Voici venir le chapitre 5 du Chercheur de Vérité (et les chapitres 1, 2, 3 et 4 pour celles ou ceux qui ont loupé le train😉 ).
La suite des aventures de Jack l’entraîne dans des lieux bien sombres à la découverte de mémoires perdues dans les tréfonds d’un passé étrange et surprenant.
Ce texte à épisodes écrit à quatre mains avec ma compère d’écriture, Galatée Antakathena, est une libre inspiration de l’excellente œuvre photographique Oni vs Cybèle créé par Roxane, photographe de talent, dont je vous encourage à découvrir son travail sur sa page Facebook ou son DeviantArt.
A ce titre, je vous conseille également de découvrir l’interview qu’elle a donnée sur AlexBlog au sujet d’une autre de ses séries photos, Sanctificari Festum, projet crossmedia avec un auteur de talent, Guillaume G. Lemaître.

En attendant, je vous souhaite une bonne lecture et n’hésitez pas à partager et à commenter🙂

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© Roxane Soussiel Photography.

La dérive débuta d’une étrange manière pour Jack. Il glissait à une vitesse vertigineuse entre les hautes étagères bien agencées d’une bibilothèque nichée au creux de son esprit. Des murmures bruissaient depuis les pages des livres emprisonnés et il émergea dans une  pièce oblongue au centre de laquelle une silhouette à la peau blême avait été enchainée. De ses yeux noirs et sans pupilles n’émanait que de la colère. Il siffla à la vue du chercheur de vérité. Jack contempla avec horreur les deux lames, l’une noire, l’autre blanche, plantées dans le torse dénudée de la créature. Fasciné par le sang noirâtre qui coulait des béances ouvertes par ces épées, Jack s’approcha. Il sentit son âme happée par le regard de l’Oni, promesse d’abîmes insondables.

Je fermai les yeux à la recherche de cette sensation si familière mais si difficile à atteindre à présent que la colère dominait mes veines et mon cœur. Les souvenirs affluaient pourtant encore, nombreux, goûteux, bouleversants au point que des larmes noirâtres perlèrent aux limites de mes yeux d’ébène.

Je les laissai m’envahir avec délectation, la saveur du massacre remémoré se mêlant au goût de cendres de mon réveil.

Lorsque j’eus défait le dragon, je sus que je ne pourrais retourner dans cette ville, dernier vestige de mon exil. Roi Oni, j’étais et en tant que souverain, je retournerai dans les ténèbres à la place que mes pairs attendaient que je prenne. Cette lame d’os sculptée à même la carcasse de la bête aux écailles de jade consacrerait ma montée sur le trône et je n’aurais de cesse d’imposer et d’étendre mon empire.

Je guettai un signe pour reprendre espoir et renouer avec ma nature démoniaque. Il n’avait suffit qu’un instant pour que je créé ce moment et devienne le tyran. Mes Yokais, mon obscurité, mon Jigoku, tous m’appelaient à eux pour les mener vers Eros et Thanatos.

Ce périple me mena jusqu’au plus profond du domaine des cendres où je modelais mon trône à l’aide des crânes de mes opposants car ils furent nombreux à se soulever contre moi. Os-Dragon s’abreuva de leur sang, renforça son aura imposante des âmes qu’elle dévora et, par la même occasion, m’octroya des pouvoirs nouveaux et dévastateurs. Je pouvais anticiper avec une rapidité diabolique les coups de mes adversaires, les dominant avec une facilité déconcertante. Parmi les meilleurs bretteurs du Jigoku, seul Nhet me tint tête et j’en fis mon premier et unique garde personnel, créature féline aux talents égalant presque les miens.

Mon ami, mon confident, mon bras droit, défait de la pire manière qui soit par cette assaillante sans visage alors que je dormais dans le puits de lave conçu pour me renforcer mais qui m’affaiblit au delà de toute prévision…

Jack reprit conscience dans la salle cauchemardesque pour constater que l’Oni se dressait libre de toute chaîne, devant lui, avec un air arrogant et cruel. Ses yeux de ténèbres le détaillaient avec mépris et le chercheur aurait tué pour se réveiller loin de ce cauchemar. Même s’il ressentait la caresse de la mousse l’entourant dans l’habitation où il s’était assoupi, il ne parvenait à s’arracher à la présence magnétique de cette créature détestée de Cybèle. L’Oni bougeait avec une grâce féline dans cette pièce hors de tout principe de réalité. Malgré les sabres jaillissant de sa poitrine ensanglantée, il ne manifestait aucun signe de souffrance. Avant même que Jack réalise ce qu’il se passe, la créature le saisit au poignet et le souleva comme un fétu de paille, plongeant son regard abyssal dans le sien. Jack se figea et sentit une volonté absolue s’imposer dans son âme.

Le cheminement de mes souvenirs me porta jusqu’à la surface où je menais une infiltration insidieuse et vicieuse au sein de la cité-état de cette déesse que je jalousai autant que je l’admirai. Je la voulais, elle, sa ville, son sang, son corps, son âme. Qu’elle m’appartienne dans son intégralité, que j’en dispose à volonté, que son peuple m’obéisse et qu’elle s’offre à moi, souverain incontesté du Jigoku et bientôt de la surface.

Mes Yokais les plus versés en péchés humains se mêlèrent à cette population crédule et leur firent moults cadeaux accompagnés de moments partagés qui me rappelèrent ces instants volés auprès d’humaines fascinées par ma différence. Je les observai dans leurs ébats avec une patience incommensurables. Leurs griffes labouraient des chairs, leurs morsures apportaient douleurs, souffrances et plaisirs. Peu à peu, l’âme friable des humains versait dans la corruption et se détournaient de Cybèle, qui s’affaiblissait de jour en jour. J’en concevais une jouissance particulière, l’imaginant à mes pieds, enchainée, m’abreuvant de supplications pour que je lui rende ses pouvoirs éteints.

Ce fantasme délectable me fut ôté par un membre de son fidèle clergé qui comprit ce qu’il se passait. Il la pria d’intervenir pour sauver son peuple, égaré sur les chemins du stupre et de la luxure, mais la belle déesse l’ignora, corrompue elle aussi par la noirceur  insidieusement distillée dans les âmes et les cœurs de ses adorateurs. Elle se retira en proie aux plus obscurs désirs. Je ressentais ce meurtre bouillir dans ces veines et il m’arrivait de désirer qu’elle me tue avec toute cette violence dont je la sentais capable. Elle savait intimement que j’avais tué son compagnon draconique mais ne pouvait se résoudre à penser qu’elle n’aurait jamais du m’offrir hospitalité dans son domaine. Elle sombra et disparut à un endroit où je ne pourrais jamais l’atteindre.

Dépit, colère, frustration m’envahirent alors et Os-Dragon à mes côtés, je lançais l’étape final de l’invasion. Si je ne pouvais l’obtenir, je détruirai jusqu’à la dernière âme peuplant sa cité-état afin qu’il ne lui reste plus que des cendres et des ossements sur lesquels s’appesantir. Je la voulais faible et soumise pour pouvoir la manipuler à ma guise et  sans vergogne.

L’Oni relâcha son étreinte avec brutalité. Jack échoua à terre, presque sans force. Le contact avec le Yokaï le drainait progressivement. Il leva les yeux vers l’habitant de son cauchemar et constata qu’à travers la colère omniprésente filtrait parfois une forme diffuse de mélancolie. Le chercheur se redressa et fit face à l’abomination. Bien que l’Oni le dominait d’une bonne tête, Jack ne baissa pas les yeux sous le regard d’obsidienne qui tentait de le soumettre. D’un geste mesuré, il posa la main sur la garde de la lame blanche qui émergeait du poitrail transpercée et souillée par le sang. La lame que certains appelaient Os-Dragon vibra à l’unisson avec l’âme du chercheur qui se laissa entrainer dans le passé de son bourreau…

Le souvenir de l’assaut sur la ville battait à mes tempes, remémoration morbide du plaisir de la dévastation. Les derniers rayons de soleil ciselaient la chaine montagneuse d’une lumière sanglante, signe  avant coureur du  massacre  à venir. Je glissais d’un pas feutré dans les ruelles de la ville. Mon esprit s’élançait vers l’horizon, appelant chacun de mes fidèles Yokais à la guerre. Déjà, les infiltrés dévoraient les humains qui les hébergeaient depuis plusieurs mois. D’autres insurgés ouvraient les portes à l’armée en provenance de la bouche infernale menant au Jigoku. Les rares mercenaires recrutés par les défenseurs de la cité périssaient sous les griffes et les crocs de mon avant garde. Je progressai, solitaire, jusqu’à la rotonde centrale de laquelle je contemplai avec satisfaction le chaos généré par les miens. Des flammes léchaient déjà les façades des maisons et une symphonie de cris accompagnait la clameur féroce des Yokais se repaissant des humains tombés sous l’attaque. Homme, femme, enfant, personne ne méritait que je les épargne. Leur corruption avait détourné Cybèle de mon giron et je ne pouvais que leur faire ce funeste cadeau. Aucun ne verrait le jour se lever.

Une lune sanglante émergea à l’horizon, baignant la cité calcinée d’une lueur écarlate. Je m’amusais de voir comme l’humanité se complaisait dans la désespérance lorsque une créature stupéfiante apparut d’un pas feutré depuis une des artères principales de la ville. Ses yeux couleur rubis luisaient furieusement. Sa démarche imposait le respect. Des tâches blanches parcouraient son pelage noir d’apparence si soyeuse. Sa tête ronde évoquait à la fois une puissance considérable et une douceur surprenante. Autour de son cou, son poil semblait avoir été roussi par les flammes tant le noir tirait sur le roux.

La chatte approchait de moi avec une résolution tranquille. Je brandissais encore Os-Dragon mais elle ne me craignait à aucun moment. Je frémis lorsque je compris que ces traces blanches se révélaient être des sortes de cicatrices à fleur de peau desquelles pulsaient une souffrance incommensurable au point que je mis genou à terre, terrassé par la douleur accumulé. Je ressentais jusque dans ma chair le massacre perpétré et je ne pus que battre en retraite face à cette créature étrange. Mes pairs sentirent mon désarroi et l’attaque cessa aussitôt.

Je goûtai la défaite dans ce repli dans le Jigoku et je dus exécuter certains de mes généraux, persuadés que cet instant de faiblesse signait une bonne occasion pour me destituer et prendre ma place.

Cette rencontre inopportune sonna le glas de mon pouvoir. Os-Dragon se refusait à moi et les cauchemars ne cessaient de me harceler jour après jour. Cybèle m’y apparaissait, éplorée et en colère. Dans ses bras, elle caressait le pelage dévasté de cette chatte agonisante. Et les regrets me tourmentaient au point de me rendre fou. Nhet ne me reconnaissait plus et ce fut sur son conseil que je faisais appel aux prêtres. Le plus ancien d’entre eux me suggéra de m’isoler dans cette prison de lave afin de reconstituer ma puissance.

Je ne savais pas à ce moment-là qu’il s’agissait de la pire traitrise qui soit…

Jack se retira de la tête de l’Oni en même temps qu’il libérait Os-Dragon du poitrail de la créature. Le Yokaï grogna et, dans un râle puissant, extirpa de son corps l’autre lame. Les deux blessures se mirent à saigner abondamment et la peau blafarde se teinta progressivement du sang noir et visqueux. En quelques instants Jack fit face à une ombre ensanglantée, sabre à la main, menaçante et dangereuse. Le chercheur raffermit sa poigne sur l’épée et para avec des réflexes qui le surprit le premier assaut de l’Oni. Le monstre dévoilait des crocs acérés tout en faisant pleuvoir coups et feintes vicieuses contre Jack. Celui-ci reculait tout en parant et esquivant les attaques concentrées de son adversaire.

Le Yokaï s’avança d’un pas de trop dans le périmètre de Jack et, guidé par les murmures d’Os-Dragon, le chercheur saisit l’opportunité et frappa d’estoc, en plein cœur. La bête mit genou à terre et plongea une dernière fois son regard empli de douleur dans l’âme de Jack…

Ces souvenirs m’emplissaient d’amertume et je poursuivais mon périple dans les ténèbres des ruines de ma cité. Cette dévastation ne signifiait qu’une seule chose: le réveil de Cybèle, sa colère et sa soif de vengeance. Je resserrais mon étreinte sur la garde d’Os-Dragon. Je l’affronterai avec la certitude que ce combat serait mon dernier car la lave n’avait ravivé que ma colère et mon esprit combatif sans pour autant exorciser ma culpabilité et mes fautes.

Contournant une butte recouverte de cendres, je perçu un chant triste et mélancolique. Je connaissais cette mélodie : mes pires songes résonnaient de cette symphonie doucereuse et déchirante.

Assise sous un arbre mort, Cybèle couvrait d’amour le corps sans vie de cette chatte. Sa lame d’écorce reposait contre le tronc et son regard se chargea de haine lorsqu’elle m’aperçut.

J’armai mon épée, prêt à accepter sa rage infinie…

La créature de sang obscur se liquéfia sous les yeux de Jack et la salle cauchemardesque se referma sur le chercheur, le poussant dans le néant absolu. Avec surprise, il réalisa qu’Os-Dragon l’accompagnait jusque dans cet abîme sans fonds. La lame ivoire résonna avec force. Les ondes brisèrent les murs d’ombre, libération musicale à ses angoisses. Bercé par le chant de l’épée, Jack ouvrit les yeux sur la maisonnette végétale envahie de mousse luminescente…

La suite, c’est par ici !