Le 31 octobre dernier, c’est le premier chapitre du Chercheur de Vérité qui était mis en ligne sur le blog (d’ailleurs, si vous souhaitez profiter au mieux de votre lecture, je vous incite à aller lire le premier chapitre dès maintenant! ).
Aujourd’hui, j’ai le plaisir de vous faire découvrir le talent de ma partenaire d’écriture, Galatée Antakathena.

N’oublions pas de rendre hommage à l’oeuvre photographique de Roxane que vous pouvez consulter dans son intégralité sur son site mais également sur l’album Oni vs Cybèle qui a inspiré cette nouvelle en plusieurs parties!

Bonne lecture et dites nous ce que vous en pensez!

© Roxane Soussiel Photography.

© Roxane Soussiel Photography.

Le raclement de la pierre résonna dans la crypte et Jack se surprit à sourire à la vision de l’ouverture se découpant dans la roche. Il émanait du trou une lumière verdâtre. Il se releva et s’engouffra sans hésitation par la porte pour aboutir dans un jardin verdoyant. La lueur provenait des feuilles des arbres qui brillaient avec force.

Les arbres s’élevaient haut dans le ciel, obscurcissant la voûte céleste jusqu’alors nuageuse et menaçante. Le coeur de Jack se gonfla de joie alors qu’il cheminait dans les travées couvertes de mousses et bordées de fougères. Des runes étranges apparurent sur les troncs massifs et Jack s’absorba dans leur lecture, toujours aussi surpris d’arriver à lire ces caractères sans aucune difficulté.

La terre, la pierre, des ruines à perte de vue. La vie reprendrait bientôt du terrain ici. Les flots de sang nourriraient la terre, la pénétreraient jusqu’à faire refleurir la vie dans ces lieux autrefois bénis !

Comment avaient-ils osé s’installer au creux de mon royaume, exiler mon peuple ?

Les hommes marchaient désormais auprès des caravanes, protégeant leurs enfants, bringuebalés dans les étoffes, abrités seulement par les mains caressantes des femmes.

Je voyais l’hémicycle, la base de l’autel brisé, ces fragments que l’ennemi avait conservé comme un trophée. Je me souvenais des chants, des bavardages, des rires qui résonnaient naguère dans ce lieu dressé en mon honneur. Mes fidèles erraient aujourd’hui sur les routes et un souffle brûlant soulevait la poussière sur ces marches qui ne menaient plus à rien.

Je décidais de continuer mon chemin. Je ne me sentais pas d’humeur mélancolique. Je découvrirais peut être quelque opposant tapi dans l’ombre des ruines sur lequel je n’avais pas encore déversé mon courroux. Devant la colline d’où je descendais d’un bon pas, la plaine s’étendait à perte de vue.

Les pierres des ignobles édifices qui envahissaient mon territoire gisaient autour de moi. La cité écrasée par ma main palpitait de vie et resplendissait de gloire mais plus aucun regret n’effleurait mes pensées. Ces sculptures monumentales érigées aux portes de la gueule béante de leur cloaque d’origine, c’en était trop !

J’avais laissé pour elles ma lame de côté et je m’étais saisi d’un de ces piliers ridicules pour terrasser ces méprisables caricatures de mes ennemis.

Jack s’appuya sur la lame d’os qu’il serrait toujours avec force et se dégagea un instant de la fascination des runes pour contempler la forêt qui s’étendait, si sauvage, autour de lui. Un moment suffit pour que les écritures disparaissent. Le vent bruissa dans les branches et le chercheur réalisa qu’une voie s’ouvrait à présent au milieu des fougères. Au sol, entre les brindilles, la mousse et l’herbe décrivaient des arabesques serpentines et mystiques. Il reprit sa marche solitaire, poursuivant les lettres laissées ici et là jusqu’à aboutir à une gigantesque arche gravée de ces mêmes signes qu’il lisait depuis plusieurs heures.

Comment avais-je pu croire que leur nature puisse être fondamentalement mauvaise ?

Quelle naïveté !

Et pourtant, la violence inhérente à leur aura, leur apparence sauvage m’apparaissaient

encore d’une beauté incongrue, en harmonie avec ma propre nature. Alors même que la musique de leur chair déchirée par mon arme ou mes épines appaisaient mon coeur meurtri, je pensais que cette race participait à l’équilibre que je servais. Aucun de mes enfants adorés n’était dénué de pulsions aggressives et je venais de déverser plus de violence encore que ces faibles créatures en retrouvant en moi la Nature incarnée.

Ils apparurent et s’installèrent telle une maladie insidieuse, voilà par quoi je fus trompée. Les

éclaireurs vinrent d’abord et disparurent sans laisser de trace ; sortis peu nombreux des souterrains, leurs crocs, leurs griffes et leurs sabres n’étaient jamais sortis de l’ombre. Je n’y vis qu’une curieuse visite, passée inaperçue auprès des hommes. La vie de ma cité continua. Elle était blanche comme l’ivoire et la nacre, verte et colorée du camaïeu des feuillages, ornée de tant de lianes aux fleurs et aux fruits resplendissants comme des joyaux et si animée au moindre souffle de vent. Comme je l’aimais cette ville et ses alentours où je pensais régner en dansant pour des milliers d’années !

Je crus pouvoir vivre en paix avec le peuple des profondeurs et vis avec joie les habitants du bosquet accueillir quelques uns de leurs pairs dans leurs logis.

Cela me parut de bon présage car il s’agissait là de ma partie préférée de la ville, un village sacré au coeur de ma cité…

Sur le côté droit de l’arche, Jack distingua une trace à la forme étrange. Il s’approcha et comprit qu’il s’agissait de la tâche sanglante laissée par une main. Mû par un instinct incompréhensible, Jack posa sa paume le long de la marque. Il ressentit un picotement vif et retira précipitamment sa main. Un ovale sanglant scintillait maintenant au creux de sa paume. L’arche vibra, soulevant de la poussière et une lumière vive aveugla Jack. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il se trouvait dans une plaine battue par les vents, rémanence étrange de son propre cauchemar. Au loin un rugissement profond résonnait dans le ciel, l’écrasant de toute sa puissance. Dans les cieux, des caractères de sang se dessinèrent, arabesques inquiétantes qui le transportèrent à nouveau dans ces souvenirs d’un ancien temps à jamais révolu…

Mais aujourd’hui, ma faim de sang se mêlait à l’amertume de sentir mes forces diminuées. Privée de mes enfants, je goûtais ma vengeance comme un festin de cendres, fade et inutile mais qui remplissait le vide qui m’assaillait. Je n’avais sous les yeux que leur absence.

Je n’avais plus de sujets loyaux. Ceux qui n’avaient pas péri s’étaient enfuis. Jadis si puissante, sans les prières constantes des âmes croyantes, je n’avais pour me soutenir que l’énergie des plantes et de la terre. Il ne restait que quelques hêtres parmi tous les arbres qui se dressaient ici et la terre n’était plus qu’une étendue de poussière souillée, dévorée par leur cité démoniaque. Même au dessus de ma tête, des nuages obscurs semblaient déchirer l’air, nous couper de l’infini azur du ciel ; la splendeur des reflets d’orage ne faisait que souligner pour moi leur sinistre provenance.

Je respirais. Je ressentais ; plats, creux, bosses sous mes pieds, ombre froide, lumière aride sur ma peau et mon écorce, léger frôlement de la brise. Je décidais de patrouiller la zone séparant les deux royaumes, cherchant à ressentir comme jadis le calme et la paix. Or, il aurait fallu oublier la haine, oublier la gloire du meurtre, la joie d’en finir avec ces assassins. Tous différents, tous semblables, tendres sous ma lame, avaient généré une forme de lumière, une énergie issue des combats qui m’avait rappelé la force venue des prières.

Jack émergea de sa torpeur onirique, un goût de cendres sur la langue. Le silence occupait les cieux. Dans la vallée des ténèbres, Jack poursuivit son périple, un chemin sinueux se perdant vers un arbre gigantesque à l’écorce noire, aux branches tordues et aux feuilles clairsemées, couleur onyx. Quelque créature étrange avait ménagé une large cavité dans le bois. Le vent se leva, générant des mini tornades de cendres sur la plaine. Le chercheur se réfugia dans le tronc. Piètre idée, puisqu’il bascula dans un trou. Sa chute débuta et il se perdit dans de nouveaux souvenirs…

Née déesse meurtrière, redoutable, j’avais tant voyagé, aimé, soigné.

J’avais créé mon exil pour sauver mon essence. J’avais fait grandir et fructifier mon domaine. Et aujourd’hui tout retournait au néant, un néant sublime et un tombeau pour ce que j’avais voulu sauvegarder.

La main serrée sur la fusée de mon arme, je déplaçai ma prise de quelques centimètres. La paume sur la lame s’ouvrit à peine malgré mon geste ferme ; cela suffit pour confirmer ce que je soupçonnais. Sortie trop tôt de l’âme du monde, je n’étais plus invulnérable. Le rituel n’avait restauré que peu de temps l’entièreté de ma puissance et je payais cher cette force empruntée. »

Jack s’éveilla dans les profondeurs de l’arbre. Combien de temps avait duré sa chute ?

Rien ne lui permettait de le savoir. Cette déesse, qui était-elle ?

Se pouvait-il que ce soit son refuge ?

Endolori, l’homme se releva et balaya la pièce du regard à la recherche de l’épée d’os, perdue durant la chute. Celle-ci gisait, planté dans le sol. De l’impact dans la terre courait des veinules sanglantes. Jack se saisit de la lame et reprit son exploration. La salle ovale présentait des murs ornementés de pictogrammes étranges qui s’animèrent lorsque Jack s’y intéressa de plus près. A mesure que les images prenaient vie, une voix émaillée d’amertume résonna dans sa tête.

Quelques gouttes de mon sang se mêlent à la marée qui noie encore mon esprit, et m’aident à regagner la surface.

Trois gouttes du précieux sang sacré que personne ne peut recueillir.

Un tel trésor gâché.

Qu’elles glissent et disparaissent dans la terre comme disparurent les lâches qui renoncèrent si vite à croire en la déesse Cybèle, leur mère nourricière, prétendument incapable de les défendre. Je me souviens des temps qui précédèrent mon départ, premier retour de ma colère, cachée encore sous la déception et la tristesse. Mes humains commencèrent à craindre les créatures venues des grottes enfouies dans la colline, près de l’hémicycle des odes.

« Ils sont trop nombreux, ils ne nous ressemblent pas, ils ont leurs propres codes »

« Et alors ? Soyez ouverts, apprenez les uns des autres, leur disais-je »

« Mais nul ne sait jusqu’où vont ces cavernes ni quels sont leurs pouvoirs.»

Moi, je savais. Je les savais puissants mais je les croyais sage. Quant aux humains, la haine et la peur paraissent toujours sur les lieux de leur séjour quand les croyances vacillent, quand leur coeur change. Ils ne m’aimaient plus assez pour me faire confiance.

Ils appelèrent de tristes mercenaires, hontes de leur race, pour affronter l’avant-garde qui n’allait pas tarder à apparaître. Ils allèrent jusqu’à prier Diane, ignorants l’étendue de mes pouvoirs. Ils se lamentaient de n’avoir pour protectrice qu’une dame belle et bonne.

Insensés !

L’arc est l’arme des faibles. Ils ont à peine vu ma lame briller à la lumière de la lune.

Beaucoup ignorent encore que j’en possède une. Vagabonds qui méritent leur sort.

L’or du soleil la rend si puissante que vous ne survivriez pas à sa vue. L’arc est l’arme des lâches.

Quitte à se battre, je ne respecte que ceux qui vont jusqu’au bout de la lutte.

Et vous avez fui ! La nature est plus proche de vous que la lune.

Les pouvoirs mystiques de ma soeur ne peuvent rien pour les idiots que vous êtes. Elle est loin de vos plaintes, trop occupée ailleurs, et aime sans doute mieux nos adversaires, plus puissants que vous autres, vers-de-terre.

Le sang de Jack bouillonnait, pris par la puissance de la harangue spectrale. Les images sur les murs s’étaient figées au moment où la voix s’était tue. Une torche brûlait d’une flamme verdâtre dans le souterrain. Jack s’en approcha et constata que la salle ovale s’ouvrait vers un couloir sinueux. Il saisit la torche, glissa l’épée dans sa ceinture et entendit chanter au loin. Bien qu’inquiet, il s’attela à suivre cette mélopée dont les paroles lui racontèrent la suite de l’histoire…

Lorsque la peur monta, ils regrettèrent, ô avec tant d’amertume, d’avoir une maîtresse tendre et aimante. Ils pleurèrent, supplièrent, d’autres dieux que moi.

Moi qui les avais nourris saison après saison, abrités sous mes ramures…

Je n’y tins plus et quittai la région toute entière lorsqu’ils bâtirent un temple à ma soeur devant l’entrée du royaume souterrain. Je disparus au risque de les laisser se faire abattre comme les hérétiques qu’ils étaient. La mère aimante était en colère. Je partis retrouver mes autres enfants, les arbres, les plantes et ceux qui les peuplaient. Si fins, si vifs, mes chers petits m’ont tenue si active, si attentive envers cette vie que j’avais oubliée que je résolus de me fondre à l’âme du monde pour oublier mon amertume. Je revins trop tard. Je n’avais pas pris conscience de l’ampleur de la menace. Ceux qui restaient étaient partis.

Pourquoi ne pas m’avoir appelée, invoquée mon essence ?

Quelle erreur de ma part leur fit perdre tout espoir en moi ?

Ils n’étaient pas exempts de pouvoirs, en particulier de dons médiumniques. Je souhaitais sans doute les voir venir à mes pieds, humbles, soupirants, leurs mains crispées comme des racines, plantées dans la terre comme celles de mes autres servants. Mais ils avaient oublié les rituels depuis des siècles, confiants dans l’idée que j’étais devenue leur servante et non l’inverse. Les voilà punis, mes pauvres petits. Les restes des morts pourrissent encore sous la terre qui a englouti les cadavres et ceux d’entre vous qui restent ne verront plus ma face.

Lâches, vous ne retrouverez plus ce pays de cocagne, mon giron. Vous priez faiblement pour trouver votre subsistance mais vous avez déserté à jamais le berceau de la forêt prodigue et tôt ou tard une cité ou une autre vous engloutira !

La flamme verte devint impétueuse et s’éteignit soudainement, plongeant Jack dans les ténèbres les plus complètes. Il tituba, s’appuya contre le mur et progressa à tâtons. Après ce qui lui sembla des heures, il parvint à émerger du conduis. Plus aucun chant, plus aucune voix mais juste une montagne menaçante qui s’élevait devant Jack. Il frissonna et continua son périple bien décidé à comprendre qui était cette déesse et ce que pouvait être ses mystérieux adversaires…

La suite, c’est par ici !