Inspirée de l’œuvre photographique Oni vs Cybèle de Roxane, voici l’épilogue du Chercheur de Vérité, nouvelle en 7 chapitres rédigée à quatre mains par Galatée Antakathena et votre serviteur.
Pour celles et ceux qui ont loupé le coche, le premier chapitre est par ici !

Commentez et partagez autour de vous si cela vous plait !🙂

Bonne lecture !

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© Roxane Soussiel Photography.

Le cadavre du chat se désagrégea pixel par pixel et Jack repoussa avec dégoût le casque de réalité virtuelle.
Les traits de la déesse Cybèle se dissipèrent et il ne resta sur sa rétine que la mention « Game Over ».
Maintes fois, il était parvenu jusqu’au tableau final avant d’échouer lamentablement.

Il se leva en soufflant bruyamment et contempla avec dégoût son minuscule appartement.
Des cartons à pizza jonchaient le sol et un résidu de vaisselle moisissait dans l’eau sale d’un bac en inox.
La puanteur le prit à la gorge. Jack enfila son blouson et sortit chercher sa vérité à l’extérieur de ce cloaque.

Une odeur aigre d’urine émanait de la cage d’escalier. La rue anormalement calme sentait bien meilleure.
Malgré les poubelles étalées ici et là, l’air était bien plus respirable.
Jack brancha ses écouteurs et régla sa playlist en aléatoire… What lies ahead…

New reality…
Viral obscenity
Bloodstained Walkers all around

Insecurity…
Death of humanity
Contaminating the air with rotten flesh

Un vent frais se leva et la morsure de la bise se fit cruelle.
Jack releva son col et parcourut silencieusement les ruelles guidées par les notes résonnant dans ses oreilles.

Une volée de marches et il s’engouffrait dans une bouche infernale. La ventilation du métro lui envoya une bouffée puante de nourriture avariée mêlée à l’odeur de corps mal lavés. Il vacilla un instant et rejoignit le plate-forme de la station. Les mains dans son blouson, la  rame approchant, il oscilla au bord du  quai comme à l’accoutumée. Un jour peut-être aurait-il le courage…

Jack  s’effondra dans un fauteuil défoncé du train et observa méticuleusement la faune nocturne. Ici une femme dépenaillée nourrissant au sein un enfant. De l’autre, un jeune débraillé draguant de manière outrancière une gamine sans doute trop jeune pour lui. Au  fond, un sans abri aviné ronflant bruyamment.

Quatre arrêts  plus loin, il s’élançait pour rejoindre son travail de nuit. A peine  installé dans le réduit qui lui servait de bureau, Jack se brancha au réseau, la tiare à électrode lui  enserrant avec fermeté les tempes. Les lentilles posées sur sa rétine, il commença  à trier des lignes. Certaines étaient évacuées sans ménagement, d’autres programmées pour être lues par des utilisateurs du réseau à une  période future. Jack s’amusait à l’idée que ces données puissent continuer à exister et à être lues bien après sa mort sans que personne ne sache qu’il n’existait lui-même plus du tout. Cette pensée morbide ne le quitta pas jusqu’au petit matin.

Il émergea du réseau comme abruti et se décida à  aller finir sa nuit de travail parce qu’il savait faire de mieux.

Quelques minutes plus tard, il pénétrait dans son lieu de  perdition préféré : le Jigoku.

L’on disait que le patron avait du sang asiatique dans les veines mais que sa famille l’avait rejeté car enfant pour moitié d’une gaijin. Nostalgique du pays du soleil levant et non sans une once d’ironie, il baptisa son bar du nom de l’enfer japonais.
Pour autant, Jack pensait qu’il s’agissait de foutaises : il n’avait jamais rencontré le patron et ce lieu ressemblait plus à un quelconque bar à yakuzas perdus sur la côte ouest des États-Unis.

Les projecteurs holographiques diffusaient en continu des pornos de mauvaise qualité, pour l’essentiel obtenu illégalement.
L’image, de mauvaise qualité, était accompagnée de bruitages crachotant dont l’érotisme échappait toujours à Jack.
Certains soirs,  des clients ivres exhibaient leurs attributs sexuels et tentaient de se masturber bruyamment devant les silhouettes diaphanes. Rarement ils parvenaient à leur fin, les gorilles du Jigoku intervenant pour les sortir avec brutalité du bar.

Jack s’assit au bar et commanda un martini au  robot de service sans même lui adresser un regard. Il vida le verre d’un trait et en recommanda un second,  puis un troisième jusqu’à sentir l’agréable torpeur alcoolisé l’envahir. L’agacement qu’il ressentait quelques heures auparavant se dissipait partiellement et il goûtait enfin à la félicité de se sentir plus vivant que mort.
La réalité si morne se parait à nouveau de belles couleurs.

Les êtres humains autour de lui ne lui semblaient plus être des sacs de viande sans intérêt. Dans un alcôve sombre, un couple riait en s’embrassant doucement. Deux hommes jouaient autour d’un billard défoncé en s’esclaffant.
Et à côté de lui, une jeune femme noyait un quelconque chagrin dans un verre de bourbon.

Ses yeux bruns exprimaient une détresse aussi profonde que banale. Celles et ceux  qui finissaient au Jigoku n’avaient sans doute plus grand chose à faire en ce bas monde. Jack approcha sa main, tremblante, pour repousser une des boucles blondes qui tombaient le long de la joue sale de la jeune femme. Elle sursauta, surprise, du contact et lui jeta un regard terrifié.

Elle recula, tomba du tabouret et trébucha avant de prendre la fuite sous l’œil attristé de Jack.
La jeune femme avait laissé tombé par terre un petit sachet bleuté. Il le ramassa et l’examina.

« C’est de la bonne, ça, mac »

Jack se retourna. Sur le tabouret voisin, un rasta avait pris place et lui souriait de toutes ses dents. Du moins ce qu’il en restait parmi l’entrelacs métallique composé d’or, d’argent et de ferrailles impossibles à identifier.

« Vous m’avez parlé ? »

« Ouais, mac, sans doute la meilleure came du marché. Bien dotée la gamine ! »

Il ponctua son exclamation d’un crachat verdâtre par terre.

« C’est ton jour de chance, mac ! Éclate-toi bien avec  ! Tu trouveras p’t’être ta vérité comme ça ! »

Le regard de Jack alla du type au sachet et lorsqu’il releva les yeux, le rasta avait disparu.

Surpris que quelqu’un connaisse son pseudonyme, il commanda un nouveau martini, le descendit d’une traite et ressortit du bar en titubant, le sachet fermement serré dans sa paume.

Il dévala les rues jusqu’à son appartement, manquant à plusieurs reprises de tomber. Sept étages plus tard, il  s’effondrait dans les draps puant la sueur de son lit et s’appliqua le patch bleuté sur le bras. Il enfila son casque à réalité virtuelle et cliqua.

Les murs ternes et gris de l’appartement cédèrent la place à un environnement en fils de fer verdâtres. Les textures chargées, l’expérience devenait peu à peu plus immersive et il recommença son errance dans les cités du Roi Oni et de Cybèle sous le pseudonyme « ch3rch3ur_de_v3rit3 », reconnu comme un des rares à être parvenu aussi loin dans l’exploration de l’univers.
D’autres erraient à ses côtés en quête des différents indices pour atteindre la tableau final.
Jamais personne n’était parvenu au bout du périple.

Certains le saluèrent sobrement, d’autres l’ignorèrent superbement. Peu lui importait. La drogue courait à présent dans ses veines, accélérant ses sens à un niveau jamais atteint. Il passait les étapes les unes après les autres, optimisait ses choix jusqu’à parvenir au combat final. Ses sens aiguisés lui permettaient d’encaisser la charge neurale et en quelques instants, son avatar du Roi Oni désarmait la déesse. D’un coup sec, il lui brisait le cou. Le  déclic soudain fissura les graphismes de fond et la trame verdâtre de préchargement reparut autour de lui. Il cliqua en vain. Son avatar restait figé dans cet environnement déconnecté du temps et de l’espace. Au loin un miaulement amusé retentit. Quelque part dans les ténèbres de zéro et de un, quelque chose venait. L’effet  de la drogue se dissipait peu à peu et une terreur sourde naissait en lui. L’appel primal résonna à nouveau et il vit une face féline lui faire face. Un sourire presque démoniaque étira les babines de la créature et d’un coup de mâchoire brutal arracha la tête de son avatar.

Dans un appartement perdu dans les bas quartiers d’une métropole de la côte ouest des États-Unis, le corps de Jack déconnecté de son esprit convulsa et s’éteignit un casque de réalité virtuelle vissé sur la tête…