Après plusieurs mois d’attente, voici la conclusion du Chercheur de Vérité par Galatée Antakathena.
Les errances de Jack s’achève par une rencontre à l’apothéose entre le Roi Oni et Cybèle !
Cette série écrite à quatre mains est  une inspiration libre de l’œuvre photographique Oni vs Cybèle de Roxane dont vous pouvez admirer le travail sur sa page Facebook  mais aussi sur son site internet !
Merci à elle pour l’inspiration qu’elle nous a fournie et  bonne  lecture à toutes et à tous !

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© Roxane Soussiel Photography.

Cybèle pose tendrement la tête du cadavre félin sur une racine et se lève.

Accroupi au bord de la falaise qu’il vient de gravir Jack admire l’animal, gracieux malgré les stigmates de son martyr et la rigidité qui envahit la sombre silhouette découpée sur le bois gris, sec et vidé de sève. La belle s’avance vers son adversaire à pas lent. La scène fige le chercheur, devenu aventurier malgré lui. Il est coi, avide de vivre la fin de cette histoire, enfin spectateur d’une autre vie que la sienne. Auparavant, les mots avaient un sens, de même que la réalité, fixe, sûre, banale… jusqu’au moment où le langage des Dieux et des Démons s’était révélé à lui. Le doute, l’exploration de divergentes interprétations, la peur aussi, l’avaient préparé à voir l’issue incertaine, mais forcément terrible du duel auquel il allait assister.

Un chant triste et mélancolique, étrangement syncopé, lui parvient. D’où vient ce son? Est-ce un hommage à l’ami tombé, un adieu au monde tel qu’elle le connaissait, un chant de guerre?

Il s’élève autour de la divinité. De longs silences emplissent l’espace comme si la musique en était constituée et des tambours rythment la complainte et les murmures funèbres.

Cybèle brandit Vertige comme si la souffrance cumulée de l’animal lui traversait la peau et les os. Soudain, elle attaque. La précision technique de l’Oni formé au combat dans les règles de l’art du Jigoku est incroyable. La rapidité de ses mouvements subjugue Jack. Alors que les attaques et les ripostes devraient être étrangères à l’être humain passionné de sciences obscures, les mouvements de l’être infernal dont il a peu à peu appris l’histoire et partagé les traits à son insu lui semblent limpides. Les entailles, habituellement fatales, laissent des traces de brûlures sur les bras et les jambes de Cybèle, et peu à peu naissent dans son écorce des incandescences étranges.

Cela fait longtemps que le chercheur ne sait plus quoi croire, le vrai du faux de ce que ses yeux lui montrent. Il sait pourtant que la douleur de la femelle est bien réelle. Curieusement, elle lui semble plus humaine, tourmentée et portée par une colère aveugle. Plus fragile aussi. Le démon a l’avantage de sa maîtrise.

Cependant, à mesure que la rage envahit la combattante, sa lame brune, Vertige, pare inexplicablement toutes les attaques, comme dotée d’une vie propre. La déesse semble d’un seul geste en réaliser plusieurs. Une aura de magie, obscure et ondoyante, vibre autour d’elle.

Jack comprend finalement que l’Oni ne porte pas ses coups avec toute l’habileté et la force dont il est capable. Le démon esquive toutes les ripostes, attend un moment propice. Il est affaibli par la souffrance qui sort par vagues du corps de Cybèle comme elle avait pulsé du corps de son familier. Pourtant, il bondit et en un instant il est sur elle. En reculant, elle a trébuché et se retrouve acculée à l’arbre mort, près du corps du félin.

Jack remarque alors une blessure particulière sur le front de l’animal. Comme hors du temps, il reçoit une vision. Sa conscience sort de son corps et il voit ce que voit l’Oni. Proche du pelage noir au point de pouvoir en étudier les reflets bleutés, il observe la curieuse marque. Il s’agit d’une tonsure ou d’une plaie en croissant de lune. Oni et chercheur demeurent immobiles. Leurs consciences liées sont hantées maintenant par la présence de la déesse égarée sous eux. Goût de cendre. L’Oni a une odeur de terre mûre, des poussières grises d’une planète morte, du gaz de la flamme qui vacille, une odeur d’espoir meurtri. Les ongles noirs de l’homme mêlé au démon griffent et pénètrent la terre tandis qu’une voix de commandement retentit dans son esprit. Dans la vision, les mains diaphanes envoient le chat immense à travers la nuit de la terre, à travers la forêt dense, vers Cybèle. Cybèle, en exil après son départ de Rome, cherchant un nouveau lieu pour ceux de ses fidèles qu’elle avait jugé digne de la suivre, ceux qui n’avaient pas versés dans la folie. L’animal avait incarné la consolation de cette nouvelle terre, guidé Cybèle vers un lieu enchanteur devenu le creuset d’un enfer. Tout cela n’avait été qu’un piège tendu par une entité jalouse. La vision d’une main blanche qui semble tout commander se superpose à la scène. La main tient une flèche. Un bras d’une blancheur de marbre bande l’arc. Après les souffrances de tout un peuple, le trait tiré par sa créatrice achève la bête. La flèche se fiche profondément dans le corps de l’animal familier de Cybèle. La vision disparait.

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© Roxane Soussiel Photography.

L’Oni pose sa main griffue autour du cou de sa magnifique proie, comme un étau d’acier, comme une caresse violente. Instant immobile. Les deux créatures que Jack connait à présent mieux que lui-même regardent vers le corps de l’animal. Alors la rage redoublée de la déesse lui rend l’avantage, l’Oni est blessé, déchiré par des épines surgies sur les bras de sa captive. Jack ne comprend pas les gestes de Cybèle. Elle fait naître un cercle de poussière en gravitant autour de son adversaire. L’Oni paraît chercher une issue, se déplaçant en pas de côtés, méfiant comme s’il affrontait une légion. Incrédule, Jack vit l’Oni se recroqueviller peu à peu, montrer les dents et grogner. Comme lié au sol, malgré sa rapidité exceptionnelle, il ne bougeait plus que pour parer des coups occasionnels. Cybèle dansait.

Cybèle danse. Les pieds nus et couverts d’écorce, mais souples comme le bambou, prennent des appuis sûrs dans la cendre et la poussière et à l’instant où l’Oni s’apprête à frapper un coup d’une précision diabolique, le soleil apparait. Sa lumière, sa chaleur brûlent la créature de l’ombre et donnent l’avantage à la vie terrestre, végétale ; le sang s’accélère dans les veines de la majestueuse Déesse et pendant un instant de désorientation qui semble une éternité à l’Oni elle prend l’avantage et le désarme. Alors que les nuages étranges de ce Nouveau Monde voilent le soleil, il repère Os-dragon, mais bien que fulgurant son mouvement pour attraper son arme survient trop tard.

L’esprit de Jack est de nouveau en communion avec celui du démon.

La déesse vient de plonger, consciente de la force intrinsèque de la lame. Elle s’en saisit et les domine, un sabre dans chaque main. Cybèle incarne une force chaotique, ornée de la grâce de la douleur, et les lames l’embellissent comme des parures où ceux qui lui font face voient le dragon ressuscité, la traîtrise vengée, l’âme de leur monde. Qu’elle gouverne ! Comme ils souhaitent en cet instant être roi auprès d’elle!

Craquement au loin qui devient un véritable tonnerre, Jack sait que l’arbre de vie se meurt, sans comprendre pourquoi. La trame de l’univers est déchirée. Les deux épées s’enfoncent jusqu’à la garde dans le corps du démon agenouillé et soumis à l’instant où le son se fait le plus retentissant. L’apparence de Cybèle change.

Jack se sent devenir fou. Les éclaireurs se glissent en amis et amants au sein des hommes, aux cœurs des femmes. Les prêtres prient d’autres Dieux que les leurs. Les dieux sont jaloux et leur vengeance est un torrent de folie qui érode les pierres et change l’aspect des plus solides montagnes. Grottes enfouies près de l’Hemicycle des Odes. Le Chat et l’Oni fusionnent, plus proches qu’ils ne pensaient, élus parmi les leurs, élus pour renverser les règles de l’univers.

Sang précieux gâché. Sang divin. Les larmes laissent sur sa peau, des traces noirâtres qui s’animent et décrivent des arabesques hypnotiques et sensuelles. Il brûle, veut se dévêtir, mais sa chemise d’un autre temps est perdue depuis longtemps.

Sa reine vient vers lui.Tandis qu’elle lui caresse la joue d’une main ensanglantée elle lui tend la coupelle formée par l’autre main, qui tenait Os-dragon un instant plus tôt. Sans savoir pourquoi, Jack lape le sang noir de l’Oni qui s’y trouve. Il résiste à la douleur soudaine qui le saisit, menace de le faire s’écrouler, de l’éloigner d’elle. Le sol vacille sous ses pas. Il boit. Ni bois, ni métal, la coupe est chair.

Sa main tremble, quelques gouttes tombent à terre, les dernières, alors que ses jambes cèdent sous lui. La fièvre qui le tourmente, le brûle et le gèle …

Tombé au sol il lui semble qu’il prie, il agrippe l’humus qui a bu le nectar cuivré et le dévore comme un affamé, puis s’écroule. Son cœur bat de plus en plus irrégulièrement. Il meurt et peu importe, la mélopée s’est faite sublime, ultime. Rien ne pourra jamais surpasser ce son et la beauté sublime du geste de Cybèle tranchant en un clin d’œil l’ennemi surpris. Elle a surgi de terre, où il est tombé, elle est surgie de l’arbre, elle est l’arbre, l’arbre meurt en un instant, l’instant de sa mort. Il comprend et voit tout cela, il connait enfin son nom et l’exhale. Cependant, alors que sa conscience s’éteint et que le sol s’ouvre sous lui, que la branche et le géant qui le porte craquent comme au cœur d’un ouragan, il est quelque chose qu’il ne comprend pas. Pourquoi la belle a les yeux pleins, non pas noirs comme les siens, ceux de l’Oni, mais verts, émeraudes brillant d’une lumière intérieure, les lèvres bleuâtres, l’aspect violent et sauvage de l’animal qui vient de vaincre la chasse. Il n’est plus rien en elle de doux, de sage.

La musique est toujours là. Valse d’une autre époque. Non, un hymne, un rythme étonnant, si loin de ce que connaissait le chercheur. Il rappelle des voyages, des paroles du fond des âges. Des battements forts répondent aux faibles. Une mélodie vibrante s’y mêle, vivante, dotée de ses propres règles, cycles et périodes. Elle s’échappe de son propre corps en même temps que les signes des écrits qu’il avait rencontré sur son chemin au cours de sa quête. Les symboles du langage étrange creusent des sillons dans sa peau et la lumière apparait, chair devenu verbe, lumière bourdonnante traçant un cocon de lumière autour d’un étrange prophète. Extase, la flûte se mêle aux écrits et tourbillonne au point de cacher l’homme extatique dont le corps est à présent dénué de peau, car elle est devenue lumière.

Le chercheur de vérité recule, bascule dans le vide et commence sa dernière chute. Lent, lent, le basculement tandis que ses yeux capturent l’image de la déesse dont la langue pointe entre ses dents, malicieuse. Puis il voit avec stupéfaction une longue langue sortir de la bouche lécher avec délectation le sang qui glisse sur son avant-bras tatoué de serpents. La main qui enserrait Vertige est à présent griffue comme celle d’un faucon plus que comme des racines. Ses yeux brillent en direction du chercheur tandis que la langue se retire, mais s’attarde sur des lèvres qui ont presque la couleur de la mort. Les traces de sang du démon s’y transforment en éclairs dont le bleu électrique rappelle à Jack un souvenir lointain… Des motifs se dessinent sur la peau palie qui luit comme l’orage au fond de la nuit. Les nuages épais roulent au ciel comme au fond des yeux de la déesse. Le jour se fait nuit, les lèvres bleutées murmurent et elle grandit encore, ses yeux de jade… fixes. Un souvenir.

Anéantir. Lente, lente la chute, tant que ses yeux capturent ceux de la déesse.

Longue, la langue, langue qui se tend, jusqu’au moment où elle a soudain l’air en colère. Elle le pousse avec un crissement atroce, hurlement de harpie qui se mêle au claquement du tonnerre et au sifflement de l’air alors que sa chute s’accélère. Jack sait que ce sera le dernier son qu’il entendra. Le vide est rempli de silence.

Le corps de Jack tombe infiniment, le long du tronc qui éclate et se brise. Des centaines de mètres et la mort n’est que du plomb

La chute de Cybèle a commencé il y a bien longtemps déjà. Lorsqu’Artemis avait poussé Cybèle à la folie par le biais de la race qu’elle lui avait envoyée. La déesse de la Magie a tout préparé pour que les pouvoirs de sa soeur, Déesse de la Nature, lui reviennent. Un prêtre de son culte avait été son sacrifice. Elle se souvient et commence à rire… L’entité jouit d’avoir provoqué une telle déchéance, elle goûte encore l’ivresse vécue à travers les sens de la Déesse-mère, sa soeur livrée aux péchés.

Elle aime à revivre ces souvenirs. Entre deux chants, entre deux danses, alors que se déroulaient les fêtes les plus belles et les plus brillantes encore depuis l’arrivée des Autres en ville. Cybèle, à la chevelure emmêlée, la vapeur en tête de quelques plantes découvertes par les étrangers, entre dans son temple les joues en feu, la peau sensible, assoiffée de caresses. Elle veut frayer avec ses ouailles, mais les orgies dont elle se mêle en dehors de son rôle au sabbat finissent mal, sa folie étant plus dangereuse que celle des hommes. Elle ne veut pas, surtout, se mettre à la merci d’un ambitieux cherchant à posséder plus que son corps dans un moment de faiblesse extatique.

Ce n’est pas l’heure du sabbat et pourtant ils sont là… Elle va pouvoir y réfléchir dans l’obscurité et la fraîcheur du temple… à moins qu’elle ne le fasse plus tard. Les vagues du pouvoir issu du plaisir tout autour du temple l’étreignent, la sensation est différente que lorsque les humains l’adulent. Elle laisse aller sa tête en arrière, attentive à la caresse de sa chevelure sur la peau nue de ses reins.

Un de ses prêtres l’approche et la prie de lui accorder un instant. Il a l’air diablement sérieux. Il veut lui parler de l’influence des autres sur ses enfants. Encore une fois, quel fâcheux ! Elle se souvient vaguement de l’avoir déjà éconduit. Elle le renvoie, il insiste, elle le repousse, penche la tête, le regarde par en dessous et commence à vouloir lui apprendre le respect. Elle l’observe, jouissant de l’envie de le frapper puis se souvient que contrairement à ceux de Rome, ceux-là ne sont pas émasculés. Après tout, s’il se rendait utile, au moins.

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© Roxane Soussiel Photography.

Aucune lueur ne filtre ailleurs que sur l’autel, où les entrelacs de lianes fleuries en charmille sous les vitraux du dôme forment des volutes d’ombre des plus mystérieuses, comme un langage ancien ou le souffle du vent dans les nuages… Le prêtre ne la voit pas. Un comble ! Il s’oppose à son choix de laisser entrer les visiteurs… Elle le détaille des pieds à la tête, n’écoutant rien de sa diatribe. Bel homme, il est jeune encore, mais vigoureux comme un chêne. Elle en aurait peut-être fait son compagnon avant, avant l’autre. Maintenant il était son serviteur. L’a-t-elle déjà vu au sabbat ? Inutile d’essayer de s’en souvenir. Comment peut-il lui vouer un culte et être si formel ? Elle aura tôt fait de savoir s’il a quelque marque distinctive…

Il parle… parle encore. Se tait soudain. Impossible de poursuivre, quelle que soit l’importance de la convaincre. Vaincre. La déesse l’observe avec les yeux de la forêt. Silence obséquieux, obsédant. Son pouls s’accélère et il entend son cœur battre. Pour tenter de retrouver son calme, il entame une litanie bien connue de la divinité. Il voit les ronces, les orties et les digitales, il sent le bois, son odeur d’oxygène, les yeux de la biche et du cerf le regardent, aussi ceux du serpent et du faucon. Il entend le vent siffler entre les branches, les cris qui l’effrayaient et le fascinaient dans son enfance.

Il tente de fixer les yeux, mais voit le corps de la déesse comme pour la première fois et déglutit. Cybèle a fait quelques pas vers le prêtre, elle sait tout ce qu’il ressent. À présent qu’elle a son attention, elle place les mains autour du buste ferme. Cette robe est incommode. Il soupire, oubliant sa litanie le temps d’un souffle avant de recommencer. Insupportable. Il poursuit son agaçante prière, éloge à la Terre-mère. Pour l’heure, elle n’a rien de maternel. Et ce qui sort de la bouche pieuse est en complète contradiction avec la sensation violente de désir qui le pétrit et gonfle son bas-ventre. Il est plus grand qu’elle, mais elle le soulève comme un fétu de paille et le place sur l’autel. Sans le blesser, quoique sans ménagement, elle s’amuse et se place au-dessus de lui et étend ses bras tandis que des lianes nouvelles surgissent du sol en terre battue autour de l’autel et lient le prêtre sur la pierre froide. « Je vais te rappeler qu’il faut respirer » dit-elle en se penchant vers lui. Malgré sa fascination, il tente de se relever. Il ne sait plus s’il veut s’échapper ou aller boire à ses lèvres. Il a le souffle court. Elle déchire la robe, touche le torse dénudé. L’épiderme vibre en douceur, puis s’écorche sous l’écorce aux premiers gémissements, lorsqu’il s’agite pour se libérer, non plus pour s’écarter, mais pour la retenir, pétrir sa chair entre ses mains. La clameur hors du temple s’enfle. Le sabbat est désormais l’affaire des invités. Les vagues de pouvoir viennent de Cybèle et des fidèles, mais il est englouti dans les profondeurs de la terre. Des flammes surgissent dans les brasiers près des piliers. Cybèle est trop concentrée à présent sur sa proie, les hanches agiles, elle libère d’un coup de griffe les mains de l’homme qui parcourent son corps sans plus résister, sans savoir comment refuser un tel plaisir, de plus en plus vif. Les yeux cruels et avides de quelques Autres qui ont senti l’énergie érotique pulser dans le temple les fixent. Ils se rapprochent de quelques pas, tout en restant dans l’ombre avant de disparaitre à regret, comme si leur présence était sacrilège. Ils sentent qu’ils risquent la mort, mais ils ne sont pas pris au piège. Entre rêve et cauchemar, des ronces glissent et griffent le corps soumis, la prière meurt et l’animalité de cet être loyal prend finalement le dessus. La déesse exhale, halète, hurle… non, ses lèvres sont seulement entrouvertes sur ses dents de nacre. Puis son regard se perd, elle ne sera plus dupe de ces humains qui tentent de la séduire pour prendre son pouvoir ! Sans réfléchir, aussi en colère qu’amoureuse des humains en pagaille qui font l’amour autour d’elle, unis par l’extase et les drogues des êtres sauvages qui se sont joints à eux, elle lève le poing et abat sa main ouverte sur la poitrine du jeune homme et la traverse. Le marbre de l’autel se brise en même temps que le cœur éclate.

La férocité de quelque créature incarnée en elle la pousse alors à plonger son visage entre les côtes brisées et à saisir ce qu’il reste du muscle essentiel entre ses dents, aspirant la chaleur carmin, prenant en elle la vie du prêtre. Le visage masqué du sang brillant de l’adepte, mêlée à lui, Cybèle pose sa tête sur le buste blessé, dans un état second, sentant en elle la danse de la vie et de la mort. Son regard croise alors celui du seul Oni resté au seuil du temple, visiblement en train de la contempler. Il a quelque chose d’infiniment plus puissant que les autres. Alors elle se dégage du corps que fuit encore la vie. Elle descend de l’autel, ivre de passion, chancelante et imprécise. Curieuse, elle est décidée à explorer l’espèce de l’observateur, mais le démon a disparu. Déçue, elle se tourne vers sa proie morte et réalise que certains objets épars au fond du temple n’ont pas à s’y trouver. Il s’agit d’objets consacrés au culte d’Artémis. Sacrilège, une messe a été célébrée pour elle ici ! Le prêtre n’a pas mérité sa mort. Elle titube jusqu’à la lumière, la fête dehors est devenue plus vive encore. Ses temples ne sont plus les siens, le sabbat est célébré sans sa présence et ceux qui ne veulent pas chasser les étrangers semblent vouloir se soumettre à eux si elle en croit leurs jeux. Perte d’espoir, une fois encore, en l’humanité, en sa place. Perte de foi. Trop de souvenirs douloureux lui reviennent et la déesse poissée de sang bondit soudain vers la lisière de sa forêt et avec la grâce d’une panthère disparait entre les arbres.

C’était il y a bien longtemps, le nouveau décor résonne des rires féroces de la Lune Mystique. Artémis n’a pas pardonné. « L’arc est l’arme des lâches ». C’est ce que tu penses, ma sœur, mais avec quel talent ai-je atteins ton cœur ! Ma flèche reste plantée dans l’animal.

Deux lunes, trois. Ma sœur, je n’étais pas si loin que tu le pensais. Tu es plus ancienne et animale que je ne le serai jamais, mais ta puissance est mienne. Moi, chasseresse, j’ai usé de ruse pour faire de toi mon instrument. À présent tu portes la magie et la race que tu voulais fonder est mienne. Tes statues sur la terre vont s’animer, elles me serviront, golems artistiquement fabriqués. Je revendique les prières qui te seront adressées. Au nom des massacres que tu perpétreras pour moi, au nom des soins que j’apporte aux blessés, même si le massacre est commandé par moi. Je reste pure, je le deviens, tu seras à mes pieds, si sauvage que tu n’en sauras rien. Vengeance. Pour m’avoir refusé ton amour. Pour être plus puissante de jour en jour.

Pour résister à toutes tes expériences alors que je suis vierge et pure.

Vengeance, parce que tu vis, tu aimes et je suis amère. Tu me condamnes à la sagesse, pour incarner toutes ces faiblesses. Tu répondras à mes énergies, à l’unisson. Je suis la clarté de l’astre d’argent et toi l’obscurité de la nuit profonde. Je n’endosserai plus ce rôle ! Tu seras mon outil, mon double, tu seras mienne, par ton pouvoir qui m’appartient. Que la nuit résonne des chants de mes prêtres et que leur mélodie habite tes jours et tes nuits. Ma sorcellerie comblera le vide qui t’habite. La corruption m’obsède, mais elle n’est rien pour toi. Tu ne pourras donc pas me reprocher de te salir. Je te connais : même au creux de ma main, piégée par mes sorts, enténébrée par les peurs que je t’envoie, tu en sortiras grandie. Je te hais si fort. Je t’aime à la folie, mais cette folie désormais tu l’incarneras, car j’ai dévoré toute ta lumière. Et mes enfants seront de toi, cette race que tu voulais créer sera à moi.

L’homme n’est plus, l’homme a perdu conscience. Mort, Jack, tu es l’élu. Vivant tu n’étais rien, sers-moi, mais tu n’en sauras rien, car qui que tu sois tu la sers. La vie n’avait aucun sens. Éveille-toi maintenant.

Dans une spirale hallucinatoire, l’esprit de Jack vit sa fascination. Le corps tombe, il prend des angles inhumains que ni tendons ni os n’acceptent chez les vivants. Les textes s’agglomèrent s’accumulent autour du poids mort en chute libre : tablette, sarcophage… s’activent les lettres comme des insectes et les essaims s’enroulent jusqu’à former un cocon, peau-armure autour d’un corps qui a perdu la sienne. Chair rouge et sang noir, l’écorché a les traits de l’oni, ceux du chercheur et le crâne sous les muscles craque et devient plus félin.

La bête à l’intérieur du cocon se métamorphose : les doigts et les yeux d’ébènes de l’Oni, les ailes de chauve-souris et les membres, un à un… Un semblant de conscience s’éveille, étonné de ne pas être blessé, déchiré, incinéré… Où est passée ma mémoire ? Aucune importance. Je sens mon corps tomber, lourd. Aucune importance. Je sais qu’il me suffira d’ouvrir mes ailes. J’attends l’instant, je serais prêt. Elle m’attend. Je vais lui montrer. Au dernier moment. J’attends l’instant de la retrouver.

Ce sont deux yeux noirs d’obsidienne qui s’ouvrent et perçoivent des chatoiements à travers la peau de ses nouvelles ailes membraneuses. La radiance lunaire est plus éblouissante que le soleil ne l’avait jamais été pour lui. Il est le roi-démon, il est fort, il est vivant.

Il surgit au dernier instant, avant de toucher le sol, déploie ses ailes immenses, qui portent aisément le corps mêlant les aspects des créatures disparues les plus chères au cœur de la déesse. Sitôt posé, l’élu métamorphosé est accueilli par sa reine, immense incarnation de l’éternel féminin au corps et à l’écorce adoucis de ténèbres. Son visage est plus jeune, sa peau de lys semée d’étoiles. Des plumes caressent son dos, quatre ailes nouvelles, dont le poids lui pèse encore.

Jack sait seulement qu’il a rejoint sa bien-aimée. À quoi ressembleront nos enfants, monstres d’un genre nouveau? Ils sont le futur. L’instant est nôtre. Comme elle m’attire, à chaque instant. Tout est désir. Tout a été écrit. Je le sais, mais je choisis de l’ignorer. C’est le jour où l’on vit. Nous ferons de la nouvelle ère, naïve, pure, violente, un cataclysme. La tempête est devant moi, noire et sublime, Beauté ultime, incroyable, digne d’un roi, reine de la nature obscure, cruelle, sereine, ma reine, ma voie. Homme, bête et démon, Dieu et Diable, je suis fait pour toi. Tu es mienne.

Inconscients de leur vassalité, la déesse de la Magie loin de leurs pensées, les dieux décident de leur apparence. Et c’est avec une bouche apte aux baisers qu’ils s’approchent et se frôlent. Le bruit des ailes qui claquent en se rabattant, celui de leurs soupirs et de leurs monstrueux cœurs battants, couvre un rire cristallin accompagné d’éclairs. L’arbre s’écrase dans un bruit de tonnerre.

“Sais-tu seulement la folie où m’entrainent tes mains sur mes hanches?”

L’épilogue, c’est par ici !