Mise à jour du 21 août 2012: In fine, Joystick a enfin publié hier une réponse sur sa page Facebook malgré le déferlement continu de colère justifiée et argumentée de lecteur-e-s ou non lecteur-e-s outré-e-s par le ton de l’article.

En fin de billet la réponse du magazine et quelques commentaires de ma part ;-)

Lara,

Je te l’avoue je n’ai pas vraiment de sympathie pour ton personnage et ce depuis le début. Je n’ai jamais pu croire que tu étais une icône féministe et encore moins que tu pouvais prouver au monde entier qu’une héroïne pouvait être forte sans être le fantasme de tous les geeks attardés du paddle. Tout au plus, je t’ai vue comme une exploitation de la misère sexuelle masculine par le développement d’un personnage féminin reprenant les pires clichés sexistes possibles: tenue courte à l’extrême, formes trop plantureuses pour être réelles, bref un assemblage étonnement inquiétant de pixels déconnectés des réalités… juste ce qu’il faut pour faire "bander" (tu me pardonneras l’expression) des adolescents boutonneux amateurs de porno hétéro mainstream sur des sites de streaming que la morale sinon le refus de faire de la publicité m’empêche de citer.

Mais voilà, Lara, malgré mon désintérêt pour ton personnage, pour tes jeux que j’ai toujours trouvé d’une platitude navrante (malgré la 3D), mon intérêt se portant surtout sur les jeux antiques à 8 ou 16 bits, je n’ai pu qu’avoir l’envie de vomir en voyant ce qu’ils avaient fait de toi à travers ce trailer profondément effrayant:

Il parait que ce genre de scènes excite le mâaale hétéro, le vrai, qui fantasme tant qu’il peut sur le viol. Il paraîtrait même que certaines femmes bien ancrées dans le patriarcat y adhèrent, ne serait-ce que pour s’abandonner à une sexualité débridée sans risque d’être jugées comme étant une salope.

Malheureusement, la réalité rattrape la fiction et faire l’apologie du viol dans une jeu vidéo, c’est loin d’être le meilleur moyen de combattre les mythes vivaces entretenus dans notre société profondément machiste. Néanmoins, étrangement, cela ne semble même pas choquer le public gamer hétéro mâle car après tout, c’est du soit disant art, sûrement autant que la drague le harcèlement de rue pratiqué à outrance par le vrai mâaale.

Le bouchon était déjà poussé trop loin par ce que Crystal Dynamics avait choisi de te faire subir, Lara, et sache que même si je n’apprécie pas l’héroïne que tu es, je ne peux qu’être révolté par le traitement du jeu vidéo pour un personnage féminin qui avait pourtant toujours été présenté comme fort, indépendant et autonome.

Le clou n’était à priori pas suffisamment enfoncé puisque un magazine de jeu vidéo bien connu a choisi de fantasmer au point d’en coller les pages du-dit canard sur cette agression sexuelle, ce "supplice charnel" comparé à une relation SM dans un dossier riche en clichés sexistes, en images machistes, avec quelques allusions racistes (pourquoi se priver du peu quand on peut le pire) et surtout une apologie en bonne et due forme du viol. A lire l’auteur de ce répugnant torchon, ce qu’a commis Crystal Dynamics, c’est de l’art et cela sur ton dos, Lara, parce que tu as osé défié le geek gamer machiste en ayant été un personnage féminin trop fort.

Mar_Lard apporte un décryptage très complet de l’article sur le blog de CaFaitGenre et je ne peux que vous inciter à le parcourir pour mieux comprendre la problématique soulevée et surtout ce pour quoi il faut se soulever pour que les médias cessent de cautionner le viol sous prétexte d’une esthétique artistique de ce qui reste avant tout un crime.

Briser un être humain, quel que soit son genre, ne devrait jamais être cautionné de la sorte, ni même encensé et le travail de Crystal Dynamics n’a rien d’une oeuvre sinon une affreuse mise en scène de la torture d’un personnage de jeu vidéo qui s’en serait bien passé.

Qui plus est, associer que le SM et le viol sont la même chose (selon l’article paru dans ce sémillant magazine de jeu vidéo destiné, je vous le rappelle, avant tout à des adolescents de sexe mâle) est un raccourci infect, un méconnaissance profonde de la sexualité qui se veut libre et consentie, quels que soient les rapports entretenus entre les partenaires. Cette dérive est une manière supplémentaire de cloisonner la sexualité féminine, de la brimer en associant systématique la sexualité à un rapport dominant, dominée.

L’écœurement et le dégoût ne s’arrêtent pas là. L’auteur de ce poncif infect en rajoute en argumentant sur le thème du Rape&Revenge, ce vieux mythe du viol qui consiste à voir une personnage violé (souvent voire toujours féminin) faisant la peau à ses violeurs. La reconstruction d’un traumatisme par la vengeance. La loi du talion… mise en scène pour faire plaisir aux mâles dominants. Car bien entendu, vu que le viol est toujours inévitable (c’est bien connu, le vrai mâaale ne peut contrôler ses hormones), il y aura toujours des chevaliers blancs pour jouir du plaisir de voir la violée se relever pour régler son compte à celui qui a transgressé l’interdit (qui n’en ai pas vraiment un dans notre société du viol…).

Bref une vision profondément machiste où celui qui fantasme sur le viol dans ses pensées va pouvoir exorciser ses démons en abattant un vrai violeur à tes côtés, Lara. Est-ce sain? J’en doute fortement car cela signifie que de toute façon le viol reste toujours et éternellement l’apanage de l’homme sur la femme, quelque chose que les pires sexistes ne se gêneront pas pour qualifier de naturel puisque selon eux la femme  virtuelle ou réelle doit leur être inféodée, disponible sexuellement à tout moment pour épancher leur foutre incontrôlable.

De la colère, voilà ce que j’éprouve en disséquant ce nouveau cas de sexisme ordinaire et d’autant plus grave que des voix s’élèvent pour défendre ce volet des aventures de Lara Croft qui restent à mes yeux la mise à mort pure et simple d’une icône du jeu vidéo qui aurait pu finir par s’émanciper de son rôle de poupée sexy auprès des gamers pour devenir un personnage féminin fort et porteur d’un message.

Joystick, à défaut de nous avoir offert un peu de joie par ton bâton, tu as raté ton coup en cautionnant et en saluant ce viol orchestré par Crystal Dynamics sur Lara Croft. En te joignant à l’assemblée des pervers frustrés, amateurs de viol, tu n’as fait que participer à cette tournante infecte et sexiste…

Mise à jour du 21/08

Et donc, voici la réponse du magazine:

« Machisme puant », « incitation à la violence », « apologie du viol ». Voilà un condensé de ce que l’on a pu lire, principalement sur Twitter, au cours de ces derniers jours. À l’origine de ces accusations : notre dossier consacré à Tomb Raider dans le Joystick 8H (sorti le 3 juillet dernier). Si vous aimez le magazine, veuillez nous excuser, nous n’allons pas traiter cette affaire avec notre stye décalé coutumier. Tout simplement parce que le procès est trop gros, les accusations trop graves, pour qu’on réagisse avec notre ton habituel. Nous allons donc être sérieux quelques minutes.

Par où commencer ? Déjà par rappeler qu’il n’y a pas de viol, ni de tentative de viol, ni même d’agression sexuelle dans Tomb Raider. Une évidence que nous sommes contraints de repréciser, après avoir lu quelques tweets invraisemblables. Par ailleurs, le mot « viol » n’est employé qu’une seule fois dans notre article, précisément dans une phrase expliquant qu’il n’y a pas de scène de viol dans le jeu. Il n’y a évidemment aucune « apologie du viol » dans notre article. Pas plus qu’il n’y a de citations telles que « le viol, c’est génial », phrase que l’on nous a prêtée de manière arbitraire et fausse.Venons-en au passage particulièrement incriminé, celui où l’on ferait prétendument l’apologie du viol. Le voici : « Faire subir de tels supplices à l’une des figures les plus emblématiques du jeu vidéo, c’est tout simplement génial. Et si j’osais, je dirais même que c’est assez excitant. » En effet, l’adjectif « excitant » n’a pas sa place à ce moment-là de l’article, à cause du double-sens malheureux qu’il peut suggérer. Le but de ce paragraphe, qui agit comme une première conclusion au cœur du dossier, est de résumer notre enthousiasme, notre excitation, au sujet du parti pris narratif des développeurs. Que vous le croyiez ou non, sachez que c’est l’idée de briser un personnage emblématique pour mieux le reconstruire qui nous a séduits et emballés. De plus, nous tenons à préciser qu’à aucun moment le fait que ce personnage soit une femme n’est entré en ligne de compte pour orienter notre article. Quand le personnage de James Bond est sali, battu et humilié dans Casino Royale, nous trouvons également cela « génial ».

Voilà qui conclut cette mise au point visiblement nécessaire au sujet d’une polémique qui a pris des proportions inattendues. Nous adressons nos excuses aux personnes sincèrement heurtées par notre dossier. Nous en profitons aussi pour regretter que certaines personnes, y compris des confrères qui auraient aisément pu nous contacter, aient hurlé avec les loups (du retweet sauvage et incohérent, surtout) sans prendre la peine de vérifier si les accusations étaient fondées ou non. On met ça sur le compte de ce théâtre à double tranchant qu’est Twitter.

Donc, cher Joystick, non content de pratiquer la politique de l’autruche, vous choisissez de vous crever l’oeil et d’ignorer des images qui sont bien présentes dans le trailer du jeu vidéo et qui mettent clairement en scène une agression sexuelle et une tentative de viol. Requalifier le mot excitant en osant faire passer cela pour un qualificatif artistique est juste inepte et inadmissible, au point d’insulter l’intelligence de vos lecteur-e-s. Pour tout vous dire, la réponse ressemble clairement à du "c’est pas nous, ce sont les féministes qui sont hystériques et qui profitent de la caisse de résonance propre à Twitter pour développer une polémique qui n’a pas lieu d’être".
Peut être est-il temps de se remettre en question ou tout du moins de reconnaitre que cet article est une erreur dans son entier, cautionnant un machisme ambiant tellement bien intégré que la seule chose qui semble vous choquer, c’est la réaction négative à l’égard de cette article. Vous avez gagné un beau buzz, un beau bad buzz, souligné qui plus est par une couverture somme toute effrayante.
Une Lara Croft plaquée au sol, les yeux terrifiés, une bête chassée et traquée. Certain-e-s parlent d’art, de catharsis, un moyen d’évacuer les pulsions de viol et salue ce parti pris "artistique" de Crystal Dynamics en argumentant que c’est normal de choquer. Mettre en scène le viol pour diminuer le nombre de viols?
Raisonnement boiteux et purement à côté de la plaque…
A une époque où les droits des femmes et l’égalité sont l’objet d’une lutte permanente à tous les niveaux, votre réponse ne fait que conforter que les mentalités doivent changer à tous les niveaux même dans ce que vous considérez comme des "détails", y compris dans ce que vous pouvez qualifier de lutte de peu d’importance.
Le mansplaining a d’ailleurs bonne presse depuis le début de la polémique et ce n’est vraiment pas à votre avantage.
Les symboles, au même titre que la fameuse lutte mademoiselle/madame qui avait divisé, sont purement et simplement des formulations mentales de nos concepts, de nos pensées et si nous ne travaillons pas à déconstruire quotidiennement ces conditionnements, ces moments de sexisme ordinaire, ces instants de violence constante à l’égard de la moitié de la population ne pourront pas disparaître.
Alors, par pitié, faites un effort et relisez l’article et donnez une réponse réellement construite à cette communauté qui vous suit même si elle ne représente qu’un peu plus de 400 fans (en croissance, forcément vous intéressez ceux qui suivent le bad buzz d’un oeil attentif…)