The_Lamb_Lies_Down_on_Broadway1974, année grandiose où Genesis dans sa période Peter Gabriel, peu avant son départ pour mener sa carrière solo, sort son album le plus étrange mais aussi le plus complexe qu’ils leur aient été donnés de produire.

The Lamb Lies Down on Broadway découle naturellement de leur talent à conter une histoire.
Leurs précédents albums comme Trespass ne pouvaient qu’annoncer cette oeuvre sensible et magnifique, concept fou de vouloir mener un personnage de bout en bout de l’album.

Parlons justement de ce récit parfaitement maîtrisé.
Rael est un jeune adolescent portoricain qui va expérimenter une aventure totalement psychédélique, un glissement progressif de la réalité vers un monde onirique et inquiétant.

Tout le monde se souviendra de cette introduction légendaire, titre éponyme, entraînant l’auditeur ébahi dans le monde de Rael:

Le basculement est total lorsqu’à la fin de la composition, Peter Gabriel scande « I’m Rael! ».
Le chanteur devient littéralement le héros, entraînant l’auditeur dans cet univers inquiétant.

De la ville et de Broadway, il ne reste plus rien et le héros se sent piégé à mesure que les ténèbres envahissent les rues.
Fly on the windshield se pose comme cette charnière musicale entraînante et puissante. La terreur du héros est palpable, sublimée par le solo à la guitare électrique, soulignée à son tour par le chant poignant et angoissé de Peter Gabriel. L’aventure commence et Rael va se retrouver emprisonné dans un cocon puis dans une cage.
Deux compositions d’exception qui alternent entre une ambiance doucereuse pour Cuckoo Cocoon et une claustrophobie étouffante pour  In The Cage.

Et l’histoire se poursuit avec la rencontre de personnages aussi inquiétants que surprenants.
Rael va croiser la fameuse Grand Parade of Lifeless Packaging, chanson jubilatoire critiquant avec cynisme la société de consommation et son gaspillage insensé, déjà en 1974!
Derrière son côté satirique et joyeux, la composition a quelque chose de profondément effrayant soulignant l’inhumanité de cette voie que nous empruntant depuis lors.

La palme de la poésie revient aux célèbres Carpet Crawlers.
Rael vient d’arriver dans un long couloir recouvert d’un tapis rouge sur lequel des personnes rampent pour tenter d’atteindre cette porte qui les libérera. Phil Collins et Peter Gabriel unissent leur voix pour donner cette ambiance si particulière qui fait que cette chanson est devenue un véritable classique du couple avec ce refrain lancinant et vaguement absurde:

The carpet crawlers heed their callers:
« We’ve got to get in to get out
We’ve got to get in to get out
We’ve got to get in to get out. »

Que dire sinon que cette composition a tout pour elle et mérite d’être écoutée en boucle au point que le groupe a ré-enregistré la chanson en 1999, la renommant pour l’occasion The Carpet Crawlers 1999 (okay, c’est pas très original) avec un clip en prime:

The Lamb Lies Down on Broadway, c’est aussi la rencontre avec des monstres aussi exceptionnels qu’inquiétants.
Rael perdra beaucoup au contact de The Lamia, la composition rappelant The Foutain of Salmacis issue de Nursery Cryme.
Une sensualité perverse se dégage de ce personnage qui transformera le héros, condamné à se réfugier dans la sinistre colonie des Slippermen. Cette seconde composition est, d’ailleurs, l’occasion pour le groupe de prouver une fois de plus leur capacité à alterner entre le sérieux et l’humour puisque les Slippermen sont tout simplement grotesques à défaut d’être vraiment dangereux.
D’ailleurs, lors de la tournée, Peter Gabriel incarnera un Slipperman avec son talent habituel pour le déguisement. A travers cette chanson, le groupe dénonce une surconsommation déraisonnable de la société pour une sensualité toujours plus extrême puisque les Slippermen ont hérité de l’appétit dévorant et destructeur de la Lamia.
Une fois de plus, le groupe se révèle pour le moins visionnaire sur ce qu’allait devenir notre société…

The Light Dies Down on Broadway amène la conclusion de cette aventure parfois difficile à suivre par une recomposition de la chanson initiale dans une ambiance mélancolique et sombre.
Rael est perdu dans ce monde hostile et abandonné, commence peu à peu à perdre espoir. Le groupe conclut pourtant leur album sur une note joyeuse avec It, qui peut être assimilé à la vie, patchwork lumineux et coloré de tout un tas de choses qui font que la vie mérite d’être vécue même dans ses plus sombres moments…

Cela va sans dire que cet album est sans doute un de mes préférés du groupe, particulièrement parce que les lyrics sont extrêmement fouillées et se veulent cohérentes dans la progression de l’intrigue, donnant une profondeur au personnage de Rael. Cette oeuvre a été pensée ainsi et portée par Genesis à travers une tournée mondiale, apogée du groupe avant le départ de Peter Gabriel pour ses aventures solo.
Bref, c’est du délice à découvrir d’urgence pour celles et ceux qui ne connaissent.
Et pour les autres…  eh bien, je pense que, comme moi, vous l’écoutez déjà à nouveau😉