Troisième et ultime partie du Chat écrit il y a une quinzaine d’années, voici le Conflit du Chat succèdant à la Loi du Chat qui pose la base, les Origines du Chat qui définissent cet affrontement à venir.

Comme à l’accoutumée, n’hésitez pas à me faire part de vos commentaires!

Bonne lecture 😉

I. Le songe s’estompa et notre pauvre ami s’éveilla, en sanglots. Il pleurait à chaudes larmes la perte d’un être cher à son âme.
Il pleurnichait faiblement en proie à une intense mélancolie. Vous direz sûrement qu’il était déjà de nature mélancolique mais, cette fois-ci, cette tristesse était particulière. Une mélancolie permanente et constante, on s’y habitue. Par opposition la crise qu’il venait de subir représentait le paroxysme de la douleur et l’accoutumance à la souffrance ne pourra jamais prévenir de telles crises. Son profond chagrin s’orientait vers le vieillard qu’il avait entrevu dans son rêve. Il avait compris immédiatement que ce doux ancien dépensait ses dernières forces spirituelles pour prévenir le jeune homme. Notre ami fut touché aux tréfonds de son âme par ce geste.
Il savait dorénavant que quelqu’un s’était inquiété pour lui et qu’un être avait eu de la considération pour lui. Mais, maintenant, cette personne s’était définitivement volatilisée dans l’oubli de la mort. De nouveau la solitude reprenait son emprise sur le jeune homme.
Il essuya d’un revers de main ses yeux larmoyants puis se redressa. D’une démarche mal assurée, il s’approcha de l’eau puante qui stagnait sur le dessus d’un espèce de bidon et ce fut avec répulsion qu’il s’aspergea minutieusement son visage creusé par la souffrance. L’eau se troubla et une goutte heurta le sol dans un bruit très bizarre, en vérité. Au contraire du bruit cristallin qu’aurait du émettre une goutte d’eau s’écrasant par terre, l’adolescent perçut clairement un terrifiant miaulement félin qui se répercuta tant et si bien qu’il ameuta en quelques secondes des dizaines de chats.
Le jeune homme tourna un regard affolé vers l’attroupement de félidés qui miaulait telle une chorale démoniaque.
L’instinct de conservation fit son effet et il dévala à fond de train la rue où il avait élu domicile lors de son court moment de repos. Le chœur félin perdit force au fur et à mesure qu’il s’éloignait de l’endroit terrifiant: il en fut presque soulagé.
Le pauvre hère se mit à errer dans les rues jonchées d’ordures d’une ville qu’il ne connaissait plus. Sa mine faisait peine à voir et celui-ci jetait constamment des coups d’oeil hagards derrière lui comme s’il était en quête d’une quelconque menace invisible le poursuivant. Les passants, habituellement renfermés et profondément associables, l’évitaient encore plus sciemment comme si ceux-ci percevaient une menace supra normale planant telle la mort au-dessus de sa faible et misérable existence.

Puis il la croisa…
Elle avait vieilli mais ses yeux étaient toujours aussi beaux et ses traits toujours aussi fins. Elle ne se souvint évidemment pas de lui et le dévisagea avec un air de pure incrédulité. Notre être de douleur en fut profondément affecté et s’écroula à terre en pleurnichant comme un petit chien piteux. La jeune fille fut touchée à vif et tendit une main compatissante vers lui. Oui, toujours de la compassion et jamais rien d’autre; elle ne pourrait de toute façon jamais rien lui offrir d’autre. Il décida alors de s’enfuir en rampant et en gémissant faiblement. Il n’était et ne pourrait jamais être satisfait par cette simple compassion et il préférait fuir une confrontation trop douloureuse mais aussi trop intimidante.
Celle qu’il avait considérée comme son seul véritable amour le regarda s’éloigner d’un regard partagé entre compassion et dégoût.
Il ne sait combien de temps il rampa au milieu de la foule pressée qui s’agglutinait sur les trottoirs. La seule chose qui occupait son esprit torturé était un appel faible et silencieux qui le guidait dans les ténèbres omniprésentes de la ville infernale. Cette rêverie lui attira quelques regards courroucés ainsi que quelques coups de pieds furieux qu’il ne ressentit pas au grand regret de leurs généreux donneurs. Le jeune homme se moquait bien, à ce moment-là, de toutes les méprisantes misères qu’on pouvait lui occasionner: on l’avait convoqué quelque part dans cette ville dans un but bien précis et il ne savait pourquoi mais une force invisible l’invitait. Il fit ainsi de nombreux détours pour finalement aboutir dans une sombre ruelle tortueuse.

Des jeunes bourraient de coups le corps d’un faible vieillard en haillons. La cruauté de ce geste, l’attitude méprisante de ces trois adolescents l’irrita au plus haut point. Il prit une position quasi féline et se mit à siffler entre ses dents des paroles inintelligibles. Les trois jeunes humains se retournèrent, surpris, et contemplèrent avec stupéfaction l’espèce de caricature humaine qui semblait vociférer des paroles aussi vindicatives qu’incompréhensibles. Nos trois agresseurs ne se départirent pas de leur calme et dégainèrent, si l’on peut dire, d’inquiétantes lames. Le combat était joué d’avance et il ne faisait aucun doute qu’il périrait sous les morsures insidieuses et cruelles des serpents d’acier. Pourtant, un être vivant, acculé à ses dernières ressources, est capable de déployer des trésors d’ingéniosité.
Et c’est ce qui advint. Après un hurlement strident, il passa à l’attaque et désarma avec une rapidité féline les trois jeunes humains visiblement surpris que ce soit la partie faible qui ose prendre l’initiative. La rétorque ne se fit pas attendre et fut fulgurante.
Malgré cela, l’Enfant-Chat esquiva avec facilité la triple attaque et frappa son premier adversaire au niveau de la nuque: celle-ci se brisa avec un craquement satisfaisant sous le violent impact du coup. Le corps sans vie s’affaissa lourdement à terre et les deux autres compères, peu désireux de rejoindre leur compagnon dans la mort, s’éclipsèrent rapidement mais peut-être pas assez.
Le second agresseur s’endormit pour toujours lorsque un couteau, lancée par l’Enfant-Chat, lui transperça le cœur de part en part.
Le dernier larron parut croire échapper à la vindicte mais son bourreau s’était déjà mis en chasse. Ses yeux perçants fouillaient avidement la pénombre à la recherche du dernier humain à assassiner. Il le trouva caché derrière une poubelle à l’autre bout de la ruelle. Le condamné à mort bredouilla faiblement alors que son visage était l’archétype parfait de la terreur: “Pourquoi?”
L’Enfant-Chat lui répondit en caolneir avant de lui ôter définitivement la vie à l’aide de ses crocs effilés:
“Da re voa ceôt re milt at da re milt ceôtre voa.”
Et il lui déchira impitoyablement la gorge. Le sang coula et il en festoya avec un ronronnement satisfait.
Le vieillard vint vers lui en clopinant de sa jambe blessée. Il se pencha alors avec sollicitude vers l’adolescent qui ne décolérait point.
Il lui murmura doucement: “Je t’attendais.”

II. Ses mains tremblaient, son corps ondulait de rage et son visage était livide de colère: il faisait peine à voir tant il avait difficulté à reprendre contrôle sur lui-même. Le vieillard s’en aperçut immédiatement et commença à lui murmurer des paroles réconfortantes:
“Ca va?” s’enquit-il.
“Foutez-moi la paix”, siffla le jeune homme d’un ton menaçant.
Le vieillard prit une mine contrariée devant cette réponse forte impolie à son goût.
“Je vois que l’on t’a appris les bonnes manières”, lâcha-t-il d’un ton acerbe.
En fait il ne s’attendait pas à recevoir une réponse de l’adolescent.
“Bon, commença le jeune homme avec lassitude comme il reprenait son calme, si vous avez quelque chose à me dire, exprimez-vous, mon vieux. Je suppose que c’est vous qui émettiez ce bizarre signal.”
Le vieil homme acquiesça d’un hochement de tête approbateur puis s’approcha doucement du jeune homme tout en lui effleurant délicatement le front de ses vieux doigts ridés. Il émit, quelques secondes plus tard, un soupir de soulagement.
“Tu es bien l’Enfant-Chat et je m’incline devant Toi, ô vénéré Sauveur de l’Humanité. Sache que je suis Ton serviteur, ô mon Maître.”
“Je n’ai pas besoin d’un serviteur et je ne suis pas ton maître. Et puis arrête ton charabia: j’ai l’impression d’entendre à nouveau les maudites lignes de ce satané félin.”
“Vous les avez lues, fit le vieil homme en le dévisageant avec incrédulité. Bien vous savez donc ce qu’il vous incombe d’accomplir, n’est-ce pas?”
“Je n’en ai pas la moindre idée », déclara le jeune homme avec sa franchise coutumière.
Le vieillard parut ébranlé par cette dernière réponse mais réussit à garder un semblant de dignité devant ce sacré énergumène.
Se pourrait-il qu’il se soit trompé de personne?
Non, parfaitement impensable mais aussi impossible. Le test n’avait jamais failli et donc c’était bien l’être légendaire attendu depuis de multiples éons. Mais qu’il semblait sot et insouciant. Le vieillard se plaignit amèrement qu’on lui ait confié la tâche la plus lourde qui ait existé. Il émit une longue plainte silencieuse puis se tourna avec un grand sourire patient vers son élève.

“Sache que je suis dorénavant ton professeur et je me dois de t’apprendre à maîtriser ton pouvoir semi humain. Une fois ton instruction accomplie, je te remettrais notre livre sacré indiquant avec précision le lieu de la rencontre où tout devra se décider. N’élève aucune objection car tu te dois de te plier à cet événement. Cela dépasse largement ta volonté mais aussi ta compréhension actuelle.”
Notre vieillard se félicita intérieurement de ce beau discours et vit, sans surprise, le jeune homme marmonner avec aigreur une série de jurons choisis. Notre jeune ami se trouvait en effet fort désappointé, si l’expression pouvait suffire, face à la tournure actuelle des événements.
Il se mit à regretter amèrement les années de son adolescence au cours desquelles il passait son temps à pousser des soupirs las devant celle qui le dédaignait non sans raison. Puis il se rappela les sept mois qu’il avait perdus à délirer dans un lit d’hôpital. Il connaissait l’auteur de cette longue et douloureuse rêverie et il ne pouvait s’empêcher de le haïr. Cette préparation intense aboutirait, il le savait intimement, à une confrontation avec son frère de haine: le Chat.
Il comprit donc que ce n’était que son seul moyen de se venger de ce détestable félin diabolique.
Le vieil homme sourit, comme s’il avait été capable de percevoir le tumulte intérieur qui régnait dans l’esprit hébété du jeune homme.
“Je vois que tu as fait ton choix », observa le doux vieillard qui esquissait dans le vide un curieux geste.

Il sembla au jeune homme que l’air se troublait et se condensait en autre chose. Les lumières des néons de la ville pâlirent et les murs autour de lui ondoyèrent comme en proie à une distorsion délirante. Terrorisé, il ferma les yeux pour bannir cette immonde cauchemar qui tentait, de nouveau, de s’imposer à son esprit fragilisé par les horreurs contemplées auparavant. Il s’écroula en proie à des spasmes et en poussant des petits gémissements comme pour essayer d’échapper à cette autre réalité qui voulait s’imposer à lui. Puis le vieillard fut auprès de lui. Il jeta à l’enfant terrifié un regard compatissant mais aussi étrangement protecteur comme seul un parent pourrait l’offrir à son enfant.
Il ne sut combien de temps il avait dormi mais quand il se réveilla, il eut la ferme conviction qu’il était ailleurs. Il faisait, comme d’habitude, nuit. Il se trouvait dans une espèce de grotte où brûlait un petit feu de camp. Le vieil homme étrange tisonnait les braises en essayant de produire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller son jeune protégé. Il était couché sur du sable gris similaire, à ce qui sembla, à celui qui recouvrait la planète du Chat.
Où était-il?
Se pourrait-il que ce vieillard si digne de confiance fût, en fait, l’émissaire du Chat venu l’assassiner?
Non, ce raisonnement ne tenait pas debout. Le vieil homme avait eu maintes occasions de l’assassiner et ne l’avait point accompli.
Donc, logiquement, ce n’était pas un pion contrôlé par ce satané félin.
“Je vois que tu es réveillé, remarqua judicieusement le vieillard. En fait tu es bien comme la légende le prétend: L’Enfant-Chat viendra à Toi. Sa Fragilité émotionnelle fera sa Richesse alors que sa Violence féline sera sa Force. Je t’apprendrais toute ma connaissance humaine sur ce que tu dois savoir à propos de ton pouvoir métis. Mais tu ne pourras développer ton véritable pouvoir et ta véritable nature qu’à travers une épreuve au cours de laquelle je ne pourrais t’assister. Tes chances de réussite sont très minces et si tu venais à échouer tout ce qui est et tout ce qui sera, sera inévitablement annihiler par la maléfique emprise féline.”

III. “Ouvre-moi ton esprit, maintenant, Enfant-Chat, entonna doucement le vieillard. Le temps est venu que tu apprennes la vérité sur ta naissance comme le Chat l’a apprise sur la sienne. Je te montrerais aussi le conflit qui opposa humains et Chats et qui voua ces derniers à l’extinction quasi totale. Prends le savoir qui t’attends depuis le commencement des Temps.”
Ses yeux devinrent soudainement lointains comme s’il contemplait une autre réalité. Le jeune se morfondit d’inquiétude face à son aîné en état de transe. Il ne savait, en effet, que faire pour venir en aide à ce doux vieillard.
Puis, sans signe avant coureur, il se sentit plaqué au sol par une force aussi puissante qu’invisible.
Et il vit ce que le vieil homme voulait lui montrer.

Un être félin, un Chat, courait très vite comme s’il était poursuivi. Sous son bras était serré un petit livre à la couverture noirâtre. Il s’arrêta et reprit son souffle. Puis il esquissa un curieux geste et un trou d’une noirceur abyssale se forma devant lui: il y plongea. La vision se dissipa pour laisser place à une autre. Notre jeune ami, ému, vit le Chat, qu’il avait précédemment aperçu en train de s’enfuir, mettre au monde un petit enfant humain. Cet enfant, c’était lui. La mère qui venait d’accoucher jeta un regard attendri au Chat qui tenait dans ses bras velus le marmot braillard. Soudain la vision se dilata et explosa pour laisser place à une scène parfaitement horrible. Le jeune homme, dépité, assista à l’immolation de sa vraie mère par les Chats alors que celle-ci conjurait d’une voix mourante son félin amant de fuir sans plus attendre avec le nouveau-né. Son Chat de père hésita longtemps face au cruel dilemme qui s’imposait à lui mais la chasse que lui donnèrent peu après les autres Chats le contraignit à s’échapper avec son fils hybride. Les attaques félines s’intensifiant sans cesse, le père ne put que confier son fils, pour le protéger, à une famille adoptive. Pour cela, il s’introduisit dans une maternité où il mit à mort, de ses griffes tranchantes, un nouveau-né humain. Il ingéra ensuite le cadavre fraîchement abattu et plaça avec regret son fils dans la couveuse désormais libre. Quelques heures plus tard, il périssait sous les crocs avides de sang de ses frères félins. Un long cri d’agonie et d’incompréhension zébra le silence de la nuit, ce soir-là. Certains humains, passés maîtres en occultisme, menèrent une croisade contre la barbarie féline. Il en résulta une guerre abominable et invisible. Les Chats frappaient à la faveur de la nuit au grand désespoir des humains: l’obscurité n’était point leur terrain privilégié. Néanmoins après une guérilla qui s’étala sur une année au cours de laquelle se perpétrèrent des crimes sordides et cruels les humains obtinrent finalement le dessus sur les Chats et ceux-ci furent emprisonnés pour être éradiqués définitivement de l’existence. Or il advint, par caprice du destin probablement, une naissance imprévue. La plupart des humains crût à un suicide collectif de la part des Chats mais quelques sages comprirent que ceux-ci avaient fait don de leur vie dans l’espoir que leur héritier survive pour venir imposer sa férule sur le genre humain.

Le rêve du passé se fissura doucement puis fut pulvérisé dans un bruit cristallin en un millier d’infimes morceaux. Le jeune homme se réveilla du sommeil étrange dans lequel l’avait plongé le vieil homme. Celui-ci, d’ailleurs, était, lui aussi, étendu mais dans une position grotesque. Ses yeux étaient grands ouverts, fixes et vaguement vitreux. Le jeune comprit instantanément que celui qu’il n’avait côtoyé que si peu de temps était mort dû à l’épuisement occasionné par cette remémoration onirique. Les évènements se perpétuent sans cesse mais cette fois-ci l’enfant ne pleura point. Il eut juste un regret profond et sincère de n’avoir pas pu mieux connaître ce doux vieillard à l’air si bienveillant. Il comprit donc pourquoi ce vieil homme lui avait expliqué qu’il affronterait seul le test final qui le préparerait à la confrontation avec le Chat, ivre de vengeance.

Ce ne fut au début qu’un murmure puis ensuite cela devint un chant lancinant, récurrent et terriblement agaçant. Il ne comprenait point les paroles du choeur invisible, ce qui l’énervait plus encore. Puis, soudain, plus rien… pas même le souffle du vent sur la plaine sablonneuse… juste sa respiration haletante. Le Test avait commencé et il se devait de survivre pas seulement pour lui mais aussi pour ceux qui avaient cru en lui et qui avaient préparé avec espoir son avènement. Il eut, soudainement, l’intense impression qu’on le fixait avec insistance.
Il releva doucement la tête et contempla cette assemblée silencieuse et immobile. Des figures connues du jeune homme la constituaient; une réminiscence du passé comme une vieille photographie; lui-même apparaissait au milieu de cette inquiétante assemblée. Il arborait un visage plus jeune où se transcrivait une souffrance mal contenue, un désespoir apparent. A quelques pas une figure chère à son coeur y séjournait. Son petit visage parfait et ses jolis yeux le regardaient calmement avec compassion, rien d’autre. Puis il vit des amis perdus depuis des années. Il se souvint comment ceux-ci l’avaient soutenu dans son chagrin. Il eut une pensée mélancolique, ne pouvant savoir ce qu’il avait pu advenir de ses trois chers amis. Puis son regard se voila de haine et de mépris face aux trois visages qui assumaient en toute impunité un sourire parfaitement hypocrite. L’hypocrisie, oui, ce mal insidieux qui contamine l’être humain et qui le pousse à la viciation de l’envie.

Envie se manifestant par une accumulation sans cesse plus importante de critiques sans fondement ni intérêt puisque elles ne sont proférées devant l’intéressé. Notre pauvre Enfant-Chat avait nagé dès sa naissance dans ce vice proprement humain qui avait tenté, en vain, de le contaminer. Mais sa partie féline l’en protégea car les Chats, en vérité, ne connaissent point l’hypocrisie seulement la franchise.
Un hurlement retentit, le jetant à terre par la force de l’impact sonique. Mais ce ne fut pas la douleur physique, due à la chute qui l’éprouva le plus mais la souffrance psychique qui en résulta. Son âme se tordait, à ce qui lui sembla, dans une flamme noirâtre qui essayait de la consumer. Il comprit instantanément où se trouvait le duel mortel qui devait décider de son aptitude à affronter le Chat.
Pour survivre et se montrer digne du pouvoir métis qu’on lui avait confié à sa naissance, il devait éteindre ce feu représentant sa mémoire et ses souvenirs humains. Ainsi il accèderait à un stade psychique lui permetant de s’opposer aux sombres desseins du Chat et voire même de les contrecarrer. Mais il ne pouvait se contraindre à abandonner tout ce qui lui restait d’humain. Ce serait s’autobannir et devenir aussi diabolique que le Chat ou voire même pire.
Sa décision était prise. Il ne savait comment procéder mais cela s’avérait comme étant le seul moyen de conserver son intégrité humaine. La cristallisation pure et simple de cette flamme ne pouvait être que la seule et unique façon de maintenir ses souvenirs, aussi bons que mauvais, en vie. Les exorciser et les nier signifierait que la souffrance qu’il avait subie toutes ces années depuis sa convocation à la vie n’avait servi à rien. Il jouait sa vie actuelle sur un passé lointain et indistinct qui finirait plus tard par lui échapper inévitablement.

IV. La brûlure mentale cessa et le jeune homme reprit peu à peu conscience. A ses pieds gisait un livre à la couverture qui était étrangement familière. Bien qu’encore affaibli, il se releva péniblement et se traîna avec difficulté vers le sombre ouvrage. Il se sentait comme différent et n’avait plus l’impression de souffrir la torture comme auparavant. Il lui semblait avoir, effectivement, la tête toute légère. Il essaya de se souvenir, en vain. L’ultime épreuve lui avait purifié l’esprit au point d’en avoir effacé sa mémoire dans sa totalité.
On lui avait tout arraché et il n’était dorénavant plus qu’un fantôme vide de toute existence. Plus rien… il ne ressentait plus rien.
C’est ainsi, dans cet état déphasé, qu’il approcha le livre à la reliure en cuir noirâtre. Sans qu’il sache pourquoi, il toucha l’ouvrage ou plutôt l’effleura brièvement. Ce bref contact lui révéla l’intégralité de la vie des Chats. Leur vie n’était caractérisée que par des guerres
aussi incessantes que sanglantes. De nombreuses générations félines périrent de cette façon. Le sang ainsi versé alimenta leur planète natale devenu stérile et grise à cause des affrontements violents. La terre morte retrouva sa vigueur d’antan grâce à ce sacrifice involontaire. Cette période de résurrection marqua le début des prophéties félines. Les Chats ainsi inspirés furent très écoutés et leurs paroles se trouvèrent compilés en un parchemin appelé Caolneir. Cet âge nouveau transforma en profondeur la société féline qui acquit à travers leur texte sacré une langue à peu près intelligible. Autrefois, en effet, leurs échanges ne se résumaient qu’à des cris bestiaux très peu protocolaires mais aussi très peu évolués. Ce tournant communicatif aida au développement de la capacité de réflexion des Chats. Ils apprirent ainsi en un temps record un nombre incalculable d’arcanes mystiques ignorés jusqu’alors par la majorité de l’humanité qui n’en était encore qu’à ses premiers balbutiements. Néanmoins certains magiciens humains savaient lire les signes et ceux-ci prévirent la guerre qui aurait lieu au vingtième siècle. C’est ainsi qu’en l’an mille une société humaine secrète se créa pour se préparer au futur conflit. Les humains développèrent ainsi au maximum leurs capacités occultes et certains d’entre eux acquirent le don étonnant de distinguer avec une grande précision le futur. Leurs visions étaient claires: l’apocalypse surviendrait à la fin du vingtième siècle et ne dépendrait pas d’un conflit généralisé mais d’une rencontre entre un représentant de chacune des deux espèces.

Les Chats étaient bien conscients du danger que pouvait représenter l’espèce humaine et ils décidèrent donc d’envoyer un des leurs au milieu du vingtième siècle. Il avait pour mission de rester une vingtaine d’années à déterminer quel danger représenterait l’humanité pour la race féline. Celui-ci arriva au milieu d’un monde en reconstruction. Une guerre était passée et personne ne prêta attention à lui. Il avait en effet adopté l’apparence d’un humain de sexe masculin. Il advint, néanmoins, un incident car le Chat éclaireur finit par s’éprendre d’une humaine. Il pensait lui faire peur en lui révélant ses véritables origines mais celle-ci ne l’aima que plus encore. Les vingt années prirent fin et notre éclaireur se dut de retourner dans son monde aride. Lorsqu’il rendit son rapport au conseil des Chats, on le pourchassa pour avoir osé s’unir à une humaine et ainsi avoir souillé le noble sang de la race féline. Le Chat pacifique parvint pourtant à s’enfuir en emportant le très précieux Livre du Temps qui venait de lui apparaître. Il trouva refuge dans l’organisation humaine qui attendait patiemment depuis des siècles ce premier événement. Le Chat apprit de leur bouche que sa femme allait mettre au monde leur fils métis. Il s’en réjouit fortement et alla apporter aide et réconfort à sa femme. Mais ce joyeux évènement fut troublé par le premier assaut des Chats.
La mère périt lors de cette attaque alors que le Chat fuyait devant ses frères furieux. Il cacha l’enfant de la discorde dans un hôpital humain et finit par succomber quelques heurs plus tard sous les coups des autres Chats. Cette violence indigna grandement les humains de l’organisation secrète qui voyait dans les Chats la pointe du savoir. Leurs actes barbares irritèrent les humains au point qu’une guerre invisible d’une année se déroula dans l’ombre. Celle-ci vit la victoire des humains qui voulurent mettre à mort tous ces vindicatifs félins.
Mais ceux-ci moururent dans un suicide inexplicable. Peu furent les humains qui comprirent le sens de cet mort volontaire. Seuls les plus sages surent que le conflit véritable opposerait le dernier des Chats à l’enfant métis.

Le Livre du Temps s’arrêta là et le jeune homme fut déconcerté de ne pas avoir trouvé le lieu où devait se dérouler cette rencontre si importante. Il effleura de nouveau le vieux livre craquelé et sa mémoire qu’il croyait avoir perdue réapparut soudainement.
Il en conçut une vive joie: pour peu il en aurait ri. En même temps que ce foudroyant rappel se produisit un autre évènement.
Le livre se dissipa et une large ouverture oblongue se forma aux pieds de l’Enfant-Chat. Et une tour d’obsidienne commença à croître rapidement vers la voûte céleste. Quand cette bizarre construction transparente disparut dans les nuages, l’Enfant-Chat eut l’impression d’entendre un son similaire à l’encastrement d’un objet dans un autre. Il eut la soudaine conviction que les deux astres venaient d’entrer en conjonction. La tour d’obsidienne s’ouvrit sur un long escalier en colimaçon qui s’entortillait jusqu’à sa cime. L’Enfant-Chat se précipita avec célérité vers la rencontre qui déciderait du sort des êtres humains. Il atteignit presque instantanément la salle de conjonction entre les deux tours d’obsidienne qui constituaient une espèce de colonne translucide entre la Terre et l’astre des Chats. A l’extérieur les deux planètes étaient plongées dans une obscurité presque totale. Et soudain le Chat fut là. Le combat s’amorça presque immédiatement et l’Enfant-Chat se découvrit des pouvoirs égaux au Chat bien que subtilement différents. Le combat était équilibré et aucun des deux ne semblait avoir le dessus sur l’autre…

V. L’Enfant-Chat se jeta à corps perdu dans ce combat qui rassemblait d’incommensurables forces. Des étincelles d’énergie pure cinglaient les fines parois de la tour. Et les combattants virevoltaient entre ces éclats mortels. Une danse compliquée s’accomplissait et la dextérité de ses deux participants détenait un aspect effroyable. Reprenant brièvement son souffle, l’Enfant-Chat eut pour la première fois l’occasion de contempler le visage de son adversaire. Il y lut une haine maladive de l’humanité. Mais derrière ce voile enflammé se cachait peureusement une tristesse refoulée, la certitude d’être le dernier de son espèce.

La danse mortelle reprit alors que les sphères d’énergie rebondissaient de plus belle. Stupidement l’Enfant-Chat détourna brièvement son attention du combat en cours. Sa punition se révéla sévère. Ce dernier, en effet, chuta lourdement à terre alors que son épaule saignait abondamment. Sonné par le choc, l’Enfant-Chat ne réalisa pas que le Chat s’approchait de lui, tournoyant entre les éclairs d’énergie multicolore. Le Chat miaula une fois avant de frapper de ses griffes tranchantes. Le sang coula… et le Chat recula en titubant. L’Enfant-Chat avait instinctivement frappé son adversaire à la jambe.
Le Chat était déstabilisé. Déstabilisé par la force de ce vulgaire bâtard. La confrontation qu’il avait tant préparé ne tournait pas en sa faveur. Néanmoins il lui restait un atout qu’il était finalement temps d’employer. Murmurant l’étrange caolneir, Nhet décrivait des arabesques compliqués dans le vide. Un cri, un seul, l’incantation fut achevée et l’air vibra autour de l’invocateur. Là où ne régnait auparavant que le néant se dressaient dorénavant sept terribles n’loelds. Les robes sombres tombèrent, révélant l’immonde anatomie de ces créatures infernales. Leur teint de peau grisâtre ondulait pareille à une mer agitée par des vagues. Des yeux rouges brûlaient dans des orbites enfoncés à une irrationnelle profondeur. Un court appendice caudal, orné de ce qui semblait être un dard, pendait lamentablement derrière chacune de ces immondes créatures. Deux longs tentacules tenaient lieu de bras à ces monstres. Leur peau agitée de frisson, ces créatures dénaturées poussaient des cris d’extase à l’approche du festin que leurs promettait leur maître.

L’Enfant-Chat ne pouvait lutter. Tant d’adversaires à la fois ne pouvaient être vaincus. Le Chat avait gagné. Mais une voix chorale emplit soudain la pièce cristalline et deux lueurs éblouissantes apparurent. La lumière augmenta à une intensité intolérable avant de s’éteindre tout aussi instantanément. Éblouis, les terribles n’loelds ne virent pas la mort s’abattre sur eux. Dans le brouillard luminescent, l’Enfant-Chat réussit à apercevoir de vagues formes lumineuses. Deux vieillards. Un nouvel aveuglement eut lieu et une épée de lumière apparut devant l’Enfant-Chat qui, n’hésitant pas un instant, assaillit le Chat immobilisé.

Nhet vit son sang couler et appela ses ancêtres… en vain. La vie s’échappait alors que ce cruel Enfant-Chat lui lacérait la chair avec cette affreuse épée flamboyante. Un dernier hoquet finit de l’étouffer et il sentit sa conscience voyager dans son sang!?
L’Enfant-Chat contempla son œuvre alors que l’épée aspirait indistinctement la vie du vaincu et du vainqueur. Quelques minutes plus tard, les frères de haine gisaient côte à côte, sans vie. La tour se fissura et s’effondra d’un coup entraînant les corps refroidis par la calme étreinte de la mort dans la chute vers l’obscurité.
Le sang coula. Une mare se forma. Les sangs se mêlèrent. Une forme émergea de l’étendue ensanglantée. Un cri d’enfant…

La suite, c’est par ici!

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