Voici venir le sixième chapitre du Chercheur de Vérité, suite des cinq premiers chapitres dont vous pouvez trouver le premier ici !

Pour rappel, tout a commencé avec Oni vs Cybèle, série photo créée par l’œil talentueux de Roxane.
Galatée Antakathena et votre serviteur, modèles dans le shooting, avons souhaité construire un univers en hommage à cette série et ainsi est né le Chercheur de Vérité.
Pour finir, si le travail de Roxane vous intéresse, n’hésitez pas à découvrir cette interview récemment donnée à AlexBlog sur une autre de ses séries, Contrôle-Moi.

Bonne lecture et partager et commentez si le texte vous plait !

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© Roxane Soussiel Photography.

Os-Dragon chantait avec entrain dans l’esprit embrumé de Jack. Il sentait encore le corps le tirer par moment et il se demandait à quel point il avait véritablement lutté avec cette créature de ténèbres. Le chercheur avisa une déchirure dans sa tunique et constata avec stupeur qu’une cicatrice brune barrait son torse, à l’endroit exact d’où il avait extrait la lame du corps de l’Oni.

Mal à l’aise, il se redressa dans la maisonnée envahie de mousse. Alors qu’il s’apprêtait à en sortir, il trébucha sur une plaque de pierre sur laquelle il lut ce titre dans cette langue étrange aux caractères recourbés : “Prière à la terre, à la vie”.

Intrigué, Jack s’agenouilla et examina avec attention la tablette.

La mana était partout, une part de tous les êtres vivants, de la matière que certains disaient inerte. L’énergie de la vie, l’étincelle de volonté, la force de l’univers… quiconque la percevait ne voyait pas l’intérêt de lui donner un nom. Elle précédait les mots et serait là bien après et il n’était pas même nécessaire de concevoir cela pour savoir que la mana était la source et le berceau de la vie.

Cybèle, par sa nature divine, raisonnait au rythme de la mana.

Sa connaissance et son instinct lui avaient permis de trouver l’incarnation de l’âme mana, au cœur de la forêt lorsque, en dépit de l’évidence, trahie par les siens, qu’elle avait sauvés, emmenés si loin, enrichis de ses dons, ils avaient préféré les mercenaires et les idoles et que les moins fourbes d’entre eux s’étaient tournés vers d’autres lois mystiques que les siennes.

Jack, serrant toujours l’épée ivoire avec force, se releva et poussa la porte de la maison. La plateforme extérieure cédait la place à un escalier en colimaçon qui tourbillonnait jusqu’au pied de l’arbre. Ses marches translucides semblaient animées de vie, brume nébuleuse qui commença à murmurer aux oreilles du jeune homme à mesure qu’il empruntait ce chemin mystique..

Mana svelte, souple, en volutes ondulées, iridescentes et bleutées, ta présence est sensible, sensée, dans ce monde décalé ou les souvenirs m’inondent, me noient, où ma raison s’en va doucement, mentant sur ce que je suis. Je veux me fondre à ton âme, ô arbre mana, être un élément de plus dans ta force en sa racine présente, ancrée dans le sol, assez grande pour m’enlacer, taire ma colère et par ton embrassade me ramener à l’amour pour le monde et les miens. En toi, je veux entrer, infiniment, je veux errer, me parer de ton écorce, prendre contact avec l’univers et oublier les détails mesquins qui obnubilent la tête et le cœur de mon corps trop humain.

La voix de la déesse berça Jack au point qu’il ne se rendit pas compte que ses pas l’amenaient progressivement vers un arbre plus petit dont les branches évoquaient des griffes recourbées vers le ciel nuageux. Au cœur de l’écorce, une gravure vivante ondoyait sous le regard médusé du chercheur. Il y voyait danser une silhouette de femme avec une créature d’apparence draconique. Était-ce la créature que le roi Oni disait avoir défaite ? Les deux apparitions végétales se tournèrent vers Jack et des mots naquirent sur leurs lèvres : “À l’intérieur, il y a comme un barrage face aux fleuves des consciences. Parmi les présences chaleureuses, il en est une de mousse aux yeux jaunes et aux cornes turquoise, aux griffes d’obsidienne aux écailles de bois denses comme du métal.

L’ami ne pense pas, ne rêve pas, mais cherche comme une caresse tous mes songes épars, flottant dans notre arbre. L’ami est là et m’enlace, renforce encore la douceur d’être là, de ne faire qu’un avec l’univers, perdue et trouvée à la fois. L’autre créature, immensément consciente de son lien à l’univers est pourtant là. Elle est venue chercher refuge, rejetée par sa race, née d’un miracle, une erreur merveilleuse, végétal animal, aura d’émeraude, âme de cristal.

L’heure vient où il se redresse, son instinct le ramène à son point de départ. Quelque voix l’appelle et de la paix de l’infini il se sépare. Lui qui ne savait rien, comment aurait-il pu savoir que c’est une voix traîtresse qui l’a rappelé à ses primaires instincts pour l’attirer vers la mort. Sa conscience mêlée à celle de l’univers pendant si longtemps partageait l’essence de la vie.”

Progressivement, les silhouettes d’écorce se figèrent, abandonnant Jack à la perplexité la plus totale. Os-Dragon pulsait encore plus fort dans sa main. Le chercheur trembla et, mû par un mouvement incontrôlable, il fendit le bois d’un coup vif. De l’écorce mutilée jaillit un flot noirâtre aux couleurs du sang de l’Oni. Il s’y blottit et dériva toujours plus loin dans les souvenirs de l’arbre…

Je ne fus pas seule à être admise à cette fabuleuse dignité, fusionner avec l’arbre de vie. Ainsi l’autre désira aussi quitter la vie et entrer dans une danse-transe perpétuelle, celle de l’âme du monde. La fusion me permit de quitter les hommes tout en existant pour eux, sans plus avoir à réfléchir. L’arbre engloutit ma conscience, se nourrit de mon énergie et me donna sa force. Nulle question d’échange équitable ne se posait, je m’agrégeais à l’arbre mana et participait plus encore qu’auparavant à l’équilibre universel. Mon savoir dépassait maintenant les limites de la planète, j’étais un grain de poussière parmi les étoiles, mais je pouvais influencer leurs mouvements dans l’espace, en y songeant pendant quelques centaines d’années seulement. Je retrouvais en même temps les profondes sensations de mon enfance, mon esprit implanté dans la terre, sa matière, ses odeurs, ses transformations constantes et je sentais enfin les racines qui me faisaient défaut depuis mon abandon. J’aspirais à plus de connaissances, moins de pensées et des émotions pures et voilà exactement ce que m’offrit mon union avec le règne végétal.

Jack se débattait, noyade morbide dans ce sang capiteux. Il y ressentait la présence diffuse d’un corps, des mains l’enserrant, le caressant, guidant ses griffes. Les formes d’une femme qu’il labourait malgré lui le conduisirent à un orgasme dans la souffrance teintée d’une jouissance dans la douleur… La pression atteint une telle intensité qu’il relâcha un soupir libérateur lorsque l’étreinte s’acheva.

La voix lui murmurait alors qu’il se relevait, épuisé…

Si je te quitte, je te laisserai une partie de ma puissance, il me faudrait du temps pour recomposer ma présence. Un temps que je n’ai pas pour punir un crime qui me rappelle à la terre et éveille ma conscience.

Jack ouvrit ses yeux poissés par le sang végétal sur un ciel étrange. Les nuages s’animaient d’une vie propre et en leur sein, il entr’apercevait des ombres dansantes. Toujours hanté par cette sensation de n’être pas seul, il contempla le miracle naître dans la tempête qui se levait à l’horizon…

L’électricité dans l’air paraissait faire clignoter la lumière mourante du jour. Devant le ciel s’élevait un écran de coton aux couleurs tendres qui de minute en minute changeait pour s’accorder aux vents qui agitaient les feuilles. Leur violence était de plus en plus vive, leur direction de plus en plus marquée. Le ciel s’approchait comme pour l’engloutir, l’air la traversait et elle devenait cette puissance infinie, étirée à travers le temps et l’espace. Qu’un éclair frappe, fasse d’elle son réceptacle ; elle se nourrirait de son énergie et étoufferait sa flamme. Elle-même brûle d’un feu nouveau. Son bois et ses ramures, sa chair, son corps, sont neufs et inébranlables. Elle est passion, force de création et à jamais inarrêtable.

Espiègle et complice, sauvage et violente, mère nourricière, mais pas seulement. Avant le rituel, elle ne sait qui elle est. Le cœur arraché, libérée de la tendresse, mais sans extase. Le cœur c’est l’amour douloureux et la passion et la haine. Comment ont-ils pu la laisser seule ? Ils. Qui sont-ils ? Ces enfants, ces amants, ses frères, ses sœurs, ses aïeux… Le cœur arraché, que sera-t-elle ? Elle renonce et devient un être qui n’a jamais existé. Déité et démon à mi-chemin du rituel. Une force sauvage entre dieu et diable.

Le vent achevait de souffler cette voix venue d’une autre époque. Cybèle se jouait de lui, déesse facétieuse, sensuelle et fascinante. Il frissonnait à l’idée de la rencontrer véritablement un jour. Pourquoi donc redoutait-il tant cet instant alors qu’elle ne cessait d’occuper ces pensées depuis qu’il avait découvert son existence ?

Il se releva tant bien que mal, abandonnant l’arbre éventré et le ciel tempétueux pour s’engager sur un chemin cahoteux. Harassé par le vent, il progressa, chancelant, mais soutenu par la présence rassurante d’Os-Dragon. Elle le guidait vers un point bien précis dans le temps. La balafre rocailleuse qu’il empruntait dans la plaine aboutit à une impasse contre une falaise. Dans une alcôve sculptée à même le roc, une statue s’élevait. La déesse en proie à un dilemme, une épée fichée dans son flanc. La souffrance exprimée sur son visage si fin prit Jack à la gorge. Frémissant, le regard fiévreux, il s’agenouilla au pied de la stèle et se concentra pour percevoir le murmure d’une autre époque. Ce relais mystique le mena jusqu’au souvenir de l’accouchement de la rivale d’Os-Dragon…

Le dessus de ses bras est couvert d’une écorce dont l’aspect rappelle les écailles de son ami serpentaire. Ses pieds, toujours dotés de griffes, offrent une curieuse apparence de roche argileuse grise et malgré leurs sillons et leur dureté visibles, ils sont toujours d’une agilité animale et des lianes les ornent comme si les plantes-parures avaient pris racine dans leurs fines anfractuosités. Au creux de ses épaules, le long de ses bras et sur sa nuque affleurent des épines osseuses dont la façon d’attirer la lumière rappelle les reflets de l’acier.

En elle l’épée est figée, la trace de sa fusion avec l’arbre est déjà trop effacée. Elle n’est pas restée aussi longtemps que le dragon végétal. Peut-elle l’extirper de son corps sans s’affaiblir davantage ? L’arme est si puissante qu’elle n’a pas le choix. Vert-tige clame en elle son nom. En ronce de corps sublime, elle est inaltérable, elle vibre de l’énergie de l’univers et elle est la seule lame qui résistera à celle qu’elle pressent arrachée du corps de son ami.

Cybèle plonge en elle-même des ongles plus durs et acérés que les griffes du dragon. À travers la peau restée douce et fragile de son abdomen, ses bras d’une souplesse inquiétante pénètrent jusqu’à l’arme dont la force impérieuse exige la délivrance.

Vide, creux, néant, absence, rage qui me remplit. Que me restera-t-il si part ce vide béant ? Partie, je suis partie. Suis-je quelque part ? J’ai besoin de te parler de ma honte, mon vide qui ne mène nulle part, mon besoin de détruire.

La béance dans le cœur de Cybèle ravagea l’âme de Jack. Cette déchirure ouvrit la porte à des ténèbres qu’il ne soupçonnait pas chez lui. Sa fascination pour la fantasque déesse se changeait progressivement en obsession dévorante. Sa compassion cédait le pas à un désir furieux qu’il ne comprît pas, lui si mesuré et distant face à ses émotions. A la place de la statue s’ouvrait un chemin qui s’élevait vers la cime de cette falaise. Celle-ci prenait progressivement la forme d’une colline au sentier escarpé. Jack constata avec un mélange d’horreur et de joie malsaine que sa peau devenait de plus en plus blême. Ses mains arboraient des griffes noirâtres. Lorsqu’il cligna des yeux, il s’aperçut que sa vision s’adaptait trop facilement à la pénombre qui s’effondrait autour de lui. Son sang bouillonnait d’une étrange manière sous l’influence des pulsations toujours plus puissantes de son cœur ouvert à des pensées de plus en plus sombres.

Il suivit le sillon dans la roche à la poursuite de cette voix qui le guidait encore plus loin dans ses failles…

La colline était abrupte, l’air trop sec irritant. Elle s’assoit un instant sur le sol poussiéreux, profitant d’un creux dans la dénivellation pour adopter une pause détendue. Elle ferme les yeux, oublie un instant le carnage pour imaginer une bruine légère et enfin la sérénade de la pluie atteignant ce sol pour le rappeler à la vie. Pourquoi n’était elle pas partie, n’avait-elle pas cherché ailleurs la joie dans le cœur des hommes ? Ne personnifiait-elle pas des besoins cruciaux pour ces créatures qu’elle s’entêtait à aimer malgré leurs trahisons, malgré leurs erreurs et leur conception fausse de ce qu’elle était ?

Elle songe. L’amour n’est plus, car ils l’ont abandonnée une fois de trop. Ce qu’elle veut, c’est rendre vie à la terre. La pensée l’effleure qu’elle pourrait faire revenir ses ouailles. Pourtant, l’eau divine qu’elle invoque dans sa contemplation lave peu à peu ses illusions. Sa main posée au sol s’est refermée sur la poussière et elle ouvre les yeux pour l’observer. Deux peuples ont été détruits pour créer cette cendre noire légère comme du papier brûlé, filante comme du sable. Une goutte glisse sur son poignet et elle croit un instant que la pluie rêvée survenue. Elle s’aperçoit à la fois que le ruisseau salé coule de ses cils et de sa sinistre joie à contempler la défaite des humains face aux Autres. Et elle comprend au même instant à quel point elle est proche de ceux qu’elle a détruits, sans le regretter pour autant. Une bouffée de sauvagerie la fait se relever. Elle n’est pas désolée pour ces démons qui avaient mérité leur sort. À vrai dire, si des hommes ou des anges se présentaient à elle à cet instant ils subiraient le même sort. Sa colère, ou plutôt une rage extatique n’était que l’extension des pulsions exprimées dans les sabbats qu’elle avait dirigés dans tous les lieux du monde, auprès de tous les peuples qui l’avaient vénéré.

La vengeance furieuse lui avait révélé la vérité, cette terre détruite, ravagée, était la sienne et si elle devait construire c’était un monde nouveau, une race nouvelle, dont elle serait le cœur.

Son ascension s’acheva sur un plateau où les vents soufflaient de plus belle. L’herbe, rare, ne dissimulait rien au chercheur de vérité. Deux silhouettes figées dans une danse mortelle s’animèrent peu à peu. Il reconnut sans mal les adversaires de longue date reprendre vie sous ses yeux médusés. Os-Dragon l’avait quitté et résidait à présent dans les mains de son propriétaire originel. Et face à lui, la déesse en furie, décidée à se débarrasser définitivement de son ennemi de longue date…