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Depuis Golem, je n’avais pas repris ma plume, hormis pour pondre quelques textes que je n’ai à ce jour pas jugé bon de publier.
Les dystopies cyberpunk me fascinent autant qu’elles m’inquiètent, cela va sans dire, et je tourne autour de ce sujet depuis quelques temps dans mes brouillons d’écriture.
Voici un texte fraîchement inspiré, qui j’espère, vous plaira. D’autres viendront sans doute si le coeur et l’envie me disent.
Bonne lecture et critiques bienvenues🙂

Un visage rémanent au milieu des zéros et des uns à mesure que je plonge dans cette base de données.
Extraire des informations, les décoder, les revendre, mon travail de tous les jours.
Echapper aux sentinelles et tout faire pour effacer mes traces, ma nécessité pour survivre dans ces activités marginales que j’ai embrassées suite à ton décès, que j’ai désiré parce que je t’ai tuée…

La sentinelle a lu en moi, a senti cette désespérance, a puisé dans mes souvenirs pour donner corps à cette souffrance.
Ton visage se reflète en elle et je sais que la moindre hésitation signifiera la mort pour mon esprit, la pourriture pour mon cadavre.
Ce sourire est bien trop inhumain pour être le tien. J’active sans aucun état d’âme le programme qui réduira à néant cet ersatz qui ne peut être toi.

Je t’ai enterrée. J’étais le seul à être là. Toutes et tous t’avaient oublié. Je n’étais qu’un chien errant qui allait te mener à la décrépitude. Ils n’ont pas vraiment eu tort. Si tu n’as pu vieillir et te flétrir, tu as perdu la vie simplement à m’accompagnant dans mes lubies, plongeant à mes côtés dans ces gigantesques zones interdites au commun des mortels. Ce monde de financiers et de criminels ne pouvait supporter qu’un couple de hackers se joue ainsi d’eux.

Ce sourire et ce rire, la première fois que nous avons ouvert le pays des merveilles. Le réseau vu depuis les coulisses. Nous naviguions, ivres de bonheur, jusqu’à la première rencontre avec une sentinelle. Des programmes tueurs qui ne cessent de vous tourmenter en cherchant en vous les souvenirs les plus précieux pour les exploiter contre vous et vous détruire. J’étais un monstre avant que tu ne me connaisses. Tu m’as donné un semblant d’humanité à un moment où je m’effondrais résolument dans les ténèbres.

De petits larcins et vilaines magouilles, je m’approchais doucement mais sûrement de la ligne à ne pas franchir.
Bientôt l’on me proposait contre des sommes rondelettes des assassinats en bonne et due forme. L’occasion inespérée d’exercer ma malveillance dans sa forme la plus brute et la plus abominable.
Je devais t’assassiner. Tu m’as envoûté. Pas à pas, je t’ai suivie. Je t’ai observée, pistée, filée jusque dans tes faits numériques. J’ai appris à devenir toi pour mieux anticiper tes mouvements, deviner comment je pourrais te tuer pour au final me perdre au jeu. Je t’ai aimée bien plus vite que je ne l’aurais espéré. Tu es devenue cette obsession qui m’a fait renoncer à mes vieilles habitudes.

Tu œuvrais dans l’ombre, contre des megacorporations corrompues et tu n’hésitais pas à mettre ta vie en jeu pour faire sortir des informations d’indics largement soudoyés.
Journaliste dénonçant sous pseudonyme, tant pour te protéger pour que pour dissimuler tes sources, les méfaits de ces sociétés anonymes et tentaculaires qui prenaient d’autant plus d’ampleur qu’elles allaient même jusqu’à contrôler les faits, gestes et pensées de nos concitoyens. La dystopie était belle.

Je ne connaissais même pas l’identité du commanditaire de ton meurtre mais à t’observer, j’ai fini par comprendre qu’il s’agissait sans doute de ce grand groupe pharmaceutique basé en Europe de l’Ouest. Ils voulaient ta peau et, dans ton ombre, je m’attelai à te protéger, au début, peu après avoir changé d’identité. Le mercenaire sans âme que j’étais voyait en toi une forme de rédemption, la possibilité d’un espoir dans ce monde pourri où l’individualisme et l’avidité avaient fini de ronger le peu d’humanité qui restait en nous.

Tu n’étais pas une sainte, je le savais mais c’est aussi cette ambigüité en toi qui ne pouvait que me captiver. Le peu d’amis que j’ai eu aurait qualifié mon comportement d’addict. Addict au sexe, à l’alcool, aux drogues et je découvrais chez toi une forme de frénésie sexuelle en tout point étonnante, qui plus est, audacieuse dans cette société qui refusait toute déviance au modèle hétéro largement répandue. Tu aimais ton corps, les sensations qu’il te procurait, les errances dans lesquels il t’entrainait et c’est cela qui allait causer ta perte malgré toi.
Car les chiens lancés à tes trousses étaient de plus en plus nombreux. Je ne pouvais tous les abattre.

Ce soir où j’ai croisé ton regard reste gravé en moi.
Dramatiquement belle, délicieusement insolente au milieu de ces hommes et femmes avec qui tu partageais l’ivresse d’un moment sensuel où bouches, mains et corps s’entrelaçaient dans une valse sensuelle et folle…

J’aurais pu manqué de vigilance. Un homme, une femme de trop dans ce cercle. Des assassins que j’abattais froidement, faisant pleuvoir du sang sur la scène.
Les corps nus ensanglantés, les cris et toi, livide, les entrelacs sombres de tes yeux impénétrables et le délicieux ourlet de ta bouche se soulevant avec cette grâce que j’avais savouré maintes fois.

Puis ce rire et ces mots tout simples : « Je vous remercie. »

Nous avons disparu pour mieux nous préparer. Nos connaissances conjuguées nous ont permis de faire ensemble ce premier plongeon dans le cyberespace, au plus profond du réseau, là d’où peu était revenu pour en parler car ce lieu restait avant tout un tabou fermement défendu par ces megacorporations que tu avais décidé de chasser pour des raisons qui m’échappent encore.

Les premières sentinelles nous ont terrifiés au point de nous séparer. Nous ressortions de nos intrusions avec la sensation d’avoir été violés.
Prostrés, abrutis et désespérés, comme si la souffrance du monde entier s’était abattue sur nous.
Chaque effort pour vivre, jusqu’à dormir était devenu insupportable et les pensées suicidaires hantaient nos jours comme nos nuits.

Une information sur le réseau de hackers que nous avions rejoint nous permit de reprendre le dessus. Des enfants étaient élevés pour des expériences visant à dupliquer les capacités du cerveau humain directement dans un programme pour permettre aux sentinelles de venir frapper directement les personnes munies d’un implant à la moindre pensée menaçant le système. Sauf que cet implant, tout le monde l’avait, marque nécessaire pour exister dans ce monde, outil indispensable pour vivre, dépenser, consommer. Un nouveau verrou devait venir s’ajouter à cette boite de souffrance.

Elle a plongé la première à la recherche du précieux projet, non pas pour le dérober et le divulguer à quelques médias anarchistes et contestataires mais bien pour le détruire jusqu’à sa racine.
L’erreur fut que je ne plonge pas directement à sa suite. Il était déjà trop tard lorsque j’arrivais à ses côtés. Les sentinelles, bien trop nombreuses, l’entouraient déjà. Malgré ses programmes déflecteurs, elle ne parvenait ni à avancer, ni à fuir. Mon arrivée lui offrit tout au plus une retraite mais je voyais clairement que quelque chose n’allait pas. Son regard avait quelque chose de hanté et notre retour au monde réel ne fit que confirmer mes pires craintes. Elle avait profondément changé.
Elle ne prenait plus aucune précaution pour se dissimuler, agissait comme si chaque minute, chaque heure, chaque jour était le dernier qu’elle vivait et surtout elle refusait de continuer son combat.

Son addiction avait disparu, son esprit semblait anéanti. Elle acceptait tout ce que la société avait de pire à lui apporter. Elle ne souriait plus avec cette malice délicieusement agaçante qui la rendait si imprévisible, totalement indépendante, terriblement fascinante. Ses yeux avaient perdu tout éclat. Un soir, elle me quitta. Le lendemain, elle me dénonçait et, accompagnée des forces de sécurités de cette corporation pharmaceutique qu’elle chassait jadis, elle venait assister à mon emprisonnement. Nous avions prévu cette possibilité et l’appartement était piégé en conséquence.
Un bond dans le vide ordure, une explosion et l’étage était soufflé provoquant l’effondrement progressif de la tour d’habitation. A croire que mes vieux instincts reprenaient le dessus.

Son visage stupéfait reste gravé en moi, ce même visage dérobé par cette sentinelle. L’explosion l’avait réveillée, juste un instant et dans son regard, j’avais lu l’espace d’un battement de coeur le dégoût d’elle-même, de ce qu’elle était devenue, de ce que les sentinelles avaient fait d’elles avant de la rejeter dans le monde, un pantin désarticulé au service d’un monde inhumain.

Je plongeai une dernière fois, pour elle, bien moins pour moi, car mes démons me rattrapaient. Sa disparition avait déséquilibré la balance, me ramenant à mes plus mauvaises addictions.
Autant en finir maintenant avant de redevenir le monstre que j’étais. Les sentinelles s’agglutinaient dans mon sillage, grignotant mes souvenirs, jouant de mes nerfs, détruisant mon ego mais ne parvenant pas à briser cette volonté inflexible d’anéantir ce projet néfaste avant de me laisser prendre par les limbes.

Mes programmes déflecteurs tournaient à plein régime, certains parvenant même à briser quelques sentinelles. Les visages des victimes de mes exactions, drogués, dealers, petites frappes, familles décomposées, autant de vies brisées qui se rappelaient à mon bon souvenir. Plus rien d’avait d’importance. Des images étranges gravitaient dans le cyberespace.
J’approchais du cœur du serveur et avec lui ces archives iconographiques ainsi que ses sous-dossiers stockant l’ensemble des données liées à ce projet de contrôle final des populations.
Le virus était prêt à être injecté.

Je guettais l’instant d’inattention des sentinelles qui me permettrait de pousser à fond mes programmes réflecteurs pour la dernière fois , geste inconsidéré qui me piègerait dans cet enfer.
Pas de billet de retour ni de porte de sortie. Le moment était venu et je m’engouffrais dans la brèche. Le virus s’introduisait avec une facilité déconcertante dans les dossiers. Son but final était de se connecter aux enfants cobayes et de les tuer un à un afin d’effacer jusqu’au matériel biologique. Un coup d’épée dans l’eau sans doute pour un projet qui serait retardé de quelques années.
D’autres prendraient notre suite. Le geste était là et les sentinelles aussi, finissant de grignoter le peu de choses qui me restait.

Ultime témoignage de son passage, son nom flottait dans le cyberespace : « Elle s’appelait Alice… »

Continuez l’immersion avec R&D !