Nous voici déjà au quatrième chapitre du Chercheur de Vérité, dont la publication commença il y a maintenant quatre mois! (premier chapitre en lecture par ici pour celles et ceux qui veulent reprendre aux origines😉 )

Cette collaboration écrite à quatre mains par Galatée Antakathena et votre serviteur est inspirée de l’œuvre photographique Oni vs Cybèle née de l’imagination foisonnante de la talentueuse Roxane dont vous pouvez voir les réalisations sur son site et dont vous pouvez suivre l’actualité et découvrir ses autres œuvres à travers sa page Facebook.

Partagez et commentez autant que vous le désirez photos comme textes🙂

Bonne lecture à toutes et à tous et rendez vous le mois prochain pour la suite!

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© Roxane Soussiel Photography.

Dans les ténèbres un feu crépita. Le réveil de Jack se fit progressif. D’abord une humeur boisée montant à son nez, puis une pulsation pareille à un cœur qui bat. Le fin rayon de lumière se transforma en un embrasement de couleurs et de joie. Jack frissonna non pas à cause du froid mais parce que l’assemblée autour de lui le dérangeait au plus haut point. Des hommes, des femmes aux allures où bestialité et humanité se mêlaient sans qu’ils soient possibles de les dissocier. Leurs étreintes le perturbaient profondément et au centre de cette réunion sensuelle, la femme, la déesse, cette Cybèle désirée par l’Oni, envie furieuse et viscérale qui le saisit jusqu’au plus profond de son être. Lorsqu’elle fit mine de poser un regard sur lui, il se sentit aspiré, éprouvant avec délice et souffrance les passions de la divinité…

Un bras d’abord, balancé avec mollesse, au dessus de la tête, je me cambre, imitant le roseau, la musique remonte des pieds jusqu’à ma nuque et agite mes hanches de soubresauts. Paumes vers le ciel, bras en arrière, épaules roulantes, les sens affûtés par la transe transforment mon élan en un flot de bonheur qui transporte mon peuple sur un rythme qui tangue, roule, et chavire quelques corps souples sur les fougères aux senteurs fraîches.
Flûtes et tambours, percussions sauvages, voix multiples en cadence, la tête et les yeux roulent, pieds levés, dos courbé en larges mouvements saccadés.
Les danses du monde entier se mêlent, l’étourdissement d’un espace-temps au delà du réel, l’harmonie dans le chaos me donnent des ailes.

Les yeux dans le vide, pleins de ténèbres, je me laisse envahir par l’ivresse de ma chair. Le mouvement qui s’écoule de mes doigts pointant l’étoile jusqu’au sol d’argile qui rougit mes pieds s’attarde sur la courbure de mes hanches. Comme un essaim d’abeilles dans ma tête bourdonne le murmure lancinant, l’exaltation des reines. Les charmes du néant semblent affluer vers mes fidèles dont certains danseurs roulent à terre en vagues houleuses et irrationnelles. Ma présence les éperonne, les pousse au sabbat, mon visage changeant à travers les hautes flammes ne les effraie pas et je dirige mon regard fixe de reptile en direction des cris d’amour et de joie, des mains tendues vers moi avant de retourner plus droguée encore à ma transe, transportée par la clameur de la bacchanale.

Treillis de peurs et de douleurs

Vertige exalté

« Viens-tu demander au torrent des orgies de rafraîchir l’enfer allumé dans ton cœur ? »

Corps reptile, reflet intangible, transe fiévreuse, roulis agaçants des hanches contre une poitrine, des lèvres dans une chevelure. Boire le vin âpre et épais à même cette clavicule et la langue agile, le filer dans sa fuite… le souffle brûle, inextinguible. Autour du feu la nuit s’écarte pour laisser les âmes libres rêver, s’enfoncer vers les étoiles. Le ciel béant s’offre à notre folie exaltée. Il n’y a ni bien ni mal, le feu païen est animal. Ses yeux vides aux pupilles minérales feraient rougir plus d’un satyre, puits d’abandon le plus total. Attachante comme une liane, lancinante comme l’extase, la musique s’épuise en vagues mourantes pour renaître, vive, libérée de toute entrave.

Les sens exacerbés, la foule des fidèles submergés par la félicité, émotions tactiles, furies échevelées, vibrations de la terre sous les rythmes frappés la déesse labile a encore changé, forme serpentant sans fin n’ayant plus comme identité qu’un sexe féminin, son corps sans cesse se recréé. Riez, criez, hurlez votre plaisir, exultez… Exorcisez la haine, oubliez les erreurs, capturez vos désirs, aimez et pardonnez à l’élan créateur d’être plein de plaisirs. Pulsations syncopées, sensations fluides, corps cloués l’un à l’autre, coups pour coups de vos bassins possédés, prenez, donnez, ignorez le destin qui fait des os fragiles les seuls reliefs du festin, aimez la peau, la chair, source du bien-être pur d’un abîme animal qui vous rend plus humains.

Jack émergea péniblement de la transe, les sens saturés et le plaisir se déversant douloureusement dans ses veines. Autour de lui, plus personne. Un sentiment de vide et d’abandon l’envahit et il resserra son étreinte sur Os-Dragon. Le contact froid de la lame blanche lui infligea une vive douleur et il la lâcha brutalement, soulevant un nuage de cendres. La fascination l’envahit devant le ballet sensuel de la poussière grisâtre. Son regard se perdit au loin et il réalisa que le vent avait repris, relayant des mots murmurés par une voix de femme…

Et mon corps tangue et ondule

Toi à mon bord

Et quand le roulis t’éparpille

Tu cries encore,

Et encore, des mots de douceur

Par tous tes pores,

Et par tes lèvres fuit ton cœur

Et tes remords

Perplexe, Jack ramassa l’épée en prenant bien garde de l’emballer consciencieusement avant de la harnacher à son sac à dos. Il ne savait pour ainsi dire pas où sa chute l’avait entrainé. A perte de vue du vent et des cendres mais aussi une route griffant la plaine morne et silencieuse. Il choisit de l’emprunter en ruminant ces expériences qu’il venait de vivre. Cet Oni lui paraissait si intime et ses mains avaient gardé cette teinte noirâtre et ces ongles d’une solidité incompréhensible. Comme s’il changeait à mesure qu’il expérimentait ce passé bien plus ancien qu’il ne l’aurait cru.
Et cette Cybèle, fascinante, envoutante, déesse maintes fois citée dans l’histoire humaine et aux facettes multiples. Était-ce elle qui l’affligeait de ces visions?

Le temps s’écoulait sans qu’il réalise véritablement ce qui se passait et, lorsqu’il sortit de ses pensées et conjectures, il réalisa que ses pas le menaient au perron d’un temple intact mais d’une simplicité considérable par rapport aux autres architectures rencontrées jusqu’alors. Deux colonnes nues encadraient l’ouverture obscure. On l’appelait de l’intérieur, murmures diffus d’une présence tout juste tangible. La coupole couronnant la bâtisse ne comportait aucune ouverture et les murs aveugles empêchaient toute lumière d’entrer dans l’enceinte.

Jack pénétra dans le bâtiment. Salle petite, réduit d’un autre temps au centre de laquelle un autel dépouillé de tout ornement et sur lequel reposait une tablette dans cette écriture mystérieuse, connaissance ancienne consignée dans les ténèbres afin de témoigner du divin ayant peut-être un jour investi ce lieu…

Les dieux libres choisissent leur forme. Les croyances parfois la font évoluer. Certains gardent celle que leurs parents leur avaient imposés, certains l’aiment, d’autres l’abhorrent. Cependant, la plupart des êtres supérieurs évoluent toute leur éternité auprès du même environnement, du même peuple et pensent que l’univers leur impose leur forme. Mais l’univers n’impose rien. Parfois les dieux les plus tyranniques sont les plus durs avec eux-même. Maudissant leur apparence humaine en rêvant d’ailes certains se sont déclassés pour devenir des anges ou d’autres créatures de moindre pouvoir, quitte à n’être plus perçus que comme les sous-fifres de religions obscures, d’autres déplorent avec plus ou moins de philosophie des appendices caractéristiques comme une tête d’éléphant ou le bec d’un volatile.

Cybèle ne fait qu’un avec l’univers. Abandonnée dans la nature à sa naissance, elle a un temps porté le pelage et les griffes des smilodons qui l’avaient acceptée parmi eux puis a oublié ces aspects sauvages au profit de l’aspect civilisé et trompeur des humains.

Au moment où Jack acheva sa lecture, le temple vibra et un raclement rappelant l’ouverture d’une tombe retentit. Un rai de lumière émergea du fond de la pièce, aveuglant le chercheur un instant. Lorsque sa vue revint, il constata que le temple était loin derrière lui. Un champs de fleurs multicolores avec un arbre gigantesque planté en son centre remplaçait cendres et sang. Le parfum du printemps guida Jack jusqu’au tronc massif sur lequel un témoignage s’étirait dans un enchevêtrement complexe de caractères toujours aussi étranges. Pour autant, l’écriture conservait cette familiarité obsédante pour le chercheur.

Chers humains, pourquoi le monde tournerait-il autour de vous ? Vous m’attiriez autrefois par vos prières. Quelle ivresse de se voir bâtir des temples, de s’entendre dire des poèmes, de vous entendre répéter mes chants, de danser avec vous au rythme des cymbales, d’être portée en triomphe, pour avoir partagé paix et prospérité, folie divine et sagesse.

Mais vous rendez coupables vos maîtres avec le même zèle que vous les flattez. O humains, vos prières me rendirent plus puissante encore que je n’étais alors. Votre passion aboutit à des auto-mutilations odieuses. Moi qui aime tant le plaisir ! Vos sacrifices firent de moi une étrange créature, avide de vos regards, du pouvoir qu’ils me donnent, insatiable de vos fêtes et bacchanales.

Il me suffit de vous tendre la main pour devenir votre reine, de vous offrir mes dons : quelques bonnes récoltes, vos ennemis en fuite et la bonne conscience de faire en mon nom tout ce que vous fîtes.

Ses paumes appuyées contre l’écorce brunie par les saisons, Jack reprit longuement son souffle non sans réfléchir aux mots écrits sur l’arbre. Cybèle vivait un déchirement permanent entre ce qu’elle aspirait à être et ce que d’autres voulaient  qu’elle soit. Pouvait-elle s’émanciper de cette emprise exercée par les êtres humains?

Le chercheur fit un pas en arrière et contempla le tronc gigantesque. Il tourna  autour et remarqua en son sein un escalier aménagé qui s’élevait vers la voûte céleste et les branches feuillues la griffant. Marche après marche, il fit le choix de faire cette ascension vers les cieux à la recherche de la déesse disparue. A chaque pas, il entendait murmurer et des images d’une sensualité brutale et animale l’envahirent..

Je veux qu’on me dévore, qu’on me prenne,

Je veux qu’on crie mon nom dans un râle d’agonie

et qu’on murmure à mon oreille des mots interdits.

J’invoque l’innocence pour ignorer mes vices

La soif, la faim, la chair qui brûle d’être animée

J’invoque la furie de celle qu’on laisse

en proie aux pires tourments

par négligence et par ressentiment.

Jack tituba, choqué par les envies sauvages qui le submergeaient. Son voyage prit fin sur une large plateforme d’où il put avoir une vision élargie de la région. Pour autant, la certitude que cet arbre n’existait sur aucune carte restait ancrée dans son âme. Depuis son entrée dans cette zone étrange, les règles de la réalité semblaient abolies et ses sens ne cessaient de lui jouer des tours.

Au loin, la cité traversée auparavant par Jack s’élevait dans toute sa magnificence et, en son centre, des brasiers brûlaient. Charnier infâme duquel des cris s’élevaient et l’odeur de la chair humaine carbonisée imprégnait le nez du chercheur. La voix féminine reprit son récit dans les murmures du vent…

Submergée de joie en vous voyant prospérer et grandir j’oubliais mon amour et j’oubliais sa trahison. Je l’avais puni par la folie et une fin méprisable. Mais les Galles, mes prêtres, me rappelaient mon geste et le sien ; je me voyais le punir encore et encore chaque fois que l’un d’eux, croyant mieux me servir, abandonnait sa virilité avec un geste vif, faisant couler son sang au nom de sa passion et y perdant parfois la vie. Je l’avais châtié pour le cœur qu’il m’avait arraché plus que pour avoir offert le sien à une autre. J’avais lutté contre mon sentiment. Je n’étais pas même un trophée. D’une patience infinie lorsqu’il s’était agit de trouver en moi une compagne, il avait gagné ma confiance. Finalement, il s’était lassé ou bien n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait en moi. J’étais la déesse mère, mais je n’étais personne. Du moins, il n’aurait pas fallu que je sois une personne.

Pour oublier ma déception, l’incapacité des hommes à me comprendre alors que je m’imaginais proche d’eux, je finis par me noyer dans le pouvoir, me conformer à l’image qu’ils avaient de moi, perdre mon lien à la terre.

Il m’aura fallu un lourd pèlerinage pour le retrouver, abandonner ma gloire, et voilà maintenant que l’on m’avait privée de mon ami et de ma cité, celle du bien, celle de mes enfants préférés. Pas la dépravée que j’avais quitté alors. Il faudra donc toujours recommencer ou renoncer.

Jack soupira lorsque les murmures cessèrent. Cette voix, il en avait la certitude: elle appartenait à la déesse Cybèle. Parlait-elle d’une idylle qu’elle aurait finalement tissé avec cet étrange Oni? Ou bien était-ce une autre créature en tout point étrange?

Sur la plateforme, le chercheur remarqua une habitation construite contre le tronc massif. Les rondins vermoulus paraissaient vivre de l’énergie puissante de l’arbre. Une mousse luisante recouvrait le bois décrivant des arabesques sinueuses et fascinantes. Il se surprit à les caresser avec tendresse avant de pousser la porte pour découvrir l’intérieur de la maisonnette arboricole. La petite pièce bénéficiait d’un éclairage végétal amené par des globes luminescents enchâssés dans la mousse omniprésente. Sur le mur lui faisant face, une main inconnue avait tracé des caractères à la courbure si caractéristique de cette langue étrange qu’il comprenait à la perfection…

J’aurais pu rester et les protéger malgré eux. Pourtant n’était-ce pas là leur refuser de grandir, n’ai-je pas été trop protectrice, dirigiste ? Le danger après tout ne semblait pas si grand. Les visiteurs avaient bien caché leur jeu. Eux aussi possédaient la mana. Leur aura de violence, leur sauvagerie était peut-être une façon de restaurer l’équilibre dans un environnement où mes enfants ne cessaient de construire… Je ferais tout pour éviter de reproduire la folie de Rome, les sacrifices en mon nom, l’adulation féroce après la débandade des troupes barbares.

Jack s’accorda un instant de réflexion pour assimiler ces informations qui ne cessaient de lui crier des vérités issues d’éons révolus. Dans la mousse, il s’allongea et se laissa bercer par le murmure doux de la sève parcourant les veines de l’arbre titanesque. Il trouverait cette vérité dissimulée à travers les mensonges et contre-vérités perdus dans les ténèbres de l’histoire occulte…

La suite, c’est par ici!