Cultiver l’ennui et l’apathie, c’est un vrai talent à notre ère des sociétés hyper connectées où, à tout moment, il est possible de se distraire et surtout d’éviter à tout prix de sombrer dans cet ennui, profond, dangereux, qui risquerait de nous mener devant ce miroir où notre reflet pourrait trahir nos désirs les plus inavouables.

Cette impression persistante se poursuit à mesure que je parcours les transports en commun, les rues, la ville et que je vois tout un chacun obsédé par l’optimisation de leur temps, la peur de s’ennuyer et surtout de perdre ce temps précieux, qui ne cesse de filer, qui n’a qu’une envie, c’est nous rappeler à quel point notre existence est insignifiante et, qu’au fond, nous ne sommes qu’un grain de sable aussi bien dans le monde virtuel que dans le monde de la viande duquel nous tentons désespérément de nous échapper en créant des avatars ici et là de nos désirs, de nos espoirs, de nos frustrations…

Toujours pour fuir l’ennui d’une vie monotone, où ne s’installe qu’un train train quotidien éreintant car au fond, il n’y a sûrement rien de pire que de se réveiller un matin et de constater que, malgré tous les efforts que l’on peut faire pour s’en convaincre, la majeure partie de notre temps est consacré avant tout à reproduire des tâches ineptes avec un objectif, un but si nébuleux que l’on a l’impression de n’être qu’une de ses pièces interchangeables d’une machine monstrueuse aux visées qui dépasse l’Humanité. C’est juste un matin ordinaire comme le décrit si bien l’Elfe

L’ennui est l’ennemi de l’être humain car il nous jette nos défauts, nous oblige à prendre du temps à ne rien faire dans une société où l’inaction est un signe de faiblesse, où le silence se résume à ne pas être, où il faut parler dans un brouhaha continuel, sans espoir d’être vraiment entendu. Manifester sa présence par le bruit, affirmer sa vie et continuer à frôler ces inconnu-e-s auxquelles on ne s’intéresse tout au plus par politesse parce qu’ils ont daigné, à un instant donné, nous jeter un regard.

Des yeux qui reflètent la peur de manifester son ennui d’une société à 300 à l’heure, d’une autoroute mortelle où un simple ralentissement provoquerait sans nul doute un carambolage monstrueux, corps enchevêtrés, traumatisés d’être sorti un instant des rails d’une norme réconfortante, composée essentiellement de préjugés, de pensées uniques, outils parfaits pour ne pas succomber à l’ennui.

Car l’ennui, c’est la remise en question. Comprendre pourquoi l’on s’ennuie, qu’est ce qui provoque ce vide, cette sensation de mort là où la peur nous dicte de n’être qu’une fontaine volubile de vie débordante et insouciante. Il n’y a pas plus triste que l’ennui. Celle ou celui qui s’ennuie se condamne à ne plus pouvoir apprécier les successions ininterrompus d’innovations qui n’en sont plus. C’est accepter avec un haussement de sourcil à peine sarcastique qu’il est tout à fait possible que les valeurs fondamentales de notre société sont à côté de la plaque, que l’amour, c’est pour les couples hétérocentrés, que la famille n’est qu’un modèle patriarcale mais également que de nombreuses luttes légitimes nous trouveront sans doute jamais d’échos véritables dans la masse car elles n’intéressent finalement personne, car elles ne sont valorisantes en rien pour l’individu qui, tout au plus, se sent vaguement ennuyé qu’on le dérange dans sa quête incessante pour tuer la monotonie et l’ennui.

L’ennui, c’est le cancer de la société de production et de consommation de masse car elle remet en cause sa capacité à distraire celles et ceux qui s’y abandonnent…

Donc oui, je m’ennuie, je l’accepte, je le revendique et je continuerai de m’ennuyer tant qu’un zombie ne m’aura pas dévoré le cerveau!

Et ce n’est pas Deftones qui dira le contraire…