Ce billet et ces observations de l’Elfe sur son blog m’ont ramené à des réflexions que j’avais eu dans les rapports que nous entretenons vis à vis du corps de l’autre, face à nos désirs et la manière dont nous sommes capables d’exprimer nos émotions à travers les filtres limitant du regard des autres. L’Elfe parle de bulle et c’est exactement ce problème qui paralyse les individus, qui rend les regards portés aussi lourds et difficiles à soutenir car ils sont emprunts de ce jugement qui blesse, condamne et réduit l’individu à devenir l’otage d’une cage qu’il n’a pas désiré.

Pour creuser l’idée, n’avez-vous jamais réfléchi à cette répugnance que nous avons à aller vers l’autre pour ne serait-ce que le serrer dans ses bras et lui accorder cette chaleur humaine dont nous acceptons de nous laisser déposséder à mesure que le temps s’écoule?

Ces personnes que vous croisez dans la rue, dans les transports, dont le regard est parfois emprunts d’une souffrance manifeste, qui auraient simplement le besoin d’être prises dans les bras, d’accorder un instant de tendresse bien loin de tout ce que nous mettons derrière, pourquoi nous empêchons nous pudiquement de leur venir en aide de cette manière?

De l’amour, tout simplement, à différents degrés selon la proximité émotionnelle partagée avec ces personnes mais c’est cela et ce n’est pas de la sexualité qu’il y a derrière ces gestes qui se veulent tendres pour peu que sincérité et authenticité soient au cœur de cette démarche.

Plusieurs raisons nourrissent cette réserve qui nous est socialement inculquée dès le plus jeune âge par souci initial de sécurité et de préservation et cela s’applique de manière évidente tant à des ami-e-s qu’à des inconnu-e-s.

D’ores et déjà, le genre intervient profondément dans ces réticences.
Pour un homme, il est inepte de montrer de la tendresse pour autrui de manière publique et en privé cela est fortement corrélé à la sexualité, particulièrement si la personne étreinte est une femme. Un homme qui a de la tendresse pour une femme qui n’est ni sa petite amie, ni un membre de sa famille, cherche fatalement à avoir des faveurs sexuelles. C’est évident dans le regard de bon  nombre de personnes et remarquablement frustrant lorsqu’il ne s’agit que d’accorder à une personne amie le support d’une épaule, de bras, une forme sensualité tendre bien loin de toute idée sexuelle.

De même, un homme qui se prend du même type d’affection pour un autre homme ne peut en aucun cas le manifester en public: ce serait gay et cela égratignerait sa virilité et risquerait de choquer les homophobes latents gravitant dans son environnement proche. Le malaise créé serait tout simplement ravageur. Une fois de plus, un regard par lequel devrait passer de l’acceptation et non de la tolérance (la tolérance, cette forme d’hypocrisie qui dit que l’on tolère du moment que cela ne nous concerne pas, vous savez ;-) ).

Il y a confusion manifeste entre gestes tendres et sexualité. Le premier n’implique jamais le second et c’est à prendre en compte dans nos rapports à l’autre. Deux femmes qui se câlinent, s’apprécient et s’offrent un soutien proche, cela ne choque pas, cela est normal car cela participe au fantasme bien connu des lesbiennes à l’esprit ouvert.
Belle imposture sexiste nourrissant le fantasme de vrais mâles aux hormones en folie.

Notre rapport à la sensualité, à la tendresse accordée à autrui devrait, à mon sens, se dissocier de notre relation à la sexualité, de cesser de dépendre de ce que nos gestes signifient de manière automatisée. Caresser des cheveux, une joue, un simple baiser ou une étreinte ne sont pas des lieux propices et évidents à une demande de partie de jambes en l’air quoiqu’en pense la plupart.

Ouvrir sa sphère intime, sa bulle à autrui, lui permettre d’y rentrer en toute confiance, voilà un chantier important. Cesser de se regarder, de se protéger et essayer de décrypter les intentions de l’autre, non pas pour s’en prémunir, mais pour le comprendre dans l’essence même de son esprit et de son corps, de sa sensualité et de son expérience, de son vécu.

Transmettre à l’autre en faisant fi de ce regard accusateur et réducteur qui ne comprendra jamais à quel point il est important pour les uns et les autres de renouer ce lien social et affectif là où cette société consumériste que nous avons souhaité participe à une déshumanisation progressive.

Se perdre en soi, pour boucler avec l’article de l’Elfe, c’est foncièrement perdre le lien avec les autres et finir par se noyer dans le miroir de notre vanité…