Voilà bien longtemps que je n’avais pas repris ma plume. Si j’ai continué à écrire de manière épisodique sur PiraStim, Digital Wanderer était en sommeil depuis plus d’une année. Le hasard de la vie a voulu que je pose pour des photos oniriques réalisées par Roxane, une photographe de talent (son site et sa page Facebook pour les curieuses et curieux). Cette séance a donné naissance à cet affrontement épique entre un Oni et la déesse Cybèle retranscrit dans cette sélection de photos. De fil en aiguille, a germé l’idée de mettre des mots pour illustrer ce combat épique mis en photos . Et c’est à deux que nous avons relevé ce défi, avec Galatée Antakathéna, ma complice modèle de shooting, dont la plume aussi acérée qu’habile vous sera dévoilée prochainement à partir du  chapitre 2.

C’est donc le résultat d ‘un travail littéraire à quatre mains illustré de photos : une nouvelle dont je vous offre aujourd’hui le premier chapitre.

Commentaires et critiques bienvenus!

Bonne lecture et joyeux Samhain!

Oni_vs_Cybele_1

© Roxane Soussiel Photography.

Jack louvoyait depuis plusieurs heures dans les ruines de cette ville antique qu’aucun chercheur jusqu’à présent n’avait été capable de dater avec exactitude. Un rêve étrange le hantait nuit après nuit.

Il s’y voyait, errant sans but, dans une plaine battue par les vents, une présence écrasante à l’horizon. Des silhouettes prenaient forme autour de lui et dansaient langoureusement, leurs membres à peine perceptibles décrivant des courbes sinueuses et hypnotiques. Puis, il sombrait dans l’inconscience avant de se réveiller dans une pièce aveugle dont murs, sol comme plafond s’avançaient pour l’écraser.
Au moment d’expirer, il discernait des caractères étranges gravés à même les parois.

A son réveil, Jack notait avec frénésie cette langue inconnue, désireux de découvrir le sens de ce rêve. Au fil des jours, il parvint à décoder certains éléments et localisa le lieu dont parlait cette langue. Un grand combat s’y serait déroulé, catastrophe responsable de la destruction d’une civilisation resplendissante et prospère. Des façades ravagées, des rocs cyclopéens et la sensation évidente que des créatures au delà des limites des conceptions humaines y vivaient des siècles auparavant…

Il aboutit au pied d’une arche brisée lorsqu’il distingua un scintillement au sol. Il se rapprocha, s’accroupit et balaya la poussière cendreuse recouvrant ce qui ressemblait à une tablette. Pris d’un tremblement d’excitation, le chercheur enfila ses gants en latex et se saisit de la pièce antique. Les mêmes inscriptions recouvraient la pierre et, contre toute attente, les mots lui parurent si familier qu’il comprit en un instant cette histoire cachée dans les méandres du temps:

Des flammes hautes et noirâtres léchaient avec avidité les cieux grisâtres des enfers lorsque j’émergeai du bassin en fusion creusé dans la roche volcanique. Des veines grisâtres parcouraient ma peau blafarde qui scintillait sous ce crépuscule sinistre. Je posai des yeux de cendre noire sur la désolation et la surprise m’envahit lorsque je constatai que mon empire gisait en ruines tout autour de moi. Lorsque le sommeil s’était emparé de moi, mon monde resplendissait et je m’endormais avec l’assurance qu’à mon retour à la vie, mon empire aurait perduré et prospéré.

Je souris, plein d’amertume et pris pied dans la vallée de ténèbres. Mon long hakama battait sous un vent glacial à mesure que je progressais dans les rues dévastées de mon royaume déchu. Encore, venaient résonner à mes oreilles les cris de joie de ce peuple chéri lors de mon couronnement. Le roi Oni, ainsi m’appelait-on, présidait au Jigoku au milieu de Tengu, de Jorougumo et de Yokai aux noms tous plus étranges les uns que les autres.

Jack frissonna, la bise accentuant ses assauts insidieux. Des nuages sombres dissimulaient le soleil et il regretta de ne pas s’être plus couvert. La tablette entre ses mains paraissait très ancienne. Cela étant, il aurait été bien en mal de lui donner un âge précis. Il reprit sa lecture, surpris de sa capacité à décoder ces caractères jusqu’à très peu de temps incompréhensibles :

Ici, un mur écroulé, là des vitres brisés ou encore plus loin des ossements et des cadavres témoins silencieux d’une dévastation chaotique et implacable. Malgré mon visage impassible, je ne pouvais m’’empêcher de craindre ce qui était à la source de cette destruction.

Mes souvenirs restaient flous pour autant. Je ne parvenais pas à m’expliquer la durée de mon sommeil. Selon les prêtres, la plongée dans le monde des rêves ne devait pas s’étendre si longuement et servirait à renforcer mon peuple comme moi-même.

La rudesse de mon réveil ne signifiait qu’une chose: quelqu’un m’avait piégé et trahi pour annihiler mon peuple et écraser mon royaume. Ma marche me mena vers le centre de la ville, au plus près du temple. Mes getas soulevaient une poussière lourde de sang et de souffrance et chaque cadavre me renvoyait un souvenir cruel. En bon souverain, je me souvenais de chaque individu et, malgré l’aspect distordu des cadavres éventrés et mutilés, je ressentais jusque dans mon être la moindre des blessures infligées.

Mille questions affluaient dans l’esprit de Jack. Le roi Oni, quel étrange nom. Que venait faire une créature issue du folklore japonais dans des ruines perdues au fin fond de la Grèce?

Avide d’en découvrir plus, il se replongea dans la tablette pour constater avec détresse que la plaque de pierre ne contenait plus aucune écriture. En revanche, celle-ci brillait d’une lueur spectrale et verdâtre. Il se releva et, sans savoir pourquoi, la brandit. Le sol trembla et un long raclement grave retentit quelques mètres plus loin. Jack se précipita vers la source du bruit et découvrit un passage menant en profondeur. La lumière émanant de la tablette inonda les ténèbres provenant des marches s’enfonçant sous la surface.

Il raffermit sa prise sur la pierre luminescente et s’engouffra dans l’ouverture. A peine entré, il s’arrêta. Des inscriptions dans la même langue que la tablette couvraient les murs à perte de vue. Il s’empressa de poursuivre sa lecture:

La vaste coupole du bâtiment sacré n’échappait pas aux sévices subies par le reste de la cité. Elle gisait là, brisée, des morceaux épars témoignant de la force titanesque à l’oeuvre lors de cet assaut monstrueux contre mon royaume désormais de larmes et de sang. Je ne pus m’empêcher de frémir de colère à la vision de la statue sculptée à ma gloire, démembrée et décapitée avec une précision chirurgicale par le mystérieux assaillant.

Car je le savais maintenant: l’attaque prenait son origine dans les mains d’une seule personne, dieu ou diable, mais qu’importe, juste un individu sans foi ni loi, avec un soupçon évident de perversité.

Au pied des marches du temple, le cadavre de mon plus fidèle lieutenant finissait de pourrir. Derrière son heaume ouvragé, je  discernais toujours les traits félins du Nekomata. Ses crocs acérés mis en avant par un rictus grotesque traduisait la terreur ressentie par la créature au moment où un coup de sabre puissant l’avait fendu de l’épaule à la taille.

D’aussi loin que je m’en souvienne, la réputation de Nhet, mon garde prétorien, rayonnait aux quatre coins du Jigoku. On le reconnaissait comme un bretteur capable d’égaler les meilleurs. Je me remémorais encore les passes d’arme avec mon fidèle compagnon que je ne dominais que de peu et à qui je faisais toute confiance pour protéger mes arrières. Son sourire fugace lorsqu’il parvenait à me dépasser mais aussi ses sifflements hargneux lorsque je lui faisais mordre la poussière résonnaient à mes oreilles avec  une joie toute enfantine.

A mesure que Jack absorbait l’histoire, les écritures s’effaçaient sans laisser plus de traces. Son cheminement le mena dans une vaste salle éclairée par une mousse luminescente et verdâtre. Au centre de la pièce se dressait un lourd sarcophage dont le couvercle ornementé rappelait un chat démoniaque à forme humanoïde. Le chercheur ne put s’empêcher de faire le rapprochement avec le fameux Nhet décrit dans l’histoire du roi Oni. Les bords de la boite mortuaire grouillaient d’inscription:

Malgré l’émotion me saisissant,, je ne parvenais pas à détacher mon regard de la découpe parfaite dans le corps de mon vieil ami. Simple, efficace, l’entaille ne laissait pas une chair intacte et celle-ci semblait cautérisée comme si la lame utilisée avait dégagé une chaleur extraordinaire. Mon âme vibrait face à  l’impact de ce coup passé et une idée commençait à se cristalliser dans mon esprit: affronter cet adversaire mystérieux et le défaire pour asseoir mon titre de plus fines lames des plans démoniaques.

Mes pas me guidèrent vers l’intérieur ouvert aux vents de ténèbres. Les fresques s’écaillaient sous l’effet des fissures lézardant les murs et le désespoir m’envahit. La culture et la richesse de mon royaume se réduisaient progressivement en poussières dispersées par cette bise maligne. Bientôt soufflerait la tempête et seuls mes souvenirs témoigneraient de la présence de ces bâtisses et de ces gens.

Mu par un appel irrésistible, Jack poussa le couvercle du sarcophage qui pivota dans un raclement monstrueux. De la poussière et des cendres s’échappèrent de la cavité. Un squelette aux crocs acérés finissait de disparaître . Seuls restaient intact un heaume ouvragé et sculpté dans un métal indéfinissable et une épée à la lame d’une blancheur osseuse. Jack s’en saisit et des images inondèrent son esprit, déferlement soudain et incompréhensible d’éléments appartenant au passé d’un autre:

Une lueur étrange attira mon attention et, déchirant les ombres de ma démarche puissante et agile, je  m’élançais vers la source de cette lumière. Enchassé dans son écrin, mon katana fétiche, Os-Dragon luisait faiblement au milieu des décombres. Sculpté dans le tibia du dragon défait pour libérer cette ville qui devait devenir la capitale de mon royaume, Os-Dragon m’avait accompagné fidèlement sur de nombreuses batailles et l’on craignait sa morsure fatale bien au delà des frontières de mon royaume.

Ma main épousa naturellement la garde sobre du sabre. L’arme résonna à l’unisson avec mon sang au moment où je la brandis haut au dessus de la tête. Au loin un cri déchirant répondit à l’appel sinistre de ma lame d’os et, pour la première fois depuis mon éveil, je souris. Mes lèvres noircies s’étirèrent dans un rictus sinistre. L’esprit de mon sabre s’immisçait dans les moindres recoins de mon âme, libérant une à une mes pulsions les plus sordides.

La colère se déversa en premier, accompagnée de ces scènes de guerre jusqu’alors habillement dissimulées grâce au sommeil mystique provoqué par les prêtres. Le goût du sang, le plaisir de tuer et la joie de soumettre se succédèrent au point de me mettre à genou, pantelant, tant les sensations se manifestaient puissantes.

A ces émotions s’ajouta la vengeance. Os-Dragon souffla en moi une flamme vengeresse et destructrice. Mon sang bouillait d’une fureur bruyante et sans limite. Ma puissance déjà considérable croissait à mesure que mon coeur battait avec véhémence.

Sous le poids de cette force que je ne découvrais que maintenant, je m’adossai un instant. Ma soif de sang ne serait assouvie que lorsque je trouverai ce ravageur étrange afin de lui faire payer l’affront commis.

Jack s’effondra contre le sarcophage, le souffle court et s’aperçut avec surprise qu’une porte venait de s’ouvrir dans un des murs de la pièce…

La suite, c’est par ici !