Cette seconde partie de la trilogie initiée par les origines d’Aliaci, personnage que l’on retrouve également dans Danse avec la Mort,  s’intéresse plus particulièrement à cette jeune femme condamnée à subir le châtiment infligé par celui dont elle pensait se débarrasser par la ruse et la volonté…

A vos critiques😉

II. L’éternité rongeait Aliane. Elle sentait le temps lui dérober ses souvenirs, la condamner à une page vide à mesure que le temps s’écoulait avec indifférence pour ce qu’elle avait aimé. Seul restait le visage maléfique et méprisant de son père surnaturel. Elle le poursuivait depuis bien trop longtemps pour être capable de l’oublier. Au point que la haine devenait ce qui la faisait avancer jour après jour sans jamais parvenir à se saisir de l’objet de cette colère insondable. Chaque fois il lui filait entre les mains, continuant à perpétrer des exactions de la pire sorte dans les villes qu’il traversait…

Elle se souvenait de cette nuit où il l’avait changé, de ces instants de pure agonie, les sensations humaines la quittant pour la condamner à porter le fardeau de la pierre loin des êtres aimés. Et cette faim qui vint la saisir de toute sa violence lorsqu’elle rentra dans sa maison. Le crime qu’elle commit, la sensation de l’âme de sa bien aimée dévorée par la pierre, les sensations, les souvenirs de son amour se mêlant avec le marbre indifférent pour venir remodeler la pierre devenue vivante. Deux jours durant, elle profita de cet éphémère don de vie entre les bras d’hommes et de femmes dont elle ne se souvint jamais avant de réaliser l’étendue de son crime. Le rire mauvais d’Aliaci ne fit que la poursuivre. Elle sentait son regard envieux à chaque fois qu’elle se repaissait pour succomber par la suite à des orgies sensuelles dont elle ressortait pantelante et coupable.

Le plaisir ressentit n’était qu’à la hauteur de la trahison de l’être aimé dont elle dérobait la vie et cette malédiction avide la torturait profondément. Aliane naviguait entre stricte maitrise de soi et abandon total jusqu’à ce soir honteux où elle s’éprit d’un homme dont l’âme scintillait d’une manière si particulière. La solitude qu’elle supportait la poussa doucement vers lui et il vit tout de suite en elle ce qu’elle était réellement. Ils cultivèrent durant des années cette relation si particulière où l’intimité de l’âme primait sur l’appel de la chair. Rien au monde n’aurait pu briser ce bonheur tant mérité. Elle avait trouvé le repos. Sa faim insatiable s’était tarie au contact de cet être exceptionnel et elle vivait chaque jour avec une passion renouvelée.

Or, cette accalmie ne devait pourtant pas durer. Un soir, un sinistre cadeau leur fut livré. Gargouille immonde aux ailes repliées, cette sculpture infernale avait d’originale que l’artiste était parvenu à tailler avec minutie l’obsidienne pour en faire une représentation de ce que l’humanité imaginait des démons. Les yeux monstrueux semblaient s’ouvrir sur les plaines désolées de l’Enfer et les ailes d’apparence chitineuse attiraient le regard du spectateur vers un environnement de ténèbres et de désespoir. Aliane et son compagnon furent subjugués par l’œuvre sans pour autant arriver à déterminer qui avait pu leur faire pareil présent.

Au plus profond du sommeil, Aliane eut sa réponse. Elle ne dormait pas, bien entendu, et ce perpétuel éveil auquel on l’avait condamné lui offrait pourtant l’occasion d’approfondir ses connaissances dans différents domaines. Ses études furent troublées par un bruit étrange provenant de la chambre à coucher de son amant.

Alerte, elle se redressa et reconnut émanant de derrière la porte une folie bien trop familière qu’elle ne pensait plus jamais croiser. Explosant la porte en mille échardes, ses yeux se posèrent avec horreur sur Aliaci penché sur son bien aimé, la nuque brisé par les griffes du monstre.

L’homme de basalte, un sourire affreux déformant son visage aux traits classiques, lui souffla avant de disparaitre dans les ténèbres :

« Son âme est encore là, ma fille. Sauve-le ou laisse-le s’éteindre misérablement… »

Aliane frissonna car elle comprenait la portée de ses mots. La vie quittait progressivement ce corps et elle pouvait sentir l’âme se détachait lentement. Aurait-elle l’égoïsme de condamner cet homme qui l’avait acceptée ?

La peur de la solitude, mauvaise conseillère, l’enjoignit à commettre l’irréparable.

Se saisissant du corps faiblissant de son aimé, elle l’emporta jusqu’à la gargouille d’obsidienne et fit ce qu’elle n’aurait jamais jusqu’à alors caresser l’idée de commettre. L’âme glissa en elle, furieuse de ce qui allait advenir. Aliane, éplorée, tenta tant bien que mal de la raisonner, sentant le marbre devenu liquide sous l’effet de l’intrusion se remodeler avant qu’elle la rejette violemment dans l’obsidienne froide et impersonnelle.

L’air vibra de ce son si caractéristique qui marqua la naissance d’Aliane et le démon obscur s’anima soudain, les ailes se dépliant dans un claquement grave et musical. La surface noire sembla s’animer d’une manière très particulière et la lumière qui s’alluma dans les yeux de la gargouille était empreinte d’une souffrance déchirante. Des larmes de cristal jaillirent des yeux terrifiés d’Aliane, celle-ci réalisant l’étendue de son péché. Le cri qui jaillit des lèvres lisses du monstre se répercuta au quatre coins de la ville et Aliane n’eut que la force de murmurer le nom de celui qu’elle aimait avant son envol dans les ténèbres : « Aliaco… »

Ce souvenir continuait de la hanter chaque nuit et ne faisait qu’alimenter les flammes de la vengeance. Aliaci tomberait, même si cela signifiait qu’elle devrait vivre cent vies avant de se suicider pour expier le crime d’avoir condamné son bien aimé à une errance éternelle et sans repos…

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