Voici le troisième volet des Ténébreuses, cycle composé d’Another Vampire Story et de Brume. Ce récit est issu d’un travail préparatoire commencé il y a plus de quinze ans et dont je vous livre avec grand plaisir cette synthèse.Si vous avez manqué le début, voici le chapitre1! Bonne lecture et n’hésitez pas à me faire part de vos avis!

II. Ses yeux couleur émeraude me fixent sans ciller et j’ai l’impression de m’y perdre, d’y contempler d’autres univers à la fois terrifiants et fascinants. Je détourne le regard, guidé par mon instinct, prenant conscience de l’aspect démoniaque de la créature assise sur mon lit. Mon âme frémit lorsqu’en osant reposer les yeux sur le chat, je constate que l’horreur féline humanoïde a pris sa place et m’invite de sa patte griffue à l’accompagner dans la fosse qui s’est ouverte au centre du lit.

Je n’ai pas le temps de lui répondre que l’être s’est déjà engagé dans l’escalier menant à l’abîme. A nouveau cette chaleur infernale vient caresser ma peau, à nouveau des cris d’agonie s’échappent de ce trou abyssal. Tout en moi me hurle de ne pas le suivre. Et pourtant ma curiosité est plus forte car une partie jusqu’alors inconnue de moi-même m’appelle, m’incite à aller découvrir ce qui va sans nul doute bouleverser ma vie à jamais.

L’escalier, sombre, semble fait d’une roche volcanique. Les marches sont usées et je manque à plusieurs reprises de me rompre le cou en essayant de suivre le pas rapide de mon guide abominable. Mes mains frôlent les parois et je constate avec horreur que celles-ci sont ornementées de scènes de torture. Toujours les mêmes félins étranges et leurs victimes, des êtres humains de tout âge et de tout sexe, le visage déformé par une souffrance perverse. Je frissonne et réprime un haut le cœur. Devant moi, le chat pouffe d’un rire étrange, mélange d’un caquètement et d’un miaulement.

Notre descente nous mène dans une vaste salle ronde éclairée par un braséro gigantesque. Les hurlements d’agonie redoublent de plus belle et je constate que je ne suis pas seul dans ce lieu irréel. Une femme que je reconnais immédiatement à son tatouage en forme de croissant de lune est en train d’accoucher. A ses côtés l’homme que j’ai vu se faire enlevé avec elle, soucieux du bien-être de sa compagne. Et entre les cuisses de la femme en plein travail, un homme au visage ascétique, des mains aux doigts longs, noueux et osseux. Son expression est grave, il semble attendre l’évènement le plus important depuis la création du monde.

Mon compagnon félin observe la scène depuis un coin de la pièce. Un rictus de haine déforme son visage et je perçois à travers cette vision, les vibrations tenaces de sa colère à l’égard du vieillard.

Soudain dans un râle profond et déchirant, la jeune femme expulse non pas un mais deux nouveau-nés, l’un après l’autre. Le premier est en tout point humain, jeune bébé vagissant, manifestant par ces cris ininterrompus son existence. Le père se précipite pour le prendre dans ses bras. Le second nouveau-né n’a pas la même chance d’avoir les faveurs de son père. Et pour cause, il n’est en rien comme son frère. La créature qui émerge a la forme d’un bébé humain mais la comparaison s’arrête là. Le vieillard ne se démonte pas pour autant et accueille l’enfant avec les mêmes égards. Un enfant-chat, créature à forme humaine mais au faciès félin et couvert de cette fourrure caractéristique.

Je m’avance, stupéfait, mais, soudain la vision, la pièce, les silhouettes, tout semble ondoyer et se dissiper et je me retrouve dans ma chambre, toute lumière éteinte, prostré sur mon lit. Un unique rayon de lune filtre à travers ma fenêtre, éclairant la pièce d’une lumière sinistre et froide. Je sens que mes yeux sont poisseux et je constate avec horreur que j’ai pleuré… des larmes de sang…

Mon compagnon félin a disparu et je ressens une profonde frustration de ne pouvoir lui poser toutes ces questions qui tournent dans ma tête. Comme pris de frénésie, craignant que ces souvenirs m’échappent, je me précipite sur des feuilles de papier et je commence à consigner chacun des souvenirs relatifs à ces visions oniriques, de peur que la folie emporte ma mémoire ces instants intenses. Je remplis page après page, les tachant de mon sang. Lorsque je parviens à me calmer enfin, je jette un œil à mes notes et constate avec stupeur que l’encre et le sang se sont mêlés par endroit. Les lettres semblent luire dans l’obscurité d’une lueur malsaine et je m’empresse avec dégoût d’enfermer ces sinistres confessions dans un tiroir loin de tout regard.

Je me relève péniblement et jette un œil par la fenêtre. La rue est calme, et la cour en contrebas totalement vide. Aucun bruit, pas de circulation, un silence mortel, presque dérangeant dans cette nuit au ciel dégagé et au croissant de lune omniprésent. Les rayons épars semblent dessiner des motifs dans la cour. Le moment a quelque chose d’hypnotique et je ne sais combien de temps passe avant que je constate que mon mystérieux visiteur est revenu.

Il est agenouillé dans la cour, ses griffes crissant sur le sol, dessinant en lettres de sang un message dans une langue qui m’est en tout point obscure. Celle-ci est composée d’arabesques compliquées. Comme envoûté, j’ai déjà un bloc note entre les mains et je tente tant bien que mal de reproduire ces mots qui me sont visiblement destinés. Le chat émet soudain un feulement, se tourne vers moi et m’adresse un sourire dans lequel filtre une affection incompréhensible. Sa silhouette se distord soudain et il reprend sa forme plus commune de chat noir avant de s’éclipser dans la nuit, laissant flotter derrière lui un miaulement où se mêlent mystère et mépris…

La suite, c’est par ici!