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Le Point Desproges

1980-85 MORLAIXVoilà quelques temps que je n’ai pas posté un billet sur cet espace pour des raisons assez obscures dirons-nous mais là n’est pas la raison. Si la dernière fois, je vous ai assommé avec une de mes dernières créations, aujourd’hui, quelque chose sur l’Internet m’irrite particulièrement.

Il s’agit de l’émergence quasi systématique du "Point Desproges" dès qu’il s’agit de remettre en question l’humour de son interlocuteur. Expliquons sur ce qu’est ce point en quelques mots.

A la base, il y a la loi de Godwin énoncé par Mike Godwin en 1990 et qui dit stricto senso:

Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1.

Calqué sur feu Pierre Desproges, maître en chef de l’humour noir, le "Point Desproges" est évoqué par tout défenseur de l’humour incompris en citant de manière tronqué ce trait d’humour lancé par l’auteur il y a bien longtemps:

On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui.

  • Les réquisitoires du tribunal des flagrants délires – Tome I, Pierre Desproges, éd. Points, 2003 (ISBN 978-2020685368), Réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen le 28 septembre 1982, p. 102-107

Communément, cette citation est reprise ad nauseam dès qu’il s’agit de justifier de un trait qui se veut humoristique et qui prend généralement à partie un groupe. Rentre facilement dans ce type "d’humour" les remarques sexistes, homophobes, racistes dont l’auteur se déculpabilise totalement du fond en prétextant que son auditoire n’a pas le même "humour" que lui.

Comme l’explique très bien Denis Colombi sur son blog Une heure de peine, l’humour au départ sert à rapprocher les êtres humains entre eux en riant ensemble. L’humour discriminant lui ne participe qu’à diviser en faisant en sorte qu’une partie de l’humanité soit moquée par l’autre. Cela renforce le communautarisme plus que le partage et nous savons tous à quelles extrêmes peuvent mener un tel renfermement.

Mais revenons à cette citation de Desproges maintes fois reprises ces dernières années et sûrement autant de fois mal interprétée pour justifier les pires abominations.

Ces quelques mots ont été extraits hors de tout contexte sans chercher à savoir pourquoi Desproges les avait écrits et avec quel objectif. Rappelons donc à toute fin utile que l’auteur animait en 1982 les Réquisitoires du Tribunal des Flagrants Délires où il recevait avec certains de ses autres compères des personnalités politiques ou pas. Il était de bon ton de leur tailler des costards. Ce 28 septembre 1982 (mince, j’avais 2 ans à l’époque ^_^ ), Pierre Desproges traduisait un certain Jean Marie Lepen devant ce tribunal fictif.
Voici un extrait du texte en question:

S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. Au reste, est-ce qu’elle se gêne, elle, la mort, pour se rire de nous ? Est-ce qu’elle ne pratique pas l’humour noir, elle, la mort ? Regardons s’agiter ces malheureux dans les usines, regardons gigoter ces hommes puissants boursouflés de leur importance, qui vivent à cent à l’heure. Ils se battent, ils courent, ils caracolent derrière leur vie, et tout d’un coup ça s’arrête, sans plus de raison que ça n’avait commencé, et le militant de base, le pompeux P.D. G., la princesse d’opérette, l’enfant qui jouait à la marelle dans les caniveaux de Beyrouth, toi aussi à qui je pense et qui a cru en Dieu jusqu’au bout de ton cancer, tous, tous nous sommes fauchés un jour par le croche-pied rigolard de la mort imbécile, et les droits de l’homme s’effacent devant les droits de l’asticot.

  • Les réquisitoires du tribunal des flagrants délires – Tome I, Pierre Desproges, éd. Points, 2003 (ISBN 978-2020685368), Réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen le 28septembre1982, p. 102-107

Desproges, tout au long de son réquisitoire, souhaitait prouver qu’il était possible de rire de tout dans la mesure où cela permettait une cohésion entre les gens, que tout le monde puisse en rire ensemble parce que pour l’auteur, l’humour est la politesse du désespoir qui permet aux êtres humains de tenir ensembles face aux pires atrocités de la vie et de la mort.

La séquence avec texte intégral pour le plaisir des oreilles et de l’âme:

Vous le comprendrez, ça me choque particulièrement d’entendre les paroles de Pierre Desproges reprises de manière éhontée dans un sens complètement contraire à sa portée initiale souhaitée. Oui, je l’avoue, Desproges est sans doute mon Richard Garfield de l’humour et que certains "humoristes" racistes, sexistes ou homophobes se revendiquent de lui en se permettant des remarques du même type sous couvert d’un "humour noir" d’exception me tape profondément sur le système et ne me fait pas rire.

Pour reprendre une image assez simple, c’est comme si tout un village se moquait de l’idiot du village sous prétexte qu’il est idiot et différent et que cela devrait se révéler "drôle".

Fatalement, lorsqu’une personne évoque ce "point Desproges" pour justifier l’injustifiable et me renvoyer à la figure le fait qu’il n’a pas d’humour, cela m’irrite. Au mieux c’est de la beaufitude, au pire, c’est de l’agression raciste, sexiste ou homophobe à peine assumée et cela participe à cette ambiance nauséabonde qui règne actuellement en France.

Ne détournez pas les yeux et ne fermez pas les oreilles, vous voyez sans doute de quoi je veux parler. C’est cette langue déliée qui se permet des propos homophobes constants, cette vague de haine qui a monté lors des "manifestations" contre le mariage homosexuel ou tout simplement la déshumanisation abominable dont a été victime Christiane Taubira ces dernières semaines par des militants de l’extrême droite et de la droite extrême.

Continuer à colporter cet humour douteux, c’est nourrir consciemment ou inconsciemment cette montée nauséabonde et puante de racisme, de sexisme et d’homophobie, ce qui va quelque part contre l’envie de tout un chacun de vivre ensemble dans une démocratie où chacun devrait avoir sa place quelle que soit sa confession religieuse, son orientation sexuelle, ses origines ou son sexe.

Je finis ce court billet par un texte de Virginie Despentes (vous savez que je l’adore) où elle montre à quel point nous avons besoin de personnes politiques comme Christiane Taubira pour faire avancer la France en brisant un à un les vieux comportements réac’ qui freinent, blessent et tuent des personnes jour après jour dans notre société.

Etre un homme féministe…

feminist_lolcatCette modeste réflexion découle de ce billet écrit par Murielle sur La Bayonnaise.
C’est aussi un sujet qui me trotte dans le tête depuis longtemps mais que je n’arrivais pas à formaliser clairement.
Vous m’excuserez si les idées sont un peu brouillonnes pour le coup.

Le féminisme et les hommes, qu’est ce que cela peut donner?
Un homme peut-il être féministe?

Tout un débat, toute une argumentation car au fond un homme féministe avant de déterminer ce qu’il peut être dans le féminisme, désignons clairement ce qu’il ne sera jamais quoiqu’il se passe.

D’ores et déjà, un homme féministe ne sera jamais un porte parole. Tout simplement parce que ce serait une fois de plus une manière détournée pour les hommes de confisquer la parole féminine dans une lutte qui les concerne avant tout et qui ne doit pas être spoliée par des voix masculines qui ne sont pas directement concernées.

Un homme féministe, ce n’est pas également un chevalier blanc venant à la rescousse des femmes.
Ce type de comportement n’est ni plus ni moins que du sexisme bienveillant.
Pour reprendre la formule consacrée que Virginie Despentes scande dans King Kong Theory, "ne me libérez pas, je m’en charge!".

Rajoutons qu’un homme n’est pas féministe parce que cela lui permettrait, selon les clichés que certain-es ont dans la tête, de draguer en marquant des points auprès des féministes. Non, un homme n’est pas féministe pour recevoir des cookies ou des bons points à chaque intervention. Il l’est par conviction intime que c’est la bonne chose à faire pour permettre au plus vite une égalité réelle et concrète entre hommes et femmes.

Alors qu’est ce que peut vraiment faire un homme féministe dans cette lutte contre un patriarcat omniprésent?

Déjà reconnaître que bien qu’il soit sensible au féminisme, il reste avant tout un privilégié de la société actuelle parce qu’il est homme et que tout homme bénéficie dès son plus jeune âge de privilèges dans lesquels il baigne sans véritablement le réaliser au point des les intérioriser comme étant des acquis indéniables. La première étape de l’homme féministe, c’est sans doute de déconstruire ces privilèges pour en prendre conscience et réaliser que tant que la société sera ce qu’elle est, il sera toujours dans une position dominante par rapport aux femmes.

Etre un homme féministe, c’est aussi prendre conscience de l’intersectionnalité des luttes que le féminisme regroupe. Que ce soit la lutte contre l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie ainsi que l’islamophobie, ce sont autant de domaines qui se retrouvent dans le féminisme et qu’il est important de garder en tête pour un homme féministe décidé à lutter contre ces oppressions recoupant le féminisme.

Et, en tant qu’homme féministe, il me semble particulièrement important d’être vigilant face aux attitudes sexistes que nos confrères hommes sont capables d’avoir. Ne pas hésiter, justement, à faire des rappels, à expliquer, à se confronter à ces idées sexistes que bon nombre d’hommes ont intégré et apprécient de colporter lorsqu’ils sont vulgairement "entre couilles" pour se rassurer sur leur virilité qu’ils pensent devenue instable à cause d’une société qui évolue trop lentement encore.

Pour autant, cela ne veut pas dire non plus prendre la parole à la place des femmes devant les femmes. Car au fond, ce ne serait que profiter à nouveau de ses privilèges de dominants pour asseoir sa parole sur un groupe pour qui l’égalité n’est pas encore atteinte.

Un homme féministe est quelque part anarchiste parce qu’il demande, au côté des femmes féministes, la remise en cause d’une société patriarcale oppressive qui dicte aux femmes comme aux hommes des comportements, des rôles à adopter selon leur genre biologique en continuant à prétendre que tout est déterminé depuis la naissance.

Etre homme féministe, c’est refuser l’essentialisme, se battre ardemment contre les images clichés vantant une virilité purement masculine, un éternel féminin qui ne se révèlent être que des constructions sociales grossières pour maintenir les femmes dans un état de soumission.

Etre homme féministe, c’est s’élever contre le viol et ne pas hésiter à aller contre cette culture qui s’épanouit dans les cercles masculins là où les femmes peuvent être le plus menacées.

Pour clore ce court billet qui n’est, au fond, que ma vision de l’homme féministe, il me paraît indispensable de participer à la déconstruction des clichés liés à ce que devrait être la virilité masculine. Remettre en cause la société hétérosexiste et hétérocentrée qui promeut une vision arriérée de la sexualité féminine comme masculine. Se battre contre le phallocentrisme qui ne voit la virilité masculine que comme l’expression d’une érection vengeresse uniquement là pour conquérir des vagins soumis. Lutter tout simplement contre cette dictature de la pénétration comme étant la seule et unique voie vers la jouissance des deux partenaires. Et surtout se débarrasser une bonne fois pour toute de cette aberration de pensée qui veut que le pénétrant soit viril et le pénétré-e dévirilisé-e.

Le programme est chargé, vous l’aurez compris.
Pour autant, les hommes féministes se doivent d’être là, de faire leur "coming out" pour pouvoir apporter un soutien aux femmes féministes dans la lutte pour une égalité véritable entre les genres, tout en apprenant à se taire, à écouter et à ne surtout pas monopoliser la parole.

Et les hommes féministes, ça existe. Je n’en cite ici que quelques uns mais ce ne sont pas les blogs qui manquent:

  • Romain Jammes avec son blog l’art et la manière dont j’ai déjà parlé ici a le féminisme à cœur et aux tripes et l’exprime avec virtuosité
  • Alda avec son engagement féministe geek omniprésent sur Twitter et sur son blog.
  • Denis Colombi, pro féministe qui peine au moins une heure part jour (j’exagère, il fait beaucoup plus ;) ) avec son blog, une heure de peine, orienté sur la sociologie mais qui permet de mieux comprendre à quel point le sexisme et le patriarcat sont des constructions sociales avant tout et non un ordre naturel.

Je clos ce billet avec cette citation qui représente tout à fait la vision que j’ai de mon engagement féministe:

 

Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. Une révolution, bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes mais bien de tout foutre en l’air.

Virginie Despentes King Kong Theorie – 2006

 

Ce billet fait écho à la réflexion initiée par Eve sur Le Mauvais Genre.
Pour vous résumer l’idée, l’auteure souligne que tout en étant féministe, il est possible d’adopter les codes de séduction auxquels les hommes sont sensibles pour obtenir des faveurs de quelque nature qu’elles soient.
Comme elle l’explique fort justement, il y a quelque chose de purement schizophrénique à vouloir combattre le sexisme et la patriarcat en se comportant parfois comme le mâaale l’attend pour obtenir de lui ce que l’on veut. Je ne peux qu’aller dans son sens avec un bémol néanmoins: la responsabilité n’est pas uniquement féminine, le mâaaale est également la cause de ce comportement par les réactions observées suite à ces manipulations.

Je m’explique à travers quelques anecdotes issues de mon vécu (ouhh attention, je me livre un petit peu sur ma vie privée ^_^).

Comme vous avez pu le constater, j’aime jouer, que ce soit à des jeux vidéo ou à des jeux de société. Pour ainsi dire, je viens du monde du jeu de rôle, du jeu de cartes à collectionner et j’ai pratiqué pendant un certain temps Magic: The Gathering, Vampire: The Eternal Struggle, Wakfu non seulement en amical mais également à travers un environnement compétitif par des tournois.

Il faut le dire clairement: c’est un monde de g33ks et les femmes sont très peu représentées. Les vannes grasses fusent et cet univers est relativement machiste (ça y est, vous pouvez me taper dessus, joueurs de jcc ;-) ). Cela rejoint assez bien la série d’articles de Mar_Lard sur le sexisme dans les jeux vidéos sur CafaitGenre. Pourtant, il y a quelques ilots dans cette mer de virilitude cartophile avec quelques femmes qui osent venir se frotter à ces mâaales qui comparent leur puissance par cartes interposées.

Et c’est là que l’on se rend compte du sexisme évident de certains compétiteurs à l’égard des compétitrices. Elles sont peu, donc il faut les choyer, ne pas hésiter à les laisser gagner, les prendre sous son aile, leur expliquer parfois pourquoi elles ont perdu mais surtout ne pas les traiter comme des égales dans le jeu de cartes. Sans être une majorité, ces traitements sont observables et pourraient s’assimiler à une potentielle tentative de drague, pourvu que la proie soit célibataire (ce qui est assez rare globalement…). La bienveillance intéressée reste évidente pourtant et rappelle par moment certaines poires

Autre anecdote dans cet univers qui m’a frappé. Je vous situe la scène. C’est un gros tournoi Magic qui se déroule à EuroDisney, un qualificatif pour je sais plus quel endroit. Nous devons être plus de deux cent, venant des quatre coins de l’Europe. La proportion de femmes est pour le moins risible mais il y en a. Et étrangement, la plupart porte un décolleté très profond, du plus bel effet sur certains de leurs adversaires, qui perdent tout simplement tous leurs moyens. Sur le moment, je suis choqué non pas par la mise des femmes présentes mais bien par l’attitude du mâaale qui se laisse manipuler par leur "faim", manifeste soit-disant naturel de leurs hormones, qui n’arrive pas à affronter leur adversaire en faisant fi de son genre, de sa tenue.

Dernière anecdote qui se déroule dans l’univers de Vampire: The Eternal Struggle, jeu multijoueur que j’adore mais qui ne manque pas de situations de jeu sexistes. Des suicides de joueurs, par galanterie (vous savez cette attitude soit-disant bienveillante qui n’est que l’expression crasse du patriarcat) pour une joueuse, qui, à défaut de lui reconnaître une qualité de jeu, une technicité, lui concèdent la victoire selon son genre. Ecoeurant et insultant pour la joueuse, manifeste d’un sexisme présent dans les loisirs que l’on qualifie volontiers de masculins, qui limitent leur accès par des blagues potaches souvent sexistes.

Pour des jeux qui sont censés récompenser la technicité, l’inventivité, la stratégie, ces attitudes superficielles de la part des mâaales qui ne savent pas se tenir ne font que refermer cet univers sur lui-même, n’autorisant à la femme que de brèves incursions, celle-ci n’étant jamais considéré comme une joueuse à part entière mais plus comme la femme unique de la communauté à séduire ou bien la copine de… qu’il faut respecter, laisser gagner parce qu’elle "appartient" à un mâaale alpha du groupe. C’est dommage…

Pour boucler sur le billet d’Eve, je ne peux qu’adhérer à son discours, ces comportements pouvant être constatés dans différents milieux. C’est profondément humiliant pour l’image de la femme mais également pour la lutte pour l’égalité entre les genres. Et cet effort, il est effectivement à faire chez l’homme comme chez la femme. Le premier ne devrait pas à se comporter comme une bête face à une femme mettant en avant ses spécificités féminines et la seconde ne devrait pas profiter de cette mise en valeur dans le but de manipuler. Les deux participent plus ou moins consciemment au raffermissement de ce que le patriarcat considère comme naturel alors qu’il ne s’agit une fois de plus qu’une construction sociale à démolir…

Il y a parfois certains articles qui interpellent, posent les bonnes questions et amènent certaines déconstructions intéressantes à explorer.

Début de semaine, je tombe sur ce billet. Il s’attaque à la psychanalyse, au conditionnement que Freud et cie nous ont imposé jusque dans notre sexualité en mettant en exergue ce phallus omniprésent, en niant la sexualité féminine, le clitoris, le vagin en les mettant en état d’infériorité, en les mortifiant, en pratiquant une excision en bonne et due forme, dans les têtes, dans les esprits, au cœur des sensualités. On s’en remet petit à petit, on remet la sensualité et la sexualité féminine dans les rails depuis quelques années mais il faut l’avouer l’organe viril reste du côté masculin et cela de manière effrayante puisque c’est ainsi que de nombreuses civilisations perçoivent la sexualité. Un homme viril à l’attribut érectile conséquent, capable de pénétrer pour faire jouir. Lourde responsabilité. La femme ne peut jouir seule, ne peut pas faire jouir l’homme, c’est ce dernier qui pilote tout de a à z et la psychanalyse rappelle avec frénésie qu’un homme épanoui dans sa virilité ne peut trouver cet "apaisement" qu’avec une partenaire soumise aux moindres de ses désirs.

Inégalités jusque là parfaitement ancrées dans les esprits puisque hommes comme femmes reproduisent ses clichés de domination/soumission rappelant douloureusement certaines relations purement SM. Je tombe d’ailleurs sur cet article qui semble rebondir avec évidence sur ce machisme psychanalytique, sur ce besoin de soumission mais cette fois-ci inversé. Il s’agit de virilité humiliée, d’une revanche féminine déclinant à l’identique sur ce que le dominant faisait à la dominée. Inversion des tendances en s’attaquant au mâle qui ne remplit pas les critères sexuels de l’alpha. Le petit organe devient source de dérision, de soumission, au point que ces mâles appartenant à la classe dominante tout en étant les rebuts qui ont échoué à devenir alpha de la meute partent en quête de dominatrices auprès desquelles se soumettre de manière tout aussi abjecte. Encore et toujours ce phallus omniprésent qui traumatise l’imaginaire, parasite les fantasmes, pollue nos sensualités tout simplement parce que la vision hétéronormée que nous avons du sexe tourne autour de ce symbole de toute puissance, de cette capacité à faire jouir sa partenaire sans vraiment se préoccuper au final de son plaisir. Pollution évidente de la mécanique qui se doit d’être efficace, qui doit assurer et, ô non jamais, faillir sous peine de devenir un de ces impuissants qui n’ont plus que vocation à être soumis à des femmes exigeantes ou à des mâles se disant bisexuels mais ayant avant tout l’envie de pénétrer plus que d’être pénétré car subir une pénétration, c’est forcément être du sexe faible, être une femme et cela les hommes, les vrais, ne peuvent l’admettre, leur statut d’alpha sexuel de la meute est en jeu.

Le  phallus est au centre de la pénétration et cette dernière est la conclusion évidente de tout acte sexuel. Il n’y a sexualité "normale" que lorsqu’il y a pénétration et ce n’est pas le porno mainstream qui ira contredire cette évidence avec son habituel trio fellation/pénétration/éjaculation faciale. Autant de clichés qui visent à enfermer homme comme femme dans des rapports stéréotypants, dans des échanges intimes autrement plus vulgaires et lassants, invalidant pour ainsi dire toute découverte de son corps, de sa sensualité, de son genre et de ses attirances.

Au point d’ailleurs que le porno hétéro sous couvert de pseudo féminisme intègre de nouveaux sous-genres qui restent au fond calqués sur la triade décrite précédemment en filmant des femmes qui éjaculent. Comme si au fond la sexualité féminine débridée ne pouvait que passer par le regard masculin, par le reproduction de ce qui fait fantasmer les hommes mais sans forcément intéresser les femmes. Une forme d’aphrodisme pornographique où la femme se doit être cette bombe sexuelle toujours disponible pour réaliser les fantasmes de ces hommes brutaux, virils, à la carrure immense, au phallus toujours en érection, prêt à cracher un foutre visqueux, abondant, humiliant. Virginie Despentes affirmait dans King Kong Théorie que les femmes représentées dans le porno étaient avant tout le reflet du fantasme de ce que les hommes aimeraient être s’ils étaient femme. La représentation est intéressante et à mon sens trop proche de la réalité pour être admise par la gente masculine…

Reste que je ne pense pas que l’on puisse se satisfaire de cette vision du porno qui met encore et toujours le phallus au centre de tout, éclipsant par sa présence imposante la jouissance tant féminine que masculine. Dans l’entretien avec Le Mauvais Genre, la blogueuse, Eve, évoquait le porno alternatif, se basait sur cette citation d’Annie Sprinkle, : « the answer to bad porn isn’t no porn. It’s more porn ! »

Et c’est ce que fait par exemple une certaine Courtney Trouble, qui non contente de faire du porno, propose de le faire différemment en faisant fi des genres, des critères de beauté hétéronormés et surtout cherchant à filmer des orgasmes, de la jouissance véritable, débridée en s’appuyant sur ses acteurs qui deviennent véritablement maîtres de l’acte et ne sont plus une viande consommée par l’industrie pornographique dirigée majoritairement par des hommes pour des hommes.

Un porno Queer qui se fout complètement des genres, qui est malheureusement censuré, car il va trop loin pour la morale pornographique: il montre la jouissance vraie, le désir, les regards, les corps qui s’enchevêtrent et qui se délient dans un abandon émouvant, dans une sensualité qui n’est plus guidée par le genre mais uniquement par le désir profond de montrer une sexualité libérée…

Ce à quoi nous aspirons tous, sans doute…

Rencontre avec Le Mauvais Genre

J’en parlais dans ce billet en début de semaine dernière: il y a des blogs, des sites qui marquent et je dois dire que depuis que je suis l’actualité du Mauvais Genre, j’ai pu voir en live des cas de sexisme ordinaire décortiqués, une approche du féminisme adaptée à la réalité, à nos sociétés qui évoluent comme ce fut le cas dans les billets d’AntiSexisme, de CaFaitGenre ou de l’Elfe!

En bref, que du bon que je vous conseille de suivre de toute urgence après avoir lu cette courte mais riche interview d’Eve, une des contributrices du blog!

Digital Wanderer (DW) : Bonjour Eve!

Merci d’avoir accepté cette interview!

Tu es rédactrice sur le blog Le Mauvais Genre.

Peux-tu, s’il te plait, présenter à nos lecteurs le concept derrière le blog ?

Eve : Bonjour !

Le Mauvais Genre est né de l’envie de partager un centre d’intérêt : les gender studies, c’est-à-dire l’étude des constructions sociales liées aux différences de sexe. C’est un blog collaboratif, c’est-à-dire que plusieurs personnes y contribuent, de façon régulière ou non ; en particulier nous comptons plusieurs rédactrices engagées dans des cursus universitaires de sociologie du genre.

Nous avions envie de faire le lien entre notre vécu quotidien et une littérature théorique féministe, très abondante. L’objectif était d’amener chacun et chacune à questionner la dimension de genre présente dans les différentes situations de sa vie. En effet, c’est une des spécificités de la question du genre : elle structure notre quotidien. On peut pratiquement tout analyser à travers le prisme des rapports sociaux de sexe, y compris les objets les plus triviaux. Nous avons d’ailleurs traité de sujets très divers, non seulement politiques (l’affaire DSK, la prostitution, le harcèlement sexuel) mais aussi quotidiens (internet, la prison, le militantisme, le couple, les mecs relous dans la rue) voir intimes – le caca et la sexualité. Pour moi ce travail de politisation du privé, du quotidien, de l’intime, constitue l’essence-même du combat féministe.

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DW : Le billet très tranche de vie à propos d’ « une soirée chez les hétéronormaux » m’a particulièrement interpellé et se rapproche fortement d’ « être féministe avec 3 grammes» dans l’approche de situations vécues.
Penses-tu qu’il soit possible de faire changer ces hétéronormés convaincus de leur bon droit ?
Une méthode à adopter pour se faire entendre, comprendre et faire changer les mentalités ?

Eve : Je pense qu’on est forcément dans une attitude un peu « poil à gratter » quand on essaye de faire prendre conscience aux gens qu’ils reproduisent des stéréotypes sexistes, dans leurs schémas de pensée ou pire, dans leurs comportements. Ce que nous cherchons à montrer c’est que personne n’est parfaitement non sexiste : notre vision du monde à tous est structurée par des stéréotypes de genre, une façon de diviser le monde en deux univers sexués auxquels nous attribuons des caractéristiques et des rôles différents.

Or, beaucoup de gens trouvent désagréable d’être obligés de se remettre en cause.
Ils trouvent ce discours féministe accusatoire, agressif.

Je pense que pour éviter les réactions de rejet, il faut être très vigilants à ne pas se complaire dans une attitude de « donneurs de leçons » culpabilisatrice, en gardant bien en vue que ce qui est en cause c’est un système social –le patriarcat- et non tel ou tel comportement de tel ou tel individu. Je pense que c’est important également de garder de l’humour… et de l’autodérision.

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DW : J’évoquais dans ce billet la tentative de porno féministe qui s’adresse aux femmes. Dirty Diaries a d’ailleurs été une tentative d’intégrer la femme en tant que réalisatrice d’une pornographie orientée par ce que les femmes pourraient vouloir voir. Quelle est ta position sur le sujet ?

Eve : C’est un sujet passionnant ! Je partage l’analyse classique des féministes, qui considère que le porno hétérosexuel mainstream est aujourd’hui très largement réalisé par et pour des hommes, et donc tourné vers le plaisir et la jouissance masculine.

Mais je crois aussi, que comme l’a formulé Annie Sprinkle, « the answer to bad porn isn’t no porn. It’s more porn ! » Autrement dit, un autre porno est possible et peut constituer un outil formidable de libération, s’il parvient à réhabiliter la femme comme sujet, qui désire, qui fantasme ; à l’émanciper du regard masculin objectivant.

C’est là tout le projet de la mouvance dite « pro-sexe » ou « postmoderne », cette génération féministe qui assume son goût pour la sexualité, joue librement avec les genres, revendique l’utilisation du porno et de la performance érotique pour créer de nouvelles subjectivités et de nouvelles représentations de la sexualité. On peut la découvrir par exemple dans le très chouette documentaire « Mutantes » de Virginie Despentes, ou encore « Too much Pussy » d’Émilie Jouvet

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DW : Rentrons un peu dans le secret des dieux : Y a-t-il une thématique qui va être prochainement abordée, décortiquée et déconstruite dans les semaines à venir ?

Eve : Oui, j’ai plein d’idées ! J’aimerais parler de la façon dont les femmes reproduisent, et parfois de façon consciente, des normes et des stéréotypes sexistes – dans leur façon de s’habiller, de se comporter, de faire l’amour… Pour montrer qu’ « être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile » : mettre en cohérence ses principes et ses actes est toujours compliquée et source de dilemmes infinis !

J’aimerais également aborder la thématique des normes vestimentaires et de l’impératif de beauté physique – j’ai lu récemment Beauté Fatale de Mona Chollet et The Beauty Myth de Naomi Wolf, des livres qui m’ont beaucoup interpellée sur cette question.

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DW : Utilises-tu les médias sociaux pour faire la promotion des contenus du blog?

Eve : Oui, c’est mon moyen de communication essentiel autour de mon blog ! J’ai découvert Twitter récemment et j’apprécie beaucoup sa grande interactivité, la possibilité d’entrer en communication avec des personnes qui partagent ce centre d’intérêt. C’est toujours très enrichissant, et c’est une excellente source de veille ! J’ai récemment crée une page Facebook dédiée au blog, et sur laquelle je poste régulièrement des liens vers des articles qui abordent de près ou de loin les questions de genre.

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DW : Maintenant, on met en route la musique ! Un coup de cœur musical à recommander à nos lecteurs ?

Eve : Oui ! en boucle sur mon ordinateur : Invincible Friends de Lilly Wood and the Prick. Du bon son dans les oreilles!

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DW : Nous arrivons à la fin de l’interview ! Un dernier mot pour nos lecteurs ?

Eve : Oui : Merci !! Je suis très flattée par cette interview et par le très bon accueil que reçoivent mes articles, les petits mots et commentaires d’encouragement qui font tellement chaud au cœur !

Et pour la route, deux billets toujours extraits du Mauvais Genre.
Le premier intègre directement les hommes dans la lutte féministe en revenant sur le phénomène de mansplaining, terme décrivant la tendance des hommes à confisquer la parole aux femmes en essayant de leur expliquer qu’est ce que le féminisme.

Le second date de ce weekend et revient sur ce qu’est devenu le féminisme de manière très synthétique à travers différents mouvements féministes d’actualité. Une bonne piqûre de rappel à lire pour casser quelques idées reçues sur le féminisme.

Bon début de semaine, les gens! :)