Comte_ZeroDe là à dire que les univers cyberpunk m’obsèdent, il n’y a sans doute qu’un pas.
Entre Deus Ex Machina (et sa suite Ex Nihilo qui va arriver reliée pour vos petits yeux dans quelques semaines), ma participation engagée dans la communauté Run4Games dédiée à l’excellent jeu Android: Netrunner, mes lectures m’ont fatalement orienté vers un des maîtres du genre, à savoir William Gibson.

La trilogie de la Conurb composée de trois livres (enfin quatre si l’on compte Gravé sur Chrome mais c’est une autre histoire) est initiée par Neuromanciendéjà critiqué sur ce blog. Bien appâté par cette première oeuvre, je décidais donc de me lancer dans Comte Zéro, sa suite plus ou moins directe.

Et ce fut loin d’être une erreur comme je vais vous l’expliquer.

L’action se déroule 8 ans après les événements décrits dans Neuromancien et, en soit, le roman ne nécessite pas d’avoir lu le précédent pour profiter du style de l’auteur et de son univers cyberpunk révolutionnaire pour l’époque. Pour rappel, le monde de Gibson, c’est un endroit sombre, futuriste, et dystopique. Des méga-corporations ont la main mise sur l’humanité. Elles luttent les unes contre les autres à l’aide d’avancée technologique fulgurante et n’hésitent pas à tremper dans des actions plus ou moins illégales par l’embauche de mercenaires pour saboter les opérations de leurs rivaux. S’ajoute à cela une matrice, sorte de gigantesque cyberespace, dans laquelle se déroule une lutte occulte menée par des hackers, mandatés ou indépendants, venant dérobés des données confidentielles à ces mêmes méga-corporations contre de l’argent principalement. Les personnages de cet univers sont, pour l’essentiel, désabusés, désespérés et en proie à de multiples addictions qui les rendent d’autant plus humains dans leur faiblesse mais aussi parfois dans leur sursaut de résistance face à un monde devenu fou et inhumain.

Voilà pour l’ambiance.

Là où Neuromancien proposait de suivre essentiellement deux personnages, Case, le hacker ressuscité, et Molly, la chasseuse de prime froide et déterminée, Comte Zéro alterne entre trois personnages dont les histoires semblent éloignées mais vont se rapprocher à mesure que Gibson déroule son intrigue. Le premier, Turner, est un mercenaire qui va être mandaté pour exfiltrer un scientifique d’une méga-corporation nommée Maas. De l’autre, nous avons Marly, une responsable de galerie d’art complètement à la dérive qui sera embauché par un mystérieux et inquiétant mécène, Virek pour enquêter sur l’origine de boites attribuées à l’artiste Joseph Cornell. Et pour finir Bobby, un hacker débutant répondant au pseudonyme pompeux Comte Zéro, va se retrouver quelques instants en état de mort cérébral suite au test,  à son insu, d’une IA militaire.

Trois destinées éloignées qui se réuniront à terme dans un final explosif, typique de l’écriture de Gibson.

Sans vous dévoiler les détails de l’intrigue, Comte Zéro est dans la droite lignée de Neuromancien. Les descriptions sont riches, font appel à tous les sens du lecteur pour l’entraîner dans cet univers sinistre et déroutant. Les rares incursions dans la matrice jouent avec les souvenirs des personnages et participent à l’intégration du lecteur dans l’intimité des pensées des protagonistes, ce qui renforce un certain lien empathique.

L’auteur continue dans la lancée de son précédent livre en centrant l’action sur l’être humain. Les technophiles vont clairement s’ennuyer. L’être humain prime avant tout dans cette dystopie et ce qui semble intéresser Gibson, c’est d’essayer de comprendre comment nous pourrions nous comporter dans un tel univers où la technologie a mis en esclavage l’humanité en la rendant complètement dépendante.

Une fois de plus, et c’est peut être mon regard féministe qui me joue des tours, mais les personnages féminins sont forts et s’autodéterminent dans ce livre au même titre que Molly dans Neuromancien. Ce ne sont pas des faire-valoirs ni des récompenses mais avant tout des protagonistes actifs de la narration qui contribuent à l’oeuvre non pas parce qu’il s’agit de femmes mais bien parce que ce sont des personnages bien construits avec leurs motivations et leurs raisons d’aller au bout de leurs convictions. Marly en est l’exemple frappant et se révèle tout aussi intéressante que Molly.

Néanmoins, tout n’est pas rose. Si vous n’avez pas l’habitude de vous plonger dans des univers décalés à ce point de la réalité, l’immersion peut se révéler difficile. Gibson écrit bien, je dirais même très bien, et son traducteur, Jean Bonnefoy, a fait un travail de grande qualité tout en conservant ce langage que l’auteur a inventé à travers ses différentes œuvres (n’oublions pas que le terme « cyberespace » nous vient de lui). Ajoutez à cela le fait de devoir suivre en parallèle trois histoires différentes et un lecteur habitué à un déroulé ultra linéaire risque d’être perdu.

En revanche, une fois ces difficultés dépassées (qui n’en sont pas à mes yeux), c’est un horizon nouveau qui s’ouvre au lecteur avec des personnages aussi attachants que fascinants, des rebondissements surprenants et un dénouement qui appelle une suite dont je vous parlerais dans un prochain billet!