Ecrit il y a une quinzaine d’années, voici la partie suivante qui a succédé au Chat. C’est aussi une des premières traces de ce pseudo par lequel je signe nombre de mes publications depuis une dizaine d’années sur Internet. Essai d’une nouvelle prenant part dans un futur proche, j’ai donné une part plus importante aux dialogues en espérant les avoir rendu suffisamment dynamique. N’hésitez pas à me faire part de vos critiques! Bonne lecture 😉

I. “Nhetic, mon fils… »

“Non!”

Il se réveilla en sursaut. Depuis quelques jours un cauchemar le harcelait. Un cauchemar fondamentalement différent de tout ceux qu’il avait pu subir des années auparavant. Ce mauvais rêve lui parlait ou plutôt deux voix l’interpellaient distinctement. L’une s’adressait directement à lui d’un feulement chaleureux alors que l’autre se contentait d’engueuler la précédente sans prêter attention à lui. Pourtant il sentait intimement que cette ignorance affectée était destinée à le préserver. Mais de quoi, cela il ne le savait point.

Il rumina encore quelques minutes puis se redressa pour faire face au matin. Ses pieds nus rencontrèrent le grincement contrarié des lattes du parquet. D’un pas décidé, il quitta sa chambre peu après avoir enfilé un gant de cuir noir à sa main droite. Une paire de lunettes aux verres opaques traînait sur une table. Il les saisit prestement pour les mettre quelques secondes plus tard devant ses yeux. Il ne souhaitait pas que ses congénères humains aient le loisir de contempler les deux atroces déformations qu’il masquait derrière ces deux accessoires. Celles-ci étaient apparues peu de temps après le début de ce cauchemar récurrent et il ne pouvait s’empêcher de penser qu’une relation existait entre ces deux phénomènes.

La sonnerie de son appartement le tira de sa rêverie et il s’approcha avec circonspection de la porte d’entrée. Il l’ouvrit délicatement et intercepta au dernier moment la main crasseuse de son agresseur. Celle-ci se tendait désespérément vers lui pour l’étrangler. Cette tentative se solda par un véritable échec et le propriétaire du membre repartit en geignant faiblement: on lui avait proprement cassé le bras. Baciot se congratulait intérieurement: casser un membre en début de journée annonçait une suite bien meilleure. Cela contribua à brièvement dissiper son attitude maussade due en partie au cauchemar.

Le 21ème siècle ne ressemblait à aucune des extrapolations humaines. En 2018, on aurait pu se croire en 1998.
En vingt ans, peu de choses changea à part évidemment les guerres qui connurent un succès énorme dans la majeure partie du monde.
Les dirigeants de pays soi-disant civilisés prenaient grand plaisir à déclarer la guerre à leurs voisins. Ces derniers dépêchaient une importante force armée et les deux troupes s’exterminaient dans un joyeux bain de sang. Puis un traité de paix était signé pour être brisé avec l’assentissement des deux patries incriminées dans le but de relancer une nouvelle guerre. Le plus « drôle » était que le peuple, lui-même, prenait le plus grand plaisir à aller combattre sauvagement une autre population. Le seul bénéfice que l’on pouvait espérer extraire de cette politique guerrière était que les guerres éliminaient l’excèdent naturel humain. Le chômage, bête noire des précédentes décennies, se résorba de lui-même. Évidemment de nombreux humanistes (ou du moins ceux qui restaient) s’indignèrent violemment devant cette attitude barbare adoptée par la majeure partie des peuples dits civilisés dans les quatre coins du monde. Pourtant, les résultats étaient là: le chômage n’existait plus et la criminalité ne se manifestait que très faiblement. Le voleur de ce matin représentait parfaitement l’individu paresseux et indomptable face à la société supposant que le vol et le meurtre résoudraient tous les problèmes rencontrés. Hélas, l’un de ses problèmes, Baciot en particulier, lui avait fait sévèrement payer son intrépidité. Voilà un criminel qui ne sonnera plus chez n’importe qui. Lorsque son bras sera ressoudé, peut-être songera-t-il à se convertir à une autre forme de travail, pensa Baciot.

Ce dernier errait sans aucun but dans les rues sales de sa ville. Il ne travaillait pour ainsi dire pas vraiment. Il rendait par-ci par là des services et on le remerciait pour la plupart du temps par quelques repas chauds. Son modeste logis lui avait été légué par un généreux vieillard. Celui-ci avait étrangement décédé peu après la rédaction de son testament. Baciot n’était évidemment pas totalement étranger à sa mort. Pourtant les remords ne le taraudaient pas. Après tout, se disait-il, il avait rendu service à ce vieil homme en le soulageant de ses lourdes années d’existence. Et puis quel intérêt avait-il à se torturer à propos d’actes passés sur lesquels il ne pouvait plus influer?
Sa vie présente était déjà assez difficile pour que le passé ne vienne le troubler.

Une nouvelle fois un mouvement furtif attira son regard derrière lui. Quelqu’un le suivait depuis deux jours, c’est-à-dire, depuis que l’inquiétant cauchemar s’était imposé à lui. Il ne savait que penser de cette silhouette au regard inquisiteur qui disparaissait dès qu’il osait poser ne serait-ce qu’un oeil sur elle. Elle lui inspirait un étrange sentiment: la crainte. Jamais il n’avait craint quelqu’un ou quelque chose. Une enfance orpheline et une solitude imposée l’avaient endurci malgré lui et il ne se sentait pas en état d’éprouver la moindre émotion pour un être vivant. Son intérêt pour la vie fut rapidement remplacé par un mépris total envers l’humanité. Cette révélation lui parvint à ses dix-sept ans et maintenant du haut de ses vingt ans ses convictions n’avaient en aucune manière changé et ne changeraient probablement jamais.

Absorbé dans ses pensées il ne prêta guère attention à l’être sournoisement tapi contre un monticule de déchets. Sa posture était révélatrice de ses intentions mais étant ailleurs, du moins son esprit, Baciot ne s’en aperçut pas. Étonnement l’attaque ne survint pas de l’avant mais des côtés; ce qui surprit encore plus Baciot. Deux hommes l’immobilisèrent tandis qu’un troisième larron, celui qui se cachait devant Baciot, s’avança, un sourire pervers accroché au visage. Il s’exclama d’une voix nasillarde: “Regardez les gars, ne serait-ce point le bâtard qui m’a amoché le bras?” En réponse à sa question le bras cassé lui flanqua un violent coup de poing de son bras valide.
Baciot cracha du sang.

Il reprit: “Comme c’est raffiné ce gant! Je crois bien que tu mérites une punition.”

Le manchot s’exécuta immédiatement. D’un second coup de poing il brisa la paire de lunettes mais s’arrêta là ne pouvant retirer le gant. Plonger son regard dans les yeux de Baciot le paralysa. Puis, quelques secondes s’écoulèrent et le voleur se mit à caqueter d’un rire dément. Ses deux acolytes firent l’erreur de relâcher leur étreinte. Baciot n’hésita pas une seconde. il aggripa violemment l’un de ses deux agresseurs pour le précipiter sur son compère. Il y eut un bruit d’os broyés qui parut satisfaire les pulsions sanguinaires de Baciot. Ce dernier s’approcha d’un des deux cadavres et déchira un bout de leurs vêtements. Il s’en servit comme d’un bandeau et occulta ainsi ses yeux à la vue de tous. Le voile diaphane masquait ses yeux tout en lui permettant de voir. Il contempla d’ailleurs le dernier voleur devenu fou qui s’éloignait laissant dans son sillage un rire hystérique.

II. Le bandeau gênait excessivement Baciot, non pas par la vue mais par l’effet que ledit tissu dégageait. La faune urbaine passait près de lui en le fixant d’un air compatissant. Et ce qu’il n’aimait vraiment pas, c’était bien la compassion. Ce sentiment, il le ressentait au plus profond de lui-même, ne servait à rien. La dureté lui avait appris comme le mot compassion était dénué de sens. La douleur d’un individu est unique et personne, non personne, ne peut la partager. Baciot souffrait et cette souffrance, personne ne la comprendrait jamais. Il se posait d’ailleurs la question de savoir si il percevait clairement la nature et la cause de cette souffrance.

Baciot fut tiré de sa réflexion lorsque il aperçut un gros tas affublé d’une paires de lunettes noires qui, se dit-il, lui iraient très bien dans quelques minutes. Il se glissa furtivement à la suite de l’homme qui, à tort, s’engageait dans une ruelle sombre. Sa corpulence révélait l’attitude parfaitement insouciante d’un être humain complètement déconnecté de la réalité. Se baguenauder vêtu de riches atours dans les bas-fonds relevait du suicide. Baciot se fit un plaisir de conforter cette thèse. Le gros lard ne reparut d’ailleurs plus jamais. Baciot mettait un point d’honneur à rappeler aux riches financiers, maîtres de la société, que la population des bas-fonds existait encore et que cette classe dirigeante avait intérêt à se méfier de ce peuple marginal.

L’objet de son agression dûment ramassé, Baciot se retira en silence. C’était sa manière de prier pour le salut, ou plutôt le repos, de l’âme du mort. Il n’avait pour ainsi dire pas vraiment de convictions religieuses nettes mais pensait qu’il existait une subsistance de l’esprit du défunt. L’idée que l’être humain ne puisse être qu’un corps organique dont les pensées ne dépendraient que de stimuli nerveux le révulsait profondément. Pourtant il ne supposait pas qu’un dieu omnipotent puisse exister. Sa religion ressemblait plutôt à un amalgame de croyances superstitieuses.

Baciot traversa rapidement la rue et heurta finalement une jeune femme enveloppée dans un long manteau. Celle-ci lui jeta un regard perdu et murmura:
“Monsieur… aimeriez-vous passer un peu de bon temps?”
Ses yeux verts brillaient d’une pure innocence lorsque elle écarta les pans de son manteau. Elle ne portait rien en dessous. Malgré la crasse son corps s’assemblait en formes gracieuses que n’importe quel homme aurait pu trouver à son goût. Baciot n’était pas n’importe quel homme. Il toisa la fille des pieds à la tête d’un regard froid et distant. L’intéressée rougit furieusement.
“Je ne vous plait pas, questionna-t-elle timidement.”
Baciot poussa un sifflement rauque bien malgré lui et parla d’une voix qui n’était pas la sienne:
“Comment oses-tu, femelle humaine, gronda-t-il, jamais, non jamais, je ne m’unirais à une vulgaire humaine. La noblesse de mon sang ne mérite pas d’être souillée par le contact avec la chair d’une guenon humaine.”
Baciot parut aussi étonné que la jeune femme qui battit immédiatement en retraite. Il était comme abasourdi par la violence de ses paroles bien qu’il sût que jamais ce ne fut lui qui prononça ces immondes mots.

Ébranlé par la situation mais aussi vaguement dépité, il se rendit chez lui. Arrivé à son logis, il s’enferma et ne trouva que comme solution que de s’abandonner au sommeil. Il refit le même rêve. Cette fois-ci le cauchemar se précisa et Baciot eut la sensation exaltante d’approcher du but ou plutôt de la source de cet onirisme. Les deux consciences étrangères le prièrent de les suivre et Baciot s’exécuta comme mû par une force qu’il ne contrôlait pas. Elles le guidèrent jusqu’à une plaine de sable gris où le ciel rouge se peuplait d’oiseaux reptiliens aux écailles noires. L’un d’eux d’ailleurs piqua vers Baciot qui s’aperçut avec horreur que son corps ne lui obéissait plus. Au moment où le bec effilé allait lui transpercer le coeur, le volatile reprit son vol vers la nuée criarde qui tourbillonnait paresseusement dans le ciel écarlate. Les voix l’appelèrent de nouveau. Et il suivit. Elles l’amenèrent vers une tour aux parois translucides. Émerveillé par les reflets du verre, Baciot posa sa main sur l’édifice. Le rêve se brisa. Les voix disparurent dans un long râle de frustration. Et Baciot se réveilla.

Il se sentait plus fatigué qu’avant sa sieste et il passa une main lasse sur son visage en sueur. Soudain un mouvement attira son regard perçant:le mystérieux inconnu l’avait suivi jusqu’ici. Baciot enfila rapidement ses lunettes et son gant et se précipita dans la rue en claquant la porte. Rien… la silhouette fugace s’était envolée. Il fit trois fois le tour du pâté de maison et revint bien évidemment bredouille. La nuit commençait à tomber et il ne lui restait plus qu’à rentrer chez lui. Les rues des bas-fonds n’étaient, en effet, pas l’endroit le plus sûr du monde en employant un doux euphémisme. Guidé par la raison mais aussi peut-être par l’instinct de conservation, il regagna son minuscule appartement, claquant la porte, cette fois-ci pour manifester son mécontentement. Le bruit attira d’ailleurs de nombreuses injures de la part de ses braves voisins travailleurs qui tentaient désespérément de trouver le sommeil.

Quelque chose ne tournait pas rond: il n’était plus seul dans le logis. Baciot se fondit doucement dans les ténèbres et se déplaça à pas de velours sur le parquet. Il quitta ses lunettes et deux points jaunes brillèrent dans l’obscurité. Son ouïe surentraînée perçut un bruit de respiration à sa gauche. D’une grâce féline, Baciot tendit ses bras dans l’espoir d’attraper l’ombre tapie. La tentative fut un parfait succès et Baciot plaqua contre le mur son visiteur importun. C’était une visiteuse. La jeune femme qui s’était proposée de s’offrir à lui dans la rue l’avait retrouvé et hurlait à la vision des points jaunes dans la nuit. Baciot prit quelques mesures: il l’estourbit en essayant de ne pas l’amocher. Il porta délicatement la femme évanouie dans sa chambre et la déposa sur son lit avec toute la douceur dont il était capable. Il s’assit en face d’elle en veillant bien à remettre ses lunettes.
Qu’allait-il lui dire?
Il ne connaissait même pas les réponses à ses propres questions. Que pouvait-il lui expliquer?
Il attendit ainsi patiemment son réveil en ruminant de sombres pensées.

III. Baciot la veillait depuis des heures lorsque il s’assoupit soudain. De nouveau son sommeil fut harcelé par ce cauchemar récurrent. Cette fois-ci une seule voix le guida et Baciot distingua une certaine sollicitude de sa part. Baciot ne vit aucune image. Seul le son de la voix s’imposait dans cet obscur monde onirique. Elle lui parla longtemps, faisant mine de comprendre voire de partager les émotions et les sentiments qui faisaient de Baciot un être si à part. Celui-ci comprit qu’elle était sincère. Puis son rêve s’estompa. On le secouait.

La jeune femme s’était réveillée et bousculait Baciot d’un tremblement hystérique. La fille ne pouvait s’empêcher de pleurer convulsivement. Baciot tenta de la calmer en lui parlant doucement, avec un délicatesse inédite chez un être de son acabit. Comme elle ne s’apaisait pas, Baciot tendit ses bras musculeux et l’enserra dans une étreinte réconfortante. Mais la jeune femme terrifiée se recroquevilla peureusement dans un coin du lit. Baciot renonça à toute forme de gentillesse et débita d’une voix forte et autoritaire une liste d’ordres. Les pleurs et gémissements cessèrent presque instantanément et la jeune femme commença à répondre aux questions de son hôte d’une voix à peu prés intelligible.

“Comment t’appelles-tu, interrogea Baciot.”
“Eulila, répondit-elle d’une voix légèrement tremblante.”
Lorsqu’il entendit le nom, Baciot sût qu’il le connaissait. L’audition du nom de la jeune femme eut l’effet d’un déclic dans l’esprit de Baciot et celui-ci perdit subitement conscience. La jeune femme, Eulila, arbora un air satisfait face au soudain état de Baciot et fixa calmement le grand corps sans vie de son hôte impérieux.

L’esprit du jeune homme était, quant-à-lui, libéré de toute entrave physique et voguait paisiblement vers le passé. Baciot voyait avec horreur son présent s’éloigner. Il reparut dans une chambre où un adolescent écrivait. Curieux, Baciot se rapprocha et jeta un coup d’oeil à ce qu’écrivait l’habitant de cette salle. Une lettre… une lettre d’amour ou plutôt une déclaration. Dans cet écrit, Baciot reconnut le nom de la jeune femme qu’il avait hébergé malgré lui. Il nota néanmoins que le nom de la lettre bien qu’étant le même n’était pas transcrit dans la même langue.

Alors que Baciot classait ses découvertes, un épais brouillard envahit la scène. Quelques secondes plus tard il se dissipait. Le décor avait changé et Baciot assista à la remise de la lettre. Il éprouva un curieux sentiment lorsque la jeune fille de la scène déplia la lettre. Il ressentait quelque chose que jamais il n’avait éprouvé. Une sorte de profond attachement s’était formé à la vision de l’adolescente. Celle-ci mettait dans un état d’intense quiétude nostalgique. Puis une éternelle mélancolie, un désespoir sans borne perlèrent en même temps que les larmes de l’adolescent que Baciot ne pouvait nommer.
Baciot partagea cette même souffrance et comprit soudainement qu’il connaissait déjà le pauvre hère qui se tenait dans cette scène.

Le rêve se brisa finalement et Baciot reprit conscience dans la rassurante obscurité de son logis. Eulila se tenait tranquillement en face de lui comme si rien ne s’était passé. Elle affichait un grand sourire amusé. Baciot grogna légèrement devant cet air satisfait et lui tourna rageusement le dos. Quand il daigna se retourner, il blêmit en découvrant qu’elle avait disparu. Le jeune homme se mit alors à formuler inquiétants soupçons vis à vis de cette jeune personne. Les premiers rayons de l’aurore filtrèrent à l’horizon et Baciot conclut ses conjectures par une sombre relation entre la silhouette grise qui le surveillait et sa visiteuse nocturne.
Et si ces deux personnes ne faisaient qu’une…

Le téléphone sonna. Il décrocha. Il raccrocha. On lui avait proposé un petit travail. Baciot avait immédiatement accepté: cela lui changerait les idées. Il louvoya quelques temps entre les ordures puis se mit en chasse. Quelques ruelles plus loin le jeune homme débusqua sa proie. Endosser la profession d’assassin ne posait que peu de problèmes à Baciot. Le travail était assez bien payé et ses capacités physiques lui procuraient un large avantages sur ses proies. Néanmoins le jeune tueur ne voulait tuer qu’une seule fois par mois; ce qui ne lui permettait pas de vivre de l’assassinat. Ses proies pour la plupart d’entre elles ne se trouvaient être que de simples culs-terreux provoquant parfois quelques désagrêments. Les victimes de ces ennuis ne se caractérisaient jamais par un grand sens du pardon et donc la racune se transformaient peu à peu en haine compulsive qui ne s’éteignait finalement qu’à la mort de l’accusé.

Les bas-fonds ne possédaient, pour ainsi dire, pas de justice bien établie. Seulement un quart des crimes commis dans ces fosses infernales étaient punis. C’est pourquoi cela faisait beaucoup rire certaines personnes lorsque la communauté internationale déclarait avec le plus grand sérieux que la criminalité n’existait pratiquement plus. Le pratiquement représentait prés d’une centaine d’affaires sur lesquelles les tribunaux fermaient pudiquement les yeux. Baciot se disait à ce moment-là que les meurtres qu’il commettait causaient sûrement de nombreux maux de tête à bien des personnes.

Le jeune homme se força à se concentrer sur son travail car il ne supportait pas qu’un meurtre soit mal exécuté. Son employeur lui avait appris que sa proie, une femme, lui avait dérobé une certaine somme et pour sa disgrâce, Baciot devait assassiner cette dissidente et lui reprendre par la même occasion l’argent volé. Le propriétaire avait promis un tiers du pactole rapporté. Si le meurtre se révélait difficile, Baciot pensa qu’il pourrait se permettre de négocier de nouveau son salaire avec quelques arguments percutants… ses poings évidemment. La voleuse se terrait dans un bar miteux dont l’employeur s’était permis de lui signaler l’emplacement. Baciot connaissait déjà l’endroit.

Ce bar se trouvait être le repaire ou plutôt la salle de réunion des proxénètes des bas-fonds entiers. Les prostitués et catins qui souhaitaient officier dans les ruelles étroites des bas-fonds devaient impérativement recueillir le support « bienveillant » d’un proxénète du bar.
Tenir boutique sans permission revenait à être pourchassée par toutes ses collègues.

Baciot grogna à l’idée de devoir commettre son travail dans un lieu aussi peuplé. La discrétion n’était pas son fort mais en plus il fallait que sa proie se trouve dans ce bar. Son client avait intérêt à être généreux lors de la paie sinon il risquait d’y laisser quelques plumes.

Après un nouveau grognement, Baciot poussa doucement la porte du bar et pénétra dans une salle étonnement vide. A part le barman, il n’y avait qu’une jeune femme assise à une table au fond de la pièce. L’étonnement fit place à la surprise. La jeune femme qu’il se devait d’assassiner se trouvait être Eulila. Mû une nouvelle fois par une force qu’il ne comprenait pas, il glissa silencieusement vers la table et son occupante. Eulila lui dédia un sourire encourageant.

IV. Un éclair zébra le ciel obscurci par de sombres nuages. S’en suivit un long grondement de tonnerre. Cette vive et fulgurante lumière dérangea brièvement les noctambules des bas-fonds. Car dans les bas-fonds nuit et jour se trouvaient inversés. Les personnes se baguenaudant de jour étaient considérés comme des noctambules alors que les actifs de la nuit passaient inaperçus. De jour les ruelles se dépeuplaient très rapidement contrairement à la période nocturne.

Baciot faisait parti des noctambules. Celui-ci scrutait intensément le doux visage de la jeune femme en face de lui. Il cherchait des réponses dans ses sublimes yeux émeraudes qui semblaient luire d’une flamme surnaturelle. Une lourde masse de cheveux couleur ébène encadrait un visage d’une finesse exquise. Une beauté inhumaine, pensa Baciot.

Finalement il posa une question à cette apparition:
“Qui êtes-vous à la fin,bredouilla-t-il piteusement.”
“Eulila, répondit-elle simplement d’une voix aussi claire qu’énigmatique.”
Aussitôt une déferlante de souvenirs bouleversa sa mémoire. Des souvenirs qui ne lui appartenaient pas. Malgré cela il les accepta. Ce n’est pas qu’il fut contraint mais presque. Une entité impalpable qui se développait en lui depuis sa naissance attendait avidement qu’elle puisse enfin se remémorer la vie autonome qu’elle vécut jadis. Baciot perçut faiblement aux tréfonds de son esprit un soupir de frustration mais aussi d’irritation. L’autre entité semblait souffrir le martyr alors que sa consoeur jouissait apparement de cette remémoration malsaine.

Baciot se sentait écarté de son enveloppe physique même comme si les deux esprits antagonistes se disputaient pour le contrôle de ce corps. Et lui, de cet univers à part, il contemplait Eulila face au corps inconscient qui fut le sien. Baciot avait l’impression de s’être métamorphosé malgré lui en un fantôme désincarné. Il ressentait le vide de l’inexistence comme il sentait ce flottement dérisoire qui annonçait la mort. Cet état de latence s’était déjà fait connaître. Baciot l’avait ressenti lorsque son corps s’était mis à changer. Mais bizarrement, lors des deux mutations, on l’avait conservé en vie et prévenu de la mort. Baciot pensa soudain que les deux esprits hôtes ne devaient pas être étrangers à ce sauvetage opportun.

Mais cette fois-ci, les entités semblaient déterminées à prendre possession du corps de Baciot. Cette vague de force, ce raz de marée mémoriel en étaient la preuve flagrante. Baciot regretta amèrement de n’avoir été jusqu’à la fin qu’un pion que ces deux esprits manipulèrent aisément. Les vingt années qu’il avait vécues, ces vingt années de souffrance ne trouvaient finalement aucun sens face au destin qu’on lui avait réservé sans le consulter. Pourtant malgré son imminente disparition, Baciot ne put s’empêcher de penser à cette femme qui avait prétendu se nommer Eulila.

Au moment où le nom passa dans son résidu spirituel, il pressentit la présence d’une de deux entités comme celle-ci fulminait de rage à l’audition du nom. Baciot comprit que ses deux hôtes se vouaient l’un à l’autre une haine séculaire et que pour s’en sortir il ne lui restait qu’à confronter ces deux esprits pour mieux les contrôler et les endormir provisoirement. L’annihilation viendrait assez tôt.

Rassemblant ses dernières forces, Baciot tenta d’entamer la conversation avec l’entité fulminante. L’essai fut concluant… lorsque son interlocuteur réussit à reprendre son calme. L’union de leurs volontés permettrait, sans aucun doute, la récupération de l’enveloppe charnelle tant convoitée. Leur stratagème se déroula exactement comme ils l’avaient prévu. Lorsque Baciot réintégra son corps, celui-ci ne put chasser la désagréable impression qui avait résulté de l’union avec l’une des deux entités. Une colère démoniaque émanait de celle-ci et, de plus, le miaulement poussé par cette créature informe lors de la chute de l’autre esprit lui glaçait encore le sang.
Le visage de la jeune femme n’avait toujours pas changé et celle-ci affichait encore ce sourire narquois qui troublait grandement Baciot.

Maintes jeunes femmes avaient  souri à Baciot mais jamais d’un air aussi moqueur et inquiétant. Baciot n’aimait pas être inquiet. Cet état de tension lui faisait commettre des erreurs stupides qu’il prenait bien garde de ne jamais refaire. Il tenait en horreur toutes ces réactions primitives et instinctives que l’être humain développait lorsque celui-ci se trouvait sous l’influence d’une forte émotion comme la peur ou l’amour. Baciot considérait que l’être humain se devait de dominer ses instincts et ses émotions au point de ne réagir qu’après évaluation des conséquences entraînées par l’acte à effectuer. La spontanéité se présentait comme la réaction abhorrée par Baciot. L’être mécanique, l’intelligence artificielle représentait le but à atteindre pour l’être humain selon lui. Ce contrôle rendrait l’humanité moins dangereuse pour elle-même et son environnement. Cette utopie, hélas, ne naîtrait jamais car, Baciot le savait, l’être humain se révoltait à tout âge contre toute forme d’homogénéisation au nom de la différence. C’était, hélas, bien dommage car les relations humaines et les échanges internationaux auraient grandement été simplifiés. Les quiproquos se seraient dissipés instantanément sans préjudices aucuns.

L’idée de différence ne dérangeait pas Baciot mais il ne savait comment l’inclure à sa thèse. L’aspect physique importait peu pour lui et l’homogénéisation ne pouvait concerner que le psychisme et non le physique. Certains dictateurs avaient tenté, à travers des purges, d’idéaliser un type corporel mais avaient été freinés dans leur élan après avoir génocidé un grand nombre d’êtres humains au nom de la pureté de la race. Baciot n’appartenait pas à ce schéma de pensées car il considérait le regard physique comme superficiel. Sa misanthropie aiguë l’avait poussé à tenir l’humanité d’un oeil méfiant et envieux. Méfiant de part l’hypocrisie de celle-ci mais aussi envieux de part les plaisirs dont cette dernière bénéficiait. Plongé dans ses pensées, Baciot ne remarqua pas le curieux geste qu’Eulila esquissa dans le vide. Quelques secondes plus tard, le barman pâlissait devant la soudaine disparition ou plutôt évaporation de ses deux clients.

V. L’orage tournait sur les bas-fonds et une nouvelle salve d’éclairs zébra le ciel où se prélassaient avec délectation d’immondes nuages sombres. La ruelle étroite fut brièvement illuminée et la forme trapue d’un mendiant prit la fuite devant la lumière éblouissante qui fit le jour sur les immondices du lieu confiné. Cette lumière resplendissait bien plus que celle émise par les flashs intermittents de l’orage. Néanmoins la lumière s’atténua tout aussi vite pour laisser place à deux silhouettes. L’une se dressait, les bras levés dans une posture incantatoire. Malgré sa petite taille, le vieil homme semblait dominer le monde comme s’il en eût été le créateur. L’autre personne était recroquevillée dans un coin, agitée par un tremblement incoercible.

Baciot se sentait mal. Tout venait de basculer pour lui. La réalité tangible ondulait dorénavant sous la main invisible de la magie. Il ne savait même pas si le terme magie convenait exactement à ce qui venait de se passer. Brusquement la jeune femme dont le nom le troublait grandement avait agité la main et le bar miteux s’était dissolu pour laisser place à une ruelle tout aussi infecte. Pour ajouter à son trouble, la jeune femme semblait s’être volatilisée et, maintenant, Baciot contemplait la face cynique d’un vieillard exultant.

Ledit vieillard fit mine de fouiller dans sa tunique rapiécée pour en tirer un court poignard au bout duquel perlait une fine goutte verdâtre. Baciot comprit immédiatement que la simple entaille d’une telle arme lui serait mortelle. Résolu à défendre sa vie, il se redressa et tira de son gilet un fin stylet, l’arme parfaite pour un assassinat propre et méticuleux. Néanmoins Baciot répugnait à l’utilisation des armes. Le meurtre à mains nues le réjouissait plus amplement comme si, dans une certaine mesure, il éprouvait une jubilation sadique à voir sa proie mourir écorchée vive par les services sanguinaires de monsieur Baciot. Cette fureur sanguinaire ne l’habitait heureusement que brièvement et la vue d’une arme utilisée à son encontre tenait coite cette folie meurtrière. Actuellement Baciot jugulait très mal cette tension et son esprit hésitait entre fureur et terreur. Ses mains tremblaient d’une excitation mal contenue. Malgré ce voile d’émotions, Baciot distingua sur le visage du vieillard, qui ne lui avait pas une seule fois adressé la parole, une souffrance, une sorte de tristesse comme lorsque un parent découvre avec amertume ce que son enfant était devenu.

Néanmoins cette expression ne fut que passagère et Baciot perçut nettement les crispations du visage ridé, annonçant clairement l’imminence du premier assaut. Baciot se campa fermement sur le sol attendant patiemment la future charge de son adversaire. D’une manière très professionnelle, il rabattit son stylet de sorte à pouvoir percer dès le premier assaut l’un des points vitaux du vieillard. L’attaque frontale n’advint jamais. Seulement une frappe par derrière. Abasourdi, Baciot s’écroula, roulant de côté pour contempler son agresseur à la force titanesque. Personne… il n’y avait personne. Le vieil homme s’approcha doucement de Baciot en brandissant sa délicate dague empoisonnée. Baciot vit sa mort. Le vieillard murmura d’un ton où filtrait un éternel regret:
“Je vais te libérer mon enfant. Tu ne souffriras plus des méfaits du passé.”
Il leva bien haut son instrument de mort, prêt à frapper.
Baciot se débattit mais une étreinte invisible le conservait piégé face à sa fin imminente.

Un éclair ou plutôt la foudre s’abattit dans la rue et surpris, le vieil assassin fit un bond de côté, relâchant son emprise écrasante sur Baciot. Ébranlé, ce dernier se releva, contemplant la silhouette qui se tenait désormais près du vieillard. Celle-ci irradiait d’une éblouissante lumière dorée. Baciot se sentit apaisé face à cette lumière quasi divine mais le vieillard, lui, ne semblait pas aussi satisfait. Celui-ci lâchait avec fureur des bordées de jurons à l’apparition lumineuse. Celle-ci parla d’une voix chaude et mélodieuse:
“Je suis désolé Nhel’ras mais mon serment m’oblige à revenir de la tombe et de l’oubli pour protéger notre espoir. D’ailleurs ne l’as-tu point sauvée à sa naissance?”
L’autre répondit agressivement:
“Notre espoir a disparu et s’est dissolu dans notre cauchemar. Je pensais que nous pourrions contrôler cet enfant mais l’avenir me donna tort. Je viens m’en occuper. Mon erreur doit être réparée. Cet enfant retournera au néant ou nous aurons à faire face à la pire abomination depuis la guerre secrète.”
L’apparition rétorqua avec douceur:
“N’avons-nous point vaincu lors de celle-ci? Je fonde, en vérité, de grands espoir en cet enfant car sa volonté est forte. La preuve est qu’il a survécu jusqu’à cet âge. Les deux hôtes ne l’ont point consumé.”
“Tu es d’une innocence écoeurante, reprit le vieillard, mais cela doit être dû à ton passage à l’état d’esprit-gardien. Néanmoins n’as-tu pas remarqué les pertes que nous subîmes lors de cet affrontement sanglant. Je payai d’ailleurs le lourd tribut de vos meurtres sadiques. Oui, je suis amer car vous avez commis le plus grand génocide de l’histoire de l’univers. Par représailles à un acte violent que nous ne comprîmes pas, nous avons exterminé une race tout aussi intelligente voire même plus évoluée que la nôtre. Nous nous disions civilisés mais par la violence nous avons répondu. Je verserais le sang de cet enfant au nom du peuple des Chats que nous avons exterminé. Et personne ne m’en empêchera, déclara gravement le vieil homme.”

VI. Un brouillard méphitique envahissait la ruelle tandis que l’orage se calmait. Les nuages sombres se dissolvèrent lentement en filaments fantasmatiques laissant ainsi filtrer la clarté crépusculaire de la lune. Celle-ci brillait d’un éclat inhabituel comme pour signaler la spécificité de cette nuit. D’ailleurs dans la putride ruelle régnaient des évènements des plus étranges. Une apparition, à ce qui semblait, flottait calmement au côté de deux autres personnes. Un halo doré la nimbait. Les êtres qui l’entouraient s’opposaient aussi bien du point de vue de l’apparence que de l’attitude. Le vieillard du nom de Nhel’ras vociférait des insultes dans un langage inconnu. Le ton avec lequel il prononçait ces mots ne pouvait les définir que comme des paroles insultantes. A l’intention de l’apparition évidemment. Baciot, le jeune homme, sujet de la dispute entre les deux précédentes entités, contemplait d’un air hébété cette scène d’une irréalité apte à faire basculer n’importe quel mortel dans la folie.

“Bien, loyal esprit-gardien puisque tu ne veux point me laisser accomplir ma sainte mission, il incombera à mon solide et puissant allié de provoquer ta perte. Ne reviendras-tu pas sur ta décision, questionna le vieillard.”
L’esprit-gardien, obstiné, secoua en signe de dénégation ce qui lui servait de tête.
“Qu’il en soit ainsi, déclara avec cérémonie le vieil homme. Des ténèbres je T’appelle à la lumière. De la nuit je T’invite au jour. De la mort je Te ramène à la vie. Réponds à Ton serment esprit-gardien, incanta le vieux chasseur.”
Un nouvel éclair frappa le sol de la ruelle et une fois encore une silhouette dorée se profila au milieu du brouillard opalescent.
“Nhel’ras, je réponds à ton appel et j’adjoins volontiers ma force à la tienne pour châtier mon frère félon. Ma tâche est accomplie; soit tranquille, mon ami, je veillerai personnellement à ce que ta quête ne soit plus interrompue.”
Ces paroles prononcées, le nouvel esprit-gardien se précipita avec célérité vers son frère haï. L’autre apparition réagit en conséquence et chargea violemment son agresseur. Le choc jeta à terre Nhel’ras et Baciot. Puis les déflagrations provoquées par les contacts des deux créatures s’estompèrent peu à peu alors qu’elles s’éloignaient.

Baciot se retrouva de nouveau seul face au vieil assassin, conscient qu’il ne ferait pas le poids contre cette adversaire aux forces surnaturelles. Au bord de la crise de nerf, Baciot hurla au vieillard:
“Pourquoi dois-je mourir? Qu’ai-je fait pour mériter ce sort?”
“Oh, tu n’as rien fait, répondit le vieil homme, voilà le problème: tu ne peux rien faire. Tu ne connais même pas tes origines. Comment pourrais-tu maîtriser ton avenir si tu n’as même pas connaissance de ton propre passé? Tu n’es pas humain, jeune Baciot, la preuve étant ta main déformée et tes yeux typiquement félins. Ton existence est une horreur pour tous car tu ne peux contrôler tes faits et gestes. Deux volontés oeuvrent en toi pour obtenir la première la maîtrise de ton corps. Jouet-réceptacle, voilà ce que tu es vraiment! As-tu entendu parler de l’apocalypse que craignaient tellement les ésotériques?”
“Oui, répondit faiblement Baciot.”
“Elle n’eut jamais lieu, reprit le vieillard d’un ton implacable, car un affrontement de deux volontés, le Chat et l’Enfant-Chat, se déroula. Ces deux êtres s’entretuèrent et le fait qu’aucun d’eux ne survécut provoqua la disparition de l’apocalypse tel que nous l’espérions. Néanmoins la fin du monde se perpétra à travers l’enfant créé par le mélange du sang et des volontés du Chat et de l’Enfant-Chat. Baciot, l’enfant de l’apocalypse, naquit ainsi et moi, croyant en la possibilité de rendre un avenir calme à l’humanité, je te sortis de ce sang bouillonnant qui, à chaque seconde, t’étouffait plus encore. Mais ce ne fut que cette année que je compris toute l’étendue de mon erreur. Le Chat commence à prendre possession de ton corps et cette griffe qui te sert de main en est la preuve. Tes yeux abominables ne font que confirmer cette thèse. Pendant ce temps, l’Enfant-Chat possède ton esprit. Baciot, tu te trouves déchiré entre deux volontés antagonistes dont la haine séculaire te consumera jusqu’à la plus atroce des morts que peut subir un vivant. Laisse-moi te tuer que j’abrège cette souffrance qui sévit en toi. Je ne supporte…”
“Tu ne supportes plus! Non! Je ne supporte plus que l’on me prenne pour un monstre. Je veux ma vie et jamais tu ne me la prendras. Le Chat, l’Enfant-Chat, toi, personne ne m’arrachera à la vie. J’ai souffert vingt années pour survivre à travers cette humanité putride et décadente. Et voilà que celle-ci veut ma mort par peur que je ne la détruise. Entendez ma voix, clama Baciot, Chat, Enfant-Chat, je vous défie de sortir de ce corps pour m’affronter dans le but de posséder cette vie qui est la mienne. Craignez-moi car votre fin approche!”
La brume se distordit et deux silhouettes obscures en émergèrent. L’une vaguement féline observait Baciot d’un air narquois et vicieux. L’autre, plus petite, plus chétive, se blottissait dans une robe à capuchon. De ces deux apparitions se dégageait une violente aura de haine. Nhel’ras eut la nausée et s’écroula à terre vomissant tripes et boyaux en murmurant sans cesse « mais qu’a-t-il fait? ».

“Ce corps est mien, hurla Baciot, venez me le prendre, êtres désincarnés.”
“Tu es mon jouet, siffla hargneusement l’apparition féline. Viens à moi, Baciot, car je suis ton père et les pères ont tous les droits sur leur enfant. Tu m’obéiras ou tu périras.”
“Et que se passera-t-il, crétin, si tu le tues, questionna froidement l’Enfant-Chat. Ta stupidité n’a vraiment rien de surprenant puisque tu as peur, Nhet. Je suis ton destructeur car ce corps n’appartient qu’à moi. Entends-tu, à moi!”

Baciot n’en pouvait plus. Ces deux êtres faisaient comme s’il n’existait pas, comme si son avis appartenait à une subjectivité autre. Sa fureur, sa colère et sa haine contre ces esprits, contre les vivants et contre les morts s’amplifièrent tant que son corps lui donna l’impression d’onduler sous le courant d’une chaleur infernale. Inconsciemment il s’éleva de cinq mètres au dessus du sol et prononça une phrase chargée de toute cette négativité: “Je vous hais tous.” Et comme pour joindre le geste à la parole, Baciot abaissa sa main en signe de mort. Les bas-fonds s’embrasèrent et l’intense chaleur des flammes lui consumèrent la moitié droite du corps. Avec un hurlement de rage, il déclencha un terrible éclair d’un blanc aveuglant. Il disparut. En bas les vivants, les esprits-gardiens et les volontés antagonistes disparurent elles aussi mais pour toujours…

La suite, c’est par ici!

Publicités