Cela va sans dire, Virginie Despentes aime la polémique et apprécie de remettre les pendules à l’heure comme elle a pu le prouver dans cette tribune contre Lionel Jospin alors que les homophobes de tout poil se soulèvent contre l’accès au droit au mariage pour les homosexuel-les. Plusieurs passages de cette prise de position tout simplement jouissive m’ont renvoyé  à un de ses livres sortis en 2010, soit seulement 4 ans après le sulfureux manifeste féministe, King Kong Théorie.

Apocalypse Bébé se déroule aujourd’hui, demain ou hier mais en tout cas nous place dans une histoire ce qu’il y a de plus commun.
Lucie est une enquêtrice fade et insipide, qui ne travaille pas par passion mais pour simplement payer ses factures. Un job alimentaire où elle doit, pour le compte du société de surveillance, tracer les mouvements d’adolescent-es à la demande leurs parents, souvent issus de milieux aisés. Sauf que Valentine, l’une de ces adolescentes, disparaît sans laisser de trace et Lucie va être amenée à faire équipe avec une femme mystérieuse et inquiétante que tous nomment « La Hyène« .
De Paris à Barcelone, les deux femmes vont remonter jusqu’à la jeune fille avant de découvrir une vérité effrayante…

Voilà en quelques mots le synopsis.
Le style d’écriture ne décevra pas les amateurs de Virginie Despentes, bien qu’il soit moins brute et moins agressif que celui de Baise-Moi. Chaque chapitre est l’occasion de faire progresser l’intrigue à travers les points de vue des différents personnages liés à Valentine et sont aussi l’occasion pour l’auteure de dresser un portrait très sombre de notre société.

Cette société, elle la dénonce comme fondamentalement en échec et que les premiers à en faire les frais sont les enfants laissés à l’abandon par des parents divorcés, pour l’essentiel, perdus dans la quête effrénée d’une reconnaissance tant sociale que sexuelle. François, le père de Valentine, est un écrivain qui n’a pas su prendre le tournant du numérique, remarié avec  Claire, qu’il ne cesse de tromper pour se rassurer sur sa virilité. Cette dernière s’est amouraché de lui après avoir lu son livre et le fantasmant, s’est retrouvée très déconfite face à ce qu’il était vraiment. La quarantaine passée et craignant de se retrouver seule, elle décide pourtant de se marier à lui, pour sauver les convenances et le fait qu’elle a déjà échoué à travers un mariage précédent.

Virginie Despentes critique avec une certaine acidité cette vision du couple hétérosexuel, pour la convenance, qui constitue, pour beaucoup de personnes, la norme.

A l’identique, Vanessa, la mère naturelle de Valentine, est écartée de sa fille contre de l’argent car ses « origines » ne s’accordent pas avec la famille bourgeoise de François.
Présentée comme une femme vénale, elle se révèle incapable d’accueillir sa fille lorsque celle-ci vient la retrouver, préférant avant tout préserver son couple hétérocentré bâti sur des mensonges puisqu’elle est également infidèle à son mari.

C’est également l’occasion pour l’auteure de faire la peau à ces clichés sexistes qui nous polluent car si bien intégrés que nous n’en avons, pour ainsi dire, à peine conscience.
Claire, la belle mère de Valentine, a tout de la femme au foyer parfaite, se soumettant avec servilité au caprice de son premier mari qui la trompera pour finalement l’abandonner et aux lubies BDSM de François. Par amour. Parce que la sexualité ne passe que par l’amour et non par autre chose. Vision hétérocentrée où l’homme fait jouir (parfois) la femme de son phallus omniprésent.
A l’identique, Vanessa ne fait que se soumettre à ses différents petits copains, se considérant comme incapable de s’assumer seule et devant dépendre des finances d’un homme riche pour pouvoir exister en tant que femme. Virginie Despentes dépeint des personnages féminins qui se soumettent volontairement au patriarcat à travers des clichés qui n’en sont pas vraiment puisque vous pouvez en constater, sans doute, beaucoup  autour de vous.

Apocalypse Bébé regorge ainsi de nombreuses critiques de la société hétérosexuelle, partisanes évidemment, mais qui méritent toute l’attention du lecteur tant celles-ci sont d’une acuité étonnante.
Lucie est hétérosexuelle par norme et voit ses jugements préformatés complètement chamboulés au contact de « La Hyène« , lesbienne assumée, qui n’hésite pas à manifester ces désirs à l’égard des autres filles rencontrées au grès du récit. Lucie va d’ailleurs remettre en question sa sexualité au contact d’une autre femme auprès de laquelle elle va se découvrir un appétit sexuel dévorant qui va se changer en amour à la grande surprise de « La Hyène« .

Cette Hyène est d’ailleurs le personnage fascinant du livre.
Charismatique, puissante et omniprésente, elle fait figure d’initiatrice pour Lucie en lui faisant découvrir le monde au delà des oeillères qu’elle s’est fixée. Elle se porte également comme une des seules planches de salut pour Valentine, enfant à la dérive qui cherche un sens dans ce monde où les adultes ont abandonné leurs enfants sans se préoccuper de leur avenir.

Ce livre ne m’a pas autant retourné et touché que Baise-Moi mais reste à mes yeux un excellent roman qui permettra en autre de mieux décrypter l’intervention de Virginie Despentes dans son manifeste contre Lionel Jospin. Elle fait référence à ces critiques portées dans Apocalypse Bébé contre cette société dans laquelle nous évoluons, qui fait peu de cas des gens qui s’écartent de la norme en leur refusant le droit d’exister. Où une norme articulée autour de cette version arriérée de la famille (un père, une mère) ne peut plus exister. Les couples se font, se défont et ce n’est pas l’hétérosexualité qui limitera les divorces. De fait, pourquoi refuser aux homosexuel-les le droit d’accéder à une couverture légale offerte par le mariage? Pourquoi les empêcher d’adopter puisque l’éducation et l’amour que l’on peut porter à un enfant ne dépend pas de son orientation sexuelle?

Au delà de ce débat de société qui agite violemment l’actualité ces derniers jours, elle alerte également sur le risque de radicalisation de la société puisque le titre évocateur de ce livre ne peut déboucher, comme vous vous en doutez, sur un bain de sang favorable à un état policier. D’ailleurs, l’épilogue de ce roman sorti en 2010 est une projection éclairée de ce que peut devenir une société dominée par la peur et le refus d’accepter l’autre, l’Etat dystopique décrit dans Apocalypse Bébé choisissant de promouvoir des lois liberticides qui ne sont pas sans rappeler l’affaire Merah ou V pour Vendetta