Alors que la fin d’année approche, voici avant l’heure un cadeau avec ce troisième chapitre du Chercheur de Vérité. Si vous avez loupé les épisodes précédents, je vous encourage à commencer la lecture du chapitre 1 directement. Pour rappel, cette fiction a été inspirée par le travail excellent de Roxane, photographe dont vous pouvez admirer les réalisations ici et qui a donné naissance à la série Oni vs Cybèle. Le Chercheur de Vérité s’inspire librement de cette séance de shooting et a été écrite par les mains expertes de Galatée Antakathena et votre serviteur, modèles l’un et l’autre de la série photo suscitée.

Je vous souhaite une bonne lecture et, comme à l’accoutumée, partagez et commentez si cela vous plait!

© Roxane Soussiel Photography.

© Roxane Soussiel Photography.

Jack resserra le poing sur la garde de lame d’os et chemina vers l’ombre menaçante de la montagne. Ce chemin de cendres et d’os changea progressivement. Des maisons spectrales se dressèrent de chaque côté et une clameur joyeuse monta à ses oreilles. Des chants harmonieux, des rires d’enfants et un bruit de grelot en tout point envoûtant. Au détour du lacis des ruelles créées par ces maisons, le chercheur entr’aperçut une créature à la peau blafarde et au visage griffé d’yeux noirs sans pupille. L’épée à sa main vibra doucement et il se sentit happé par ce étrangeté, partageant ses yeux et ses sensations les plus intimes…

Une journée d’été où le soleil, chaud et doux, illuminait de ses rayons mon visage blafard. Je devais avoir une quinzaine d’années et, d’aussi loin que je m’en souvienne, ce moment devait être le plus heureux encore présent dans mon âme. On ne se référait pas encore à moi comme à un Roi mais juste comme à un Yokai en exil loin du Jigoku au sein même du monde des humains.

La ville resplendissait de mille feux et toutes et tous me souriaient malgré ma différence. Mes yeux d’ébène, ma peau d’albâtre et mon odeur caractéristique des créatures souterraines ne détournaient pour autant personne de mon passage. Des personnes au bon cœur gouvernées par une déesse aussi fascinante que surprenante. Elle osait se mêler à ses enfants, espiègle et complice, bien loin de ce que je connaissais par delà la bouche infernale qui m’avait vomi sur cette terre riche et joyeuse.

Certains l’appelaient Cybèle, d’autres la mère nourricière mais quel que fut le nom employé, personne ne tarissait d’éloges à son égard. Une force sauvage et impétueuse émanait d’elle et j’éprouvais une attirance curieuse envers cette divinité en tout point incompréhensible pour mon cœur et mon âme  de Yokai.

Depuis l’ombre  d’une ruelle, je l’observais danser au milieu de son peuple dans cette avenue ouverte et ensoleillée. Le visage de la déesse luisait avec étrangeté. De ses traits parfaits émanait une joie timide teintée d’une mélancolie fugace. Bien que ma nature de Yokai m’incite à ne pas éprouver d’autres émotions que la colère, je ne pouvais s’empêcher de ressentir par empathie cette souffrance touchante.

Des émotions diverses se disputaient au plus profond de mon âme. Je voulais l’aimer mais je m’en défiais. Je la désirais mais ne parvenais pas à accepter ces pulsions animales qui battaient dans mon sang. Je n’oubliais pas mon statut d’exilé, de Yokai méprisable rejeté sur une terre de lumière. Pourtant, le sourire de Cybèle effaçait ces doutes et ces contradictions avec une telle facilité que je craignais par moment de me perdre dans cette fascination troublante.

Des plumes, des feuilles et des glands pendaient dans sa chevelure dont les mèches volaient à chacune de ses cabrioles. Mon cœur vibrait cruellement à chacun des pas qu’elle faisait dans la rue. L’attachement inexprimé qu’elle m’inspirait creusait mon âme d’un vide profond et je regrettais amèrement d’être né dans les ténèbres, là où elle évoluait avec grâce et magnificence dans la lumière.

Jack reprit connaissance dans la plaine désolée, un goût amer sur la langue. Un mélange de sang et de bois calciné imprégnait sa bouche. Il expérimentait cette fascination profonde de l’Oni pour cette déesse fantasque. Des larmes perlèrent à ses yeux sans qu’il comprenne pourquoi il se sentait soudain si mélancolique. Il les balaya d’un revers de la main, laissant des trainées noirâtres sur le dos de sa main. Ces traces s’animèrent sur sa peau, décrivant des arabesques hypnotiques et sensuelles. Elles gagnèrent son bras et prirent vie pour mieux l’entraîner dans une valse sensuelle d’une autre époque…

Alors que je jouissais jour et nuit de mon exil en découvrant les plaisirs sacrilèges des humains, je reçus une étrange visite. La lune noire scintillait haut dans le ciel. De par ma nature de Yokai, je parvenais sans mal à la discerner là où les humains ne voyaient que ténèbres absolues. Cette nuit signait mon retour parmi les miens et de la manière la plus sordide qui fut.

Dans sa couche, alanguie contre moi, une jeune humaine aux courbes appétissantes dormait profondément après que je me sois épuisé en elle à force de chercher ma vraie nature. Une brise glaciale envahit la pièce soufflant les quelques chandelles qui vacillaient aux quatres coins. Je perçus sans mal sa présence. Elle venait d’en bas, pour moi…

Au moment où je relevai la tête, elle jetait déjà ses bras autour de mon cou. Ses lèvres noirâtres grésillaient d’étincelles bleutées et le baiser qu’elle me donna manqua de me faire défaillir. Ma virilité endormie reprit de la vigueur et, avec un sourire pervers, elle entreprit de me chevaucher avec violence. Ses yeux de jade brillaient d’une lueur malsaine et, lorsque la jouissance vint, je me retrouvai empoissé de sang jusqu’à la garde. Hébété, je subissais l’assaut d’une tempête qui battait son plein à l’intérieur de mon crâne. Mes veines pulsaient, mon cœur s’emballait à n’en plus pouvoir et alors qu’elle se dégageait de mon étreinte, elle me murmura à l’oreille d’une voix intense et chaleureuse:

“Va trouver la bête et sculpte ton règne sur son cadavre…”

Les humeurs sanguines me montaient à la tête et je constatai avec dégoût l’angle improbable que formait le cou de la jeune femme qui dormait jusqu’alors à mes côtés. Je me souvins avec quelle sauvagerie j’en étais venu à lui briser la nuque lors de cette levrette finale où ma jouissance ne vint pas.

Ecoeuré, je sortis dans la nuit enténébrée par la lune noire. Au loin, je discernai le cri sépulcral de la bête. Elle m’attendait avec une patience toute maligne. La plaine battue par une tempête sauvage s’ouvrait devant moi, avenir glorieux pour un souverain en devenir.

Jack secoua la tête, étourdi par la vision et s’aperçut que, malgré son état somnolent, son cheminement l’avait mené jusqu’au pied de la montagne. L’obscurité collait à sa peau et la lame brillait, comme phosphorescente, au cœur des ténèbres. Il y puisa du courage et, mû par une force irrésistible, agrippa le flanc de la falaise de ses mains nues après avoir glissé l’épée dans son dos. La roche crissa et il se surprit de voir ses ongles s’allonger, se renforcer et prendre une teinte rappelant l’onyx. Jack grogna et sentit une autre vision se substituer à ses yeux alors que son ascension débutait…

Sous ce vent tempétueux, j’abordai l’ouverture à flanc de falaise de l’antre de la créature. Deux grands yeux jaunes m’observaient depuis l’intérieur. J’y lus la curiosité mais aussi l’envie de tuer. Mon sang de Yokai se réveilla. L’exaltation de la bataille à venir me parcourait déjà et le sang s’accélérait dans mes veines. La bête engagea soudain l’affrontement, émergeant avec brutalité de sa cachette. Un dragon gigantesque aux écailles d’un vert de gris fascinant, aux griffes noires acérées et à la gueule béante garnie de crocs tranchants. Les flammes carbonisèrent mes vêtements. Mon âme guerrière s’éveillait peu à peu, prenant possession de mon corps au point de me rendre insensible au feu du grand ver. Je marcherais bientôt contre le monde des humains une fois la bête soumise et abattue. Je m’élançai avec véhémence vers la créature. Mes mains devinrent griffues, des mots de puissance, de haine et de colère s’échappèrent de ma bouche. Le choc avec le dragon secoua les alentours, réveillant la ville endormie. D’une main, je fouillais avec avidité le poitrail de la bête à la recherche de son cœur. De l’autre, je serrais une des pattes écailleuses, prêt à la briser à tout moment. De mes pieds garnis de griffes acérées, je lacérais les écailles de la bête, un sang noirâtre suintant des blessures occasionnées. Le dragon grogna et s’éleva peu à peu, ses ailes de cuir et d’écailles soulevant des volutes de poussières autour de moi. La clarté obscure de l’astre lunaire jetait une lumière sinistre sur l’affrontement. Raffermissant ma prise, je tentais tant bien que mal de pénétrer toujours plus en profondeur dans la cage thoracique de la bête. Cette dernière se débattait en vain face à ma poigne mortelle. Un frisson parcourut le corps du dragon, qui expira soudain lorsque je lui arrachai brutalement le cœur. Sa chute provoqua une nouvelle secousse jusqu’à la ville, ultime bris à tout lien affectif possible avec cette déesse que je désirais tant…

Le corps empoissé par la sueur, Jack s’effondra à l’orée de la caverne où ce combat mythique s’était visiblement déroulé. Son cœur battait à tout rompre et la douleur inondait la moindre des parcelles de son corps. Il ressentait l’affrontement jusque dans son âme. Il visualisait sans mal la bête déferlant sur lui et la sensation des écailles brisées par les griffes de l’Oni. Pour se rassurer, il se saisit de l’épée d’os et l’observa avec  attention. Il murmura doucement: “Os-Dragon”

La terre convulsa, la montagne vibra et des fissures parcoururent la roche. Jack chancela et commença à glisser dans les ténèbres à mesure que les pierres s’éparpillaient au grès du vent…

La suite, c’est par ici !