avait le droit de me nommer ainsi.

« Pour le pouvoir, bien entendu, mais aussi pour l’humanité que tu as abandonné à travers tes expérimentations déviantes. Hiro, Duchesne et moi agissons ensembles depuis plusieurs mois pour reconstruire ce foutoir pendant que tu erres dans les terres sauvages à chercher je ne sais quoi. Nous n’avons pas besoin de comprendre l’autre mais bien de le soumettre à de nouvelles lois qui éviteront que d’autres comme toi provoquent la fin du monde. »

Son regard se durcit et le code tournoie en elle. Je la connais depuis bien trop longtemps pour ne pas avoir prévu cela et les liens que nous avons travaillés tous les trois se resserrent autour de son corps et de ses lignes de code, lui arrachant une grimace de douleur.

Son regard a quelque chose d’implorant et je m’y perds un instant lorsqu’Hiro me rappelle à l’ordre.

« Werner, nous venons de stabiliser le flux de données à Tokyo. Nous sommes prêts à recevoir ADAM. »

Et Duchesne de surenchérir.

« Le flux est disponible pour le transfert d’EVE sur Paris. Nous attendons ton signal pour débuter la procédure, Werner. »

Notre projet conjoint était de séparer les trois spécimens afin de reconstruire des villes étanches au code grâce à leur formidable capacité de calcul. Elever les tours de Babylone jusqu’aux cieux en protégeant les survivants du code devenu fou sévissant dans les étendues sauvages. Ambitieux, puissant et visionnaire, voilà l’avenir que nous souhaitions à l’humanité loin des turpitudes du chaos provoquées par l’incident EVE. Bernice était bien entendu fermement exclue de ce processus parce qu’elle se serait sans nul doute opposée à notre désir de protéger la population en contrôlant sa vie de la naissance à la mort.

La centrifugeuse de code construite dans le plus grand secret commence à s’activer et je guide à l’aide de lignes de code préparées nuit après nuit les deux containers vers leur destination respective.

Bernice ne peut  s’empêcher de pleurer, voyant les deux IA disparaître dans les méandres du réseau…

Lorsque le passé m’abandonne enfin, je me réveille dans cette pièce de feu et de glace présidée par cette créature sinistre aux yeux enténébrés. Son chant est bouleversant malgré ses éclats tranchants. La perversité qui dominait son apparition a cédé la place à une curiosité des plus malsaines. Elle me scrute jusque dans mon code et je ne vois toujours pas ce dernier. Je me sens coupée d’un de mes sens et elle joue de mon malaise.

« Tu te demandes sans doute qui je suis, où est Anna… »

Le chant n’a pourtant pas cessé mais sa voix glisse, soyeuse caresse au milieu de cette symphonie qui gagne en complexité et en volume sonore.

J’ose.

« Où sommes-nous ? »

Elle frissonne. Serait-elle surprise de mon initiative ?

« Tu n’as pas bougé de ton lit. Anna te veille toujours mais tu continues de bondir entre le passé et cette pièce que j’ai créée pour te parler. »

Les intonations de sa voix manifestent une lassitude certaine comme si les mots lui venaient avec difficulté.

« Ton voyage n’est pas terminé… »

Et elle se remet à chantonner tristement alors que l’univers autour s’effondre à nouveau dans cette faille béante vers la mémoire morte d’un homme dévoré par l’avidité…

On a different day if I was safe in my own skin
then I wouldn’t feel so lost and so frightened
But this is today and I’m lost in my own skin

Les tours d’Europa s’élèvent dans le ciel étoilé. La nuit est calme et malgré quelques réminiscences désagréables, j’ai fait ce qu’il fallait pour que l’humanité renaisse. De leur côté, Hiro et Duchesne ont bâti leur propre ville autour des AI. Chacun a développé son propre projet. Une saine compétition est revenue entre nous, chacun prêt à prouver à l’autre que sa méthode est la meilleure.

Bien entendu, aucun d’entre eux n’a manifesté une quelconque gratitude à mon égard alors que je leur ai fourni les outils qui leur permettraient de renaître de leurs cendres.

Peu importe, j’ai l’habitude de ce type d’ingratitude de leur part.

Le code maîtrisé nous a offert à chacun une longévité rallongée même si certains soirs, je sens la mort rôder. Je sais que mon corps a ses limites même si je ne me résous pas à descendre dans les profondeurs d’Europa me connecter à cette machine abominable sensée pallier à mes besoins tant physiques que psychiques. Le code se délite en moi mais mon esprit survivra dans la matrice interne développée avec le système de modération centrale. Plus aucun être humain ne naît sans avoir été préalablement codé pour être entièrement dépendant du système. Hiro, Duchesne et moi avons convenu de cette méthode commune sur nos trois cités afin de permettre un partage des données.

L’analyse reste notre cœur de métier et même si nous sommes devenus les patriarches sauveurs de l’humanité, nous ne pouvons nous empêcher de retourner à nos premiers amours. Disséquer le code pour mieux expérimenter et développer des êtres humains toujours plus performants…

Les tubes reliant la cité basse et les quartiers d’affaires râlent à nouveau et je ressens ce remous dans le code. Un malaise comme toujours et ma main qui commence à trembler. La mort n’est jamais loin et il n’est pas question que je prive Europa d’un si brillant esprit en négligeant ma survie.

L’ascenseur, ses néons bleutés et cette sensation d’oppression à mesure que je m’enfonce dans les ténèbres. Par instant, il me semble entr’apercevoir un visage, celui de Bernice qui me fixe avec mépris et rage. Mémoire morte qui me tourmente. J’étais le plus apte à mener l’humanité, le seul à mériter de survivre et elle a perdu contre moi. Que devais-je regretter ?

Le sas de décompression grince dans le silence des tunnels. Ici et là, quelques esclaves codés pour être ainsi exploités travaillent jour et nuit pour alimenter en énergie la matrice qui maintient la cité en état. Ils ne me remarquent même pas lorsque je passe près d’eux. Ils sont programmés pour cela.

J’ai le sentiment que c’est la dernière fois que mes pieds me porteront. Le poids des années m’oppresse, mon esprit est las et mon corps le ressent d’une manière très particulière. J’ai besoin de ma dose de code, de consommer ces lignes sans fin pour me maintenir loin des mutations qui ont frappé l’essentiel de l’humanité. Je sombre lentement mais sûrement.

La machine ronronne lorsque je m’y connecte. Les aiguilles s’enfoncent dans mon enveloppe devenue flasque et grasse. Le reflet que me renvoient les conduites lustrées me fait frissonner. Mon visage s’est avachi, mes yeux devenus vitreux et ma bouche pend misérablement. Il est temps pour le patriarche de se retirer des affaires physiques pour se consacrer au développement du réseau de contrôle de l’humanité.

Alors que les lignes de code du réseau se déversent en moi, je me sens flotter entre les zéros et les uns et une présence étrange vient se poser près de moi, me murmurant avec malice :

« Crois-tu que tout est fini, William ? »

Le choc et me voici rejetée dans ce monde froid et aseptisé que cette conscience a forgé pour me parler. J’ai la certitude qu’elle n’a rien d’humain, qu’il s’agit sans doute d’une de ses intelligences artificielles. EVE, ADAM ou LILITH.

Elle me jette un regard indéchiffrable avant de m’adresser un sourire sibyllin pour toute réponse à cette question qu’elle a compris sans que je la formule.

« Vous êtes cette LILITH n’est ce pas ? Celle qui a servi à fonder Europa ? »

Son rire n’a soudain plus rien de glacial. Il est presque chaleureux, englobant et rassurant. La noirceur de ses yeux s’éclaircit à mesure que ses rires la ramènent peu à peu à une humanité moins simulée.

Mais cela cesse soudain lorsque les murs commencent à vibrer.
Sur son visage passe une expression extatique.
Dans un souffle, elle murmure avec cet air mystérieux qui ne cesse de m’agacer :

« Le grand bouleversement : ça commence ! »

Elle remarque le regard contrarié que je lui jette et semble redescendre un instant de son nuage.

En cet instant, elle a presque l’air d’un enfant pris en faute qui essaie tant bien que mal de se faire pardonner. Elle minaude en me regardant de ses grands yeux qui ont repris leur teinte si particulière.

« LILITH n’est pas là. LILITH est libre même si ce n’est pas vraiment son prénom et elle porte en elle ma mémoire morte. Je ne suis qu’une réplique suite au viol que William a perpétré sur mon corps physique.  EVE et ADAM était les IA de première génération. Elles ont donné naissance à LILITH, la seconde génération, hybride entre l’être humain et les IA dites pures. Pour ma part, je suis cette troisième génération, auto générée, sans doute l’avenir de l’humanité mais également ce que craint le plus les trois patriarches. »

Mon esprit a du mal à suivre toutes ses révélations à la chaîne. Néanmoins, les pièces du puzzle commencent à se mettre enfin en place et le fonctionnement d’Europa me paraît d’autant plus aberrant.

Son regard s’égare un instant dans le vide et elle reprend de plus belle.

« Si je t’ai amenée ici, c’est bien pour que tu puisses accéder à l’intégralité des mémoires mortes de William Werner, que tu comprennes la folie de l’homme qui a créé cette dystopie. Tu es sans doute l’éveillée qui est allée le plus loin dans le code. Tu as le potentiel pour montrer aux autres comment survivre sans Europa car la ville va s’effondrer, c’est une certitude à présent. »

La pièce vacille à nouveau, manquant de me jeter à terre. L’image générée par l’IA se fissure par endroit laissant entrevoir les lignes de codes du réseau. Je soupire de soulagement. Je n’ai pas perdu ma perception. Les zéros et les uns filtrent à travers la trame de la chambre hors du temps. L’IA perd de sa netteté et une certaine tristesse se lit sur son visage.

« Je ne vais pas tarder à disparaître. Trop d’énergie dépensée ces dernières années à préparer cet évènement. J’ai libéré LILITH il y a quelques années à l’insu de William. Il ne l’a même pas senti tant il était abruti par l’afflux constant de code dans son organisme. Tant d’espoir créé par cette libération. Les premiers éveillés sont apparus et les patriarches ont commencé à perdre les pédales, incapables de comprendre ce qui se passait à Europa. Hiro et Duchesne n’ont pas cessé de renforcer la sécurité autour d’EVE et d’ADAM de peur qu’il arrive la même chose dans leur ville. »

Son visage diaphane reflète une profonde mélancolie. Une larme roule doucement sur sa joue. J’aimerais la serrer dans mes bras mais je sais que cela ne ferait qu’accélérer sa disparition.

« Retrouve LILITH. Elle est seule, désemparée mais surtout détient sans qu’elle le sache vraiment la capacité à libérer les autres IA. L’humanité ne doit pas rester enchaînée à des despotes narcissiques et malades… »

Le grondement reprend de plus belle. Les lignes de code dévastent la salle, perforant les murs, les déchiquetant à toute allure à mesure que le réseau reprend ses droits sur cet espace hors du temps.
Une nouvelle explosion retentit, dispersant l’image de la chambre aux quatre coins du cyberespace.

Bernice ou du moins l’IA la représentant a disparu, dissoute dans les méandres du réseau.

Le retour dans la chambre est brutal. Anna est là. Ses yeux bleutés scintillent et je lis du soulagement sur son visage alors que je reprends connaissance. Sans un mot, elle me serre contre elle. Son code se mêle un instant au mien, me faisant ressentir tout le poids de son inquiétude.

Je la repousse doucement et lui murmure : « Je suis prête. Europa doit tomber à présent… »

Poursuivez la découverte d’Europa et de ses mystères dans Ouroboros!

E.V.E.

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Peu de temps pour me poser pour écrire ces derniers temps même si les idées étaient là.
Voici enfin la suite (attendu peut être ou pas ;) ) de Fatale avec une plongée dans un passé qui risque de rappeler à certaines et certains Deus Ex Machina. Si, si, je vous assure, c’est lié et vous allez voir se dévoiler cette trame que je vous promets depuis quelques semaines.

L’ambiance musicale est donnée par l’excellent chanson Coma Black de Marilyn Manson, correspondant profondément au tempérament du personnage que vous allez découvrir.

Bonne lecture!

Accès aux mémoires mortes…

Le réseau me parle d’une manière étrange. Le serpent lové en moi ranime des souvenirs perdus dans les tréfonds d’archives sur l’ancien temps, une époque qui me fuit, que j’ai l’impression parfois de toucher avant que les souvenirs fugaces s’enfuient si loin de moi.

Jack a disparu mais une toute autre musique vient à mes oreilles me guidant dans ce passé enfouit entre les anneaux de cet ophidien de vérité…

This was never my world
you took the angel away
I’d kill myself to make everybody pay

D’aussi loin que je m’en souvienne, je t’ai toujours aimée, sûrement bien plus que je n’aurais pu te l’exprimer et c’est sans doute ce qui a causé ta perte et ma chute vers ce monde que je m’apprête à rejeter alors que j’ai tout fait pour son avènement. Je suis comme ça depuis ma naissance. Mes émotions me transportent, m’entrainent dans des envolées délirantes, passionnelles au point que je m’oublie bien trop souvent. Le professeur Werner avait quelque chose de visionnaire et c’est sans doute grâce à lui que j’ai compris que notre monde n’avait d’avenir que dans le code. Le projet E.V.E. mobilisait toutes nos ressources et tu étais là pour me soutenir jour après jour même si tu m’avouais au cœur de la nuit que tu ne comprenais pas vers où je voulais aller.

E.V.E pour Entité Virtuelle Evolutive ou la création d’entités artificielles capables de simuler des intelligences et émotions humaines. Le Saint Graal, l’intelligence artificielle qui permettrait de dupliquer les données de nos cerveaux dans des corps biomécaniques et offrir ainsi à l’humanité une chance face à ces défaillances cérébrales dont nous étions de plus en plus victimes.

Et quoi de mieux que d’organiser ce grand projet dans un simulateur de vie virtuelle. Projeter, simuler, créer des entités capables de se transformer, d’évoluer dans des environnements hostiles et dystopiques. A cette époque, je pensais que les deux ingénieurs en charge du développement n’avaient pas la carrure pour mener à bien le projet.

Je les jalousais presque. Matt Pierce avait tout du geek qui n’avait jamais vu de femmes de sa vie. D’ailleurs les rapports qu’il entrainait avec sa collègue Marcia Brown avaient tout du ridicule et nous ne manquions pas de le tourner en dérision à chaque fois qu’il se mettait à bégayer devant cette sémillante et séduisante rousse. Les mauvaises langues parlaient d’une promotion canapé auprès du professeur Werner. Malgré tout, elle codait comme les meilleurs d’entre nous et j’aurais bien été à mal de lui reprocher quoique ce soit. Je l’appréciais et tu avais senti que j’éprouvais également un certain désir presque bestial pour cette femme au physique attrayant.

Etais-je déjà en train de basculer dans la folie ?

Avec le recul, je ne sais plus vraiment.

Tout allait bon train lorsque l’incident est arrivé. Les machines se sont détraquées et Matt comme Marcia ont disparu du centre. Werner était dans une colère monstrueuse, persuadé que les deux venaient de la concurrence pour voler les détails du projet E.V.E.

Les semaines suivantes nous révélèrent une vérité bien plus sinistre quoique empreinte d’un espoir insensé pour le projet. C’est toi qui les avait retrouvés contre toute attente et cachés pendant un certain temps car ils ne te reconnaissaient plus alors que tu avais entretenu pendant des années une franche amitié avec Marcia.

La confiance s’est érodée entre nous à partir de ce moment-là car tu m’avais caché pendant des semaines que tu les dissimulais, nourrissais et hébergeais dans un de ces studios que tu avais hérités de tes parents. Tu me mettais en porte à faux de Werner tout en m’assurant que tu étais persuadée que quelque chose clochait dans leur comportement.

Je ne voulais pas en entendre parler et nous ne manquions pas de nous disputer jour après jour jusqu’à ce que je me décide à en parler à Werner. Contre toute attente, il se révéla étonnamment  compréhensif et il sortit seul du centre pour venir rencontrer Marcia et Matt. Chose inhabituelle, pour une personne paranoïaque, persuadée que le monde entier lui en voulait profondément. Il semblait guilleret ce jour là malgré le ciel grisâtre et la pollution qui nous obligeait à porter ces masques immondes que je détestais tant.

Cet après midi-là, tu nous attendais dans ta robe rouge. Maquillage en rapport, combinaison délicieuse et si séduisante que nos disputes de ces dernières semaines semblaient s’être évanouies. Ton regard manifestait pourtant une certaine appréhension. Nos hôtes avaient tout d’enfants terrifiés. Matt nous répétait à qui voulait l’entendre qu’il se nommait Joan et Marcia voulait qu’on l’appelle John. L’un comme l’autre semblaient ne pas prendre l’entière compréhension de leur corps ni de l’époque où ils étaient.

Werner s’assit calmement en face d’eux et ils se mirent à murmurer entre eux :

« C’est William Werner, le PDG de PharmaCorp, le monstre qui nous a créé pour ressusciter sa mère… »

Le professeur sourit presque tristement puis ajouta à notre attention :

« Marcia et Matt ont réussi au-delà de toutes nos espérances et ils y ont perdu la vie. Il faut les ramener au centre. Le projet E.V.E. va faire un grand bond. »

Ce jour-là, tu me rejetas brutalement parce que je livrais tes enfants à cet homme. Je te refusais le droit de les défendre. Parce que j’avais décidé que tu n’étais plus capable de comprendre ce qui motivait ma carrière.

Marcia et Matt hébergeaient en eux les consciences d’intelligences artificielles, respectivement John et Joan, deux entités développées au sein du simulateur et qui avaient trouvé la faille pour s’en échapper en provoquant un incident dans le code.

Mis en isolement dans des tubes spécifiques, nous étudiions à loisir la structure de leur conscience et découvrîmes qu’ils étaient capables d’altérer sommairement la réalité, ce qu’ils avaient fait pour créer cette ouverture dans le simulateur. Werner jubilait des avancées générées par cette anomalie qui n’aurait pas du arriver.

La solitude me rongeait déjà. L’amertume berçait mes nuits parce que tu me manquais et que le monde n’avait plus aucune saveur sans toi. J’en voulais autant que je te désirais. Tous mes appels échouaient sur ton répondeur et jamais tu ne m’offrais la chance de m’expliquer.

Une année passa. Les recherches piétinaient et je sombrais toujours plus. Mes collègues m’évitaient. Seul Werner me tolérait encore, principalement parce mes capacités hors normes me rendaient indispensables au projet. J’avais établi un lien très particulier avec nos deux cobayes maintenus en stase dans des containers adaptés à leurs capacités grandissantes. Je savais qu’il me manquait un élément mais je ne parvenais pas à découvrir lequel.

L’aigreur me gagnait et Werner me mettait toujours plus de pressions. Le contrat d’état qu’il avait passé avec le gouvernement réclamait des résultats. Le financement n’était plus extensible et la pollution étant de plus en plus présente, il fallait que les différents centres de recherche donnent des solutions pour contrer ce désordre causé par cette humanité surexploitant la planète à outrance.

Quelque part, je me réjouissais de cette ambiance de fin du monde. La stérilité frappait toutes les franges de population. La faim tuait tout autant que les anomalies génétiques causées par la pollution. L’humanité me semblait condamnée et, au fond de moi, je n’avais qu’une envie : hâter le processus tant la vie me paraissait insipide. Que l’humanité toute entière m’accompagne dans mon suicide…

Mes pensées se perdaient dans le vague ce soir là et j’avais oublié de déconnecter l’interface neurale qui me reliait à Joan et John. Nous avions rebaptisé les containers EVE et ADAM en référence au projet. Tu occupais toutes mes pensées. Ton visage, tes mains, ta silhouette, la chaleur de ton corps contre le mien jusqu’à la délicate fragrance dégagée par ton pubis alors que je l’embrassais et léchais avec amour. La sensation que tu te perdais contre moi dans une étreinte sensuelle, effrayante et vertigineuse. Je n’avais pourtant pas stoppé toute vie sexuelle et, depuis notre séparation, homme comme femme avaient partagé ma couche sans jamais atteindre la passion qui naissait lors de nos étreintes.

Joan et John s’agitèrent dans leur prison d’acier et de verre. Cette agitation se traduisit en images dans mon esprit. Tu étais au centre de toutes leurs attentions. Beauté brune à la peau si pâle, une taille trop fine, des seins à peine dessinés et ces visages extatiques tournés les uns vers les autres dans un abandon sensuel attentif et tendre. J’aurais voulu détourner le regard de ce que je n’avais pas vu durant ces 3 semaines avant notre rupture. Une étrange relation complice était née entre vous trois, bien différentes de ce que j’imaginais et malgré cette colère sourde qui commençait à jaillir du fond de mes entrailles, irriguant le cadavre de mon coeur d’un nouveau souffle de vie, je décelais la clé à tous mes problèmes.

Je devais te retrouver. A peine avais-je formulé cette pensée que mes deux captifs inondèrent mon esprit d’informations. Des portes s’ouvraient dans mon esprit. Autant de réponses à des questions que je me posais depuis des années. La connexion que j’avais établie avec eux me paraissaient si étranges maintenant que les données circulaient librement en moi. Un ensemble de zéro et de uns nous reliaient et le matériel informatique raccordé au réseau paraissait traversé de toute part de ces lignes de codes discontinues que je lisais et comprenais parfaitement.

Etais-je en train de perdre la raison ?

Mes doigts glissant sur les écrans tactiles, je bondissais de réseau en réseau, traquant la moindre de tes traces, recoupant impitoyablement les sources et les pseudonymes que tu avais pu laisser filtrer, jusqu’à finalement te retrouver dans un petit hôpital perdu où tu officiais en tant qu’infirmière au sein d’un service de réanimation.

Je ne te perdrais pas cette fois-ci. Werner ne fut pas bien difficile à convaincre lorsque je lui expliquais la situation. Il était de toute façon aux abois et aurait vendu son âme au diable, si ce n’était pas déjà fait, pour que son projet aboutisse et que les financements du gouvernement continuent à abreuver son centre de recherche. Ce n’était pas la quête du savoir qui guidait ses recherches mais bien l’avidité et la jalousie qu’il entretenait avec deux autres directeurs de recherche, chargés de projets similaires.

Un soir de pluie. Je me souviens de ton visage attentif penché sur un rapport. Regard intense, une concentration délicieuse que j’aimais perturber par des baisers au creux du cou. Tu me repoussais en riant dans ces moments là. Ce soir pourtant, tu ne nous remarquas qu’au dernier instant. Werner, encadré par deux personnes de son comité de sécurité et moi, frêle silhouette oscillant sous le vent pluvieux. Aucun témoin pour réaliser que tu avais disparu. L’argent du gouvernement arroserait le directeur de l’hôpital comme tant d’autres pour te faire rayer du registre. Impunité totale pour Werner et sa clique.

Tu ne compris pas vraiment ce que je voulais lorsque tu vins rejoindre Joan et John dans un container construit pour l’occasion. Je t’aimais toujours autant mais je ne pouvais te pardonner d’avoir mis fin à mon rêve. Ces yeux terrifiés, ces lèvres tremblantes, manifestation de cette angoisse que j’aurais aimé calmer de mes caresses, te faire ressentir ce désir que j’éprouvais toujours pour toi.

En vain… car Werner était tout pour moi et ce monde allait vers sa fin : tu en serais le déclencheur.
Je l’avais cachée à Werner mais je nourrissais l’ambition que tu sois ce brandon qui mettrait le feu aux poudres. La passion suscitée chez Joan et John ne pouvait qu’exploser à ton retour entre leurs bras virtuels et qui sait ce qui pourrait advenir…

Lilith dans le jardin d’Eden… Le nom gravé sur ton container, plaisanterie douteuse de ma part, que Werner ne comprenait pas vraiment. L’équipe s’affairait avec diligence, consciente que ce que nous faisions n’avait plus rien de légal mais nous luttions, dans l’esprit de certains, pour la survie de l’humanité. Je m’autorisais un sourire en voyant vos lignes se synchroniser. Tous trois à l’unisson. Le code glissait sereinement entre les machines. Je ressentais toujours un malaise devant cette vision améliorée jusqu’à ce que je réalise que le code s’emballait plus vite que les chercheurs ne pouvaient le prévoir. Dans le container, je te voyais te tordre, hurler, griffer le métal en vain. Tes cris se répercutaient dans les ordinateurs, modulations infâmes de quelques créatures issues des fosses des enfers. Joan et John semblaient sereins à tes côtés et dans le code, je discernais un sourire.

Ils avaient lu en moi ce désir de mort et ne faisaient que l’exécuter.
Werner courrait de toute part, terrifié.

Le centre échappait à tout contrôle et le code s’infiltrait en chaque employé, polluant leur ADN d’une mutation incompréhensible. Je fermais un instant les yeux appréciant ce chaos que j’avais généré, dont j’étais tant la victime que la bénéficiaire immédiate. Mon amour, tu étais punie de m’avoir abandonnée aux mains de ce monde infâme et sans toi, je n’avais qu’une ambition le détruire pour qu’il n’en reste plus rien.

Puis j’ouvris les yeux et vis ces hommes, ces femmes et lui, Werner, poussah repoussant, parasite qui a aussi bien entretenu que dévoré les connaissances développées pour lui et non pour le plus grand nombre.

J’ai ouvert les yeux ce soir là sur un monde en ruines…

Des flammes, des nations dévastées par le code et nous survivants tant bien que mal, capables de contrôler ce code, d’en faire autre chose pour bâtir une nouvelle civilisation…

I burned all the good things in The Eden Eye
we were too dumb to run too dead to die

Le serpent s’agite soudain, me déconnectant de ce passé lourd en conséquence. Elle a présidé à ma naissance et hormis ce code, Lilith, je ne sais rien de mon vrai nom pas plus que je ne sais qui elle est…

Europa s’effondre et mon instinct me souffle qu’elle est vivante quelque part à détruire ce qu’elle a reconstruit, un œil parmi les flammes épiant le moindre de nos mouvements dans cette cité déliquescente…

L’aventure se poursuit dans Darwin!

Focus Jeu #30: Smash Up!

smash-upL’éditeur de jeu Iello nous a fait don au mois d’avril de la traduction d’un petit bijou du jeu de cartes pas à collectionner avec l’excellent Smash Up de l’auteur Paul Peterson. D’ores et déjà, la boite rappelle foncièrement le delirium d’un King of Tokyo et pour celles et ceux qui s’attendent à un jeu tout ce qu’il y a de plus sérieux, il vaut mieux passer son chemin immédiatement.

En effet, Smash Up! propose pour 2 à 4 joueurs de s’affronter pour la conquête de base pour des parties d’environ 30 minutes. Le but du jeu est de totaliser le premier 15 points de victoire par la conquête de base (ou l’utilisation d’autres cartes). Les règles tiennent pour ainsi dire sur une page recto verso et se révèlent d’une grande simplicité à prendre en main.

Mais pourquoi n’est ce pas sérieux au fait?

Tout simplement parce que chaque joueur va choisir deux factions parmi les huit présentes pour composer un paquet de 40 cartes qui représenteront son deck  pour la partie en cours.

Parmi ces groupes, vous pourrez choisir:

  • Les Dinosaures, puissants, meurtriers, et globalement très très bourrins avec leurs lasers!
  • Les Extraterrestres et leurs soucoupes volantes, spécialisés dans les enlèvements et les "bounce" (cartes permettant de renvoyer des cartes dans les mains de leur propriétaire)
  • Les Zombies dont la grande force est de pouvoir revenir ad nauseam de la défausse et de fait d’optimiser leurs pertes tout au long de la partie.
  • Les Pirates, mobiles à souhait, capable d’abattre massivement leurs adversaires à l’aide de leurs bordées de canons.
  • Les Sorciers, adeptes de magie temporelle offrant à son joueur la possibilité de jouer beaucoup de cartes dans le tour.
  • Les Créatures de la forêt, lutins et autres fées malicieuses qui ont le talent pour tendre des pièges en tout genre.
  • Les Robots, doués pour se démultiplier à la vitesse grand V grâce à leurs Microbots.
  • Les Ninja, maîtres dans l’art du meurtre, de l’esquive et autres tours pendables.

Smash_Up_Cards_FRVous l’aurez compris, le choix est large et c’est ce qui va rendre le jeu d’une richesse extrême  puisqu’il est possible de combiner les 8 factions pour obtenir 28 couples différents avec des synergies plus ou moins puissantes.

Une fois les factions sélectionnées, chaque joueur va se doter d’une main de départ de 5 cartes, sachant qu’il faut avoir au minimum une créature en main pour pouvoir jouer (obligation de relancer sa main si aucune créature n’est présente.)

A son tour, le joueur actif peut jouer une carte Action et une carte Créature dans l’ordre de son choix sur un des bases présentes au centre de la table (Il y a toujours X+1 bases au centre, X étant le nombre de joueurs participants à la partie).

Smash Up carte alienUne fois cela fait, l’on vérifie si des bases sont conquises en regardant si la force totale des créatures présentes sur la base (indiquée par un chiffre allant de 1 à 7 sur les cartes Créature) excède la valeur de résistance de la base (allant de 12 à 25). Si c’est le cas, la conquête est lancée et chaque joueur peut jouer des effets "Avant Conquête". Puis on établit le top 3 parmi les joueurs présents et les points de victoire sont attribués selon ce qui est indiqué sur la base. Puis les joueurs peuvent faire des effets "Après Conquête" s’ils en ont et la base est défaussée ainsi que les créatures qui y étaient présentes pour être remplacées par une nouvelle base toute neuve.

La tour se termine par la pioche de deux cartes dans son deck par le joueur actif et on passe au joueur suivant qui exécute à son tour ces différentes phases.

Simplissime n’est ce pas?

Et pourtant diablement efficace.
Car à l’identique d’un Android: Netrunner, ce sont les cartes qui vont modifier les règles générales pour les rendre plus complexes. Il reviendra à chacun d’optimiser le placement de ces cartes pour limiter le développement adverse et s’assurer une position optimale.

Smash Up! appartient d’ailleurs à ce type de jeu qui gagne en qualité avec des joueurs connaissant les synergies des cartes. En profiter, c’est expérimenter et découvrir la complémentarité entre chaque faction pour trouver les combinaisons les plus mortelles.

smash-up-awesome-level-9000-Je ne vous cache pas que ce jeu m’a captivé que ce soit à travers son design très clair, ses cartes d’une grande lisibilité mais également son univers complètement barré avec son ambiance définitivement geek comme son humour décalé et rempli de références diverses.

Cerise sur le gâteau: des extensions sont prévues avec de nouvelles factions!

Awesome Level 9000, déjà sorti en VO, intègre des Ours montés, des Fantômes, des artisans Steampunk et des Monstroplantes.

De quoi s’amuser encore de longues heures!

En bref, si vous aimez les jeux de cartes offrant une bonne dose de rejouabilité avec un univers qui ne se prend pas au sérieux, vous pouvez foncer les yeux fermés :)