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Android Netrunner: Le Monde pour Ennemi

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Netrunner: Omni-driveby Jumpei
Digital Art / Drawings & Paintings / Sci-Fi©2013 Jumpei

Si j’ai mis du temps à finaliser l’intégrale d’Ex Nihilo, c’est parce que j’ai été accaparé durant tout le mois de septembre par un projet secret pour lequel on m’avait mandaté.
Android: Netrunner et sa version française ayant pris leur essor il y a quelques mois, les joueurs ont commencé à s’agiter aux quatre coins de la France et Melchisadech, le sympathique SysOp de la ville d’Angers (un SysOp est un organisateur dans le milieu Android: Netrunner) m’a proposé d’écrire une nouvelle inédite qui serait offerte en lot au vainqueur du tournoi régional Grand Ouest qui a eu lieu ce samedi 19 octobre dernier (et auquel votre serviteur a participé 🙂 )

Je n’avais que quelques impératifs sur mon cahier des charges, ce qui m’a laissé pas mal de libertés et, du coup, donner envie de pondre une nouvelle pouvant mêler à la fois l’univers du jeu mais également mon goût pour le cyberpunk.

Les critères étaient les suivants:

  • que le runner (hacker), héros de cette histoire ait été en contact/formé par Ji « Noise » Reilly, un célèbre hacker anarch de l’univers.
  • que l’opposant principal du héros soit la tentaculaire et inquiétante méga-corporation, Weyland Consortium.
  • que la nouvelle fasse au minimum 8 pages.
  • le nom du héros serait remplacé par le  nom du vainqueur. De fait, je l’ai nommé en version original John Doe 😛

Pour le reste, j’avais entièrement carte blanche.

La relecture a été assurée une fois de plus par Keela (qui n’a pas manqué de me faire remarquer que j’ai une tendance au limite de la psychopathie à martyriser ma pauvre touche « espace » ^_^ ).
Merci à elle, encore une fois, pour sa disponibilité à me relire et à me corriger.

La voici donc en téléchargement gratuit et intégral sous le format qui vous conviendra le mieux 🙂

Le Monde pour Ennemi en format ebook pdf

Le Monde pour Ennemi en format ebook EPUB (pour liseuse, smartphone, tablette…)

Le Monde pour Ennemi en format ebook mobipocket (liseuse kindle)

Le Monde pour Ennemi en lecture directe sur le site.

Bonne lecture!

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Ex Nihilo, l’intégrale publiée en ligne!

Ex Nihilo

Par le Pinceau Pourpre, tout droit réservé

Il y a plus d’un an maintenant, j’osais publier Les Ténébreuses sous la forme d’une intégrale téléchargeable gratuitement par tous sur Altramenta et maintenant que je regarde le chemin parcouru, je m’étonne encore d’être parvenu, malgré mon rythme irrégulier d’écriture, à publier un troisième ebook (toujours gratuit, rassurez-vous).

Parlons donc d’Ex Nihilo, si vous voulez bien (et surtout si je veux en fait, vu que pour le coup, je fais narcissiquement mon auto-promotion 😛 ) .

Ex Nihilo est en quelque sorte la suite de Deus Ex Machina, bien que vous puissiez lire l’un comme l’autre de manière totalement indépendant. J’ai souhaité faire en sorte que ce soit accessible au plus grand nombre sans forcément avoir besoin de se taper la lecture de 36 tomes avant de pouvoir s’y plonger.

Pour la confidence, j’avoue avoir manqué de jeter à l’éponge à plusieurs reprises à mesure que les chapitres s’enchaînaient. Même si l’inspiration était là, la motivation manquait. Pour autant, je me suis fait violence parce que je voulais aller au bout de l’écriture de ce tome. J’en avais quelque part besoin et les dernières chapitres ont été écrits, le cœur quasi à vif, ce qui les rend d’autant plus précieux à mes yeux car ils atteignent une tension telle que c’en ait aussi douloureux que jouissif. C’est dire 😛

Côté thématique, cela reste dans la lignée de Deus Ex Machina, du cyberpunk assumé avec de multiples références au jeu de cartes qui me captive depuis novembre 2012, à savoir Android: Netrunner. Ces références, ce sont avant tout les titres des chapitres qui renvoient tous (à l’exception du chapitre final qui donne son nom au recueil) à un élément du jeu. Un hommage discret camouflé dans chaque chapitre, en somme, qui devrait faire sourire ceux qui sont coutumier du jeu en question.

Outre cela,, j’ai souhaité donné un ton plus musical à mon écriture à travers des intermèdes musicaux qui constellent littéralement chaque chapitre. Pour ainsi dire, je ne parviens pas à écrire sans avoir un fond musical, qui me sert souvent d’inspiration. Chaque chanson dont j’ai empruntée les lyrics pour souligner les moments forts de cet opus constitue pour moi des moteurs puissants en émotion que j’ai souhaitée transmettre tant dans mon écriture que dans mes personnages, ces derniers m’ayant parfois surpris dans leur réaction au fil de l’intrigue.

Aurora représente sans doute cette part d’idéalisme, d’anarchisme, qui me donne l’envie de continuer à écrire et à me révolter lorsque je constate des situations injustes et intolérables (et ce n’est pas l’actualité qui va me faire mentir sur ce point malheureusement). J’aime beaucoup ce personnage, ce qu’il devient tant dans sa force que dans sa faiblesse.

Je ne vais pas rentrer dans le détail des autres personnages mais chacun reflète des prises de position que j’ai dans ma vie de tous les jours que ce soit dans l’expression de mon féminisme ou dans ma lutte pour déconstruire ces stéréotypes de genre qui nous polluent la vie à longueur de temps.

Mais que serait au final Ex Nihilo sans l’équipe qui m’a aidé à la relecture de cette intégrale. Chacun mérite des remerciements personnels et publics et je ne vais pas me gêner pour les faire quitte à faire rougir.

D’ores et déjà, il y a Keela, la blogueuse du Dix de Trèfle, qui une fois de plus s’est montrée de très bons conseils par sa correction attentive de mon texte. Mille fois merci pour cette attention bienveillante que tu as eue à parcourir en long en large et en travers cette histoire parfois un brin biscornue.

D’autres se sont joints à la correction. Je pense entre autre à Natalia, une twitta lectrice avisée de livres numériques, qui m’a offert un retour très intéressant sur Ex Nihilo tout en m’orientant à plusieurs reprises vers des éditeurs online ainsi que vers d’autres auteurs d’ebooks avec qui j’ai pu échangé longuement sur les plateformes de publications en ligne. Au-delà de  ça, c’est une twitta que je recommande de suivre car elle donne et apprend beaucoup. Merci à toi, Natalia.

Je  vais taper à présent dans les remerciements plus personnels avec Charly, un ami de longue date que j’ai connu alors que je vivais à Marseille. Pour la petite histoire, je jouais à l’époque à Vampire: The Eternal Struggle et c’est autour d’une table de jeu que j’ai fait sa connaissance. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris lors de mes publications des différentes parties d’Ex Nihilo et de Deus Ex Machina qu’il suivait attentivement et fidèlement la mise en ligne progressive des chapitres. Il fut parmi les premiers à se proposer à m’aider sur la relecture et c’est aussi grâce à lui que j’ai pu traquer impitoyablement les fautes d’orthographe qui trainaient ici et là. Charly, merci d’avoir été à mes côtés dans cette relecture.

Dernier relecteur de l’équipe, Alsciende est un joueur issu du forum Run4Games que je fréquente depuis quelques temps, parait-il. Outre le fait d’être un développeur de talent qui nous a fourni un excellent outil de recensement des cartes Android: Netrunner, c’est aussi un joueur et organisateur présent sur le jeu que j’ai pu interviewé sur le blog de Run4Games. Lorsque j’ai demandé des relecteurs, il s’est également porté volontaire. Un œil acéré qui m’a permis de traquer des fautes honteuses (oui, j’ai honte de ne pas les avoir vues) et de les corriger dans la foulée. Alsciende, je suis heureux que tu aies pu participer activement à cette relecture et je t’en remercie.

Je finis ces longs remerciements par un gros gros merci au Pinceau Pourpre qui réalise à nouveau la couverture et pour tout vous dire, je n’aurais pas pu imaginer une meilleure représentation d’Aurora. Je trouve l’illustration simplement sublime et j’espère que vous l’apprécierez autant qu’elle m’a plu!

Finissons à présent par le plus important, à savoir les liens pour lire Ex Nihilo.

Comme pour les précédents ouvrages, Altramenta me permet de vous livrer l’ebook sous différents formats pour vous offrir la chance de le parcourir sur le plus grand nombre de supports différents. Je ne peux à présent que vous souhaitez une bonne lecture!

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Ex Nihilo

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by ~ianllanas
Digital Art / Drawings & Paintings / Sci-Fi ©2012-2013 ~ianllanas

Après quelques semaines d’attente, voici enfin poindre la fin d’Ex Nihilo. Car oui, ce sera le titre du recueil des dix chapitres commencé par DATAsuckerJe ne vous cache pas que la rédaction a été difficile. Difficultés pour fixer clairement ce que je voulais sortir de tout ça que ce soit tant dans  les personnages abordés que les situations. Pour le coup, je me suis inspiré d’une chanson de KoRn directement issu de la Reine des Damnés.
System a quelque chose d’envoûtant mais aussi de profondément dérangeant qui rend parfaitement l’ambiance que je voulais distiller dans cette boite de nuit décadente.  
Bonne lecture!

D’Eros et de Thanatos, je n’ai sans doute jamais hérité que du second, particulièrement depuis que Werner m’a retiré toute raison de vivre en tant qu’être humain sensible et entier.
Une nuit particulière où cette enfant que je chérissais plus que ma propre vie me fut retirée pour que cet infâme monstre la transforme en sujet de ses expériences.  Bien avant la chute, j’ai perdu tout espoir de rédemption, comprenant que seule une vendetta personnelle à l’égard de Werner apaiserait certainement ce feu et cette colère qui brulaient en moi jour et nuit.

Encore et encore, le visage de ma fille me revient, suppliant alors que Werner s’amuse de ses réactions aux doses de produits chimiques qu’il lui injecte, juste pour faire avancer la science.
Pourquoi personne ne l’a poursuivi à cette époque ?

Sans doute parce que j’ai été faible, que j’ai cru que les découvertes qu’il avait faite suite à ces expériences offriraient des jours meilleurs à une humanité sur le déclin, polluée par cette couche d’ozone devenue toxique avec le temps. Sauf que la vie de ma fille valait bien plus que je ne l’aurais imaginé. Les affres du regret me poursuivent toujours alors que je consigne mes pensées dans cette sauvegarde offline.

J’ai eu ma revanche. Europa est tombée. Entre autre, grâce à ce virus Ouroboros que je suis parvenu à introduire sur le réseau interne de la cité.
Werner a chu et sa ville avec lui. Ultime trahison que je lui devais depuis la chute, avec la complicité de ses éléments qu’ils croyaient les plus loyaux.
Pour autant, cela ne me satisfaisait guère.

Il se déconnecte en silence.
Son regard jusqu’alors vague reprend de sa consistance. Il me dévisage avec attention.
La densité du code autour de lui me fait frissonner mais je sais  au fond que c’est le bon. Que voit-il ?

Une jeune femme, les yeux dissimulés derrière des lentilles oculaires dernier cri, acheté à mon arrivée sur Esope.
Ce matériel a son utilité, dissimulant mes origines et m’offrant quelques améliorations dans mes recherches au sein de la ville. Un an déjà que je rôde dans la cité à la recherche d’une brèche…

Il me sourit, visiblement mis mal à l’aise par mon silence. Le brouhaha autour de nous couvre facilement les voix dans cette boite de nuit perdue au cœur des bas fonds d’Esope.
Je n’aurais pu trouver mieux. Tous les infectés de la ville s’y retrouvent pour échanger les derniers potins. Brasier rougeoyant de faisceaux lumineux qui découpent les silhouettes, accentuent les mouvements et crée par instant des coins salvateurs de ténèbres. Nous sommes assis au creux d’une alcôve de la vaste salle, en retrait de la foule bigarrée de fêtards intoxiqués.

« Donc vous en êtes sûre… C’est bien Hiro qui a fait tombé Europa ? »

La question a quelque chose de candide. J’en sourirai presque si un élancement dans le crâne ne me faisait grimacer. Mon locataire tente de se manifester et je l’enchaîne tant bien que mal de quelques lignes de code bien placées. Des grognements, voilà ce qui sort malgré moi de ma bouche. Je me force à lui répondre, de manière plus intelligible cette fois-ci :

« C’est un témoignage authentique obtenu peu avant la chute d’Edo… »

Regard dubitatif.

« Je peux continuer à visionner le document avant de vous l’acheter ? J’aimerais m’assurer qu’il s’agit bien de la mémoire résiduelle du Shogun. »

Je lève les yeux au ciel, consternée par ce titre pompeux dont il affuble Hiro. La spécificité d’Esope. Duchesne avait élevé son peuple en leur faisant croire à son statut quasi divin. Il avait aussi « déifié » les deux autres patriarches en leur octroyant des titres ronflants qui impressionnaient autant qu’ils terrifiaient la population. Manipuler les incultes et les faibles par la terreur…
Un point commun avec Werner et Hiro, sans nul doute. Le Prophète menait ses ouailles contre le terrifiant Führer et l’abominable Shogun.
Au point que les infectés étaient presque intégrés et acceptés dans la société d’Esope. Situation inédite pour moi.

« Allez-y, continuez mais ne tardez pas trop, je n’ai pas toute la journée et, si l’info ne vous convient pas, je trouverais bien un autre preneur. »

Il se hâte de reconnecter la base de mémoires mortes à son implant et, à travers mon double regard, je vois les données circuler à grande vitesse depuis l’espace de stockage jusque dans son cerveau. J’étouffe un rire. Il ne comprend toujours pas à quoi il s’expose.

Mon reflet dans le miroir. Mes traits ne trahissent pas la mutation qui me ronge depuis des décennies. Les avancées en clonage m’ont permis de combattre plus efficacement le code que mes deux autres rivaux. Si ma carcasse gît au fond de la tour centrale d’Edo, alimentée par un code raffiné directement extrait d’ADAM, j’ai pu m’affranchir de ces limitations en dupliquant mon enveloppe corporelle. On me donnerait 25 ans même si je sais que ce corps d’emprunt possède une durée de vie très limitée dans le temps. Seul mon avatar sur le réseau trahit la corruption qui ronge mon corps d’attache. Les premiers tremblements annoncent l’urgence de changer d’enveloppe et, quoique je fasse, ce délai se raccourcit mois après mois sans que je trouve de solutions.
Pour la première fois depuis la chute d’Europa, je commence à craindre ma propre mort. Et comme à chaque fois son visage revient me hanter.

« Papa, je t’aime, mais est ce que Papa m’aime lui aussi ? »

Voix innocente et c’est une crise de larmes qui me prend en pleine nuit. Un air candide, parfois espiègle mais toujours ce même regard empreint d’attention à l’égard d’un père qui l’a trop longtemps ignorée, volontairement sacrifiée à sa carrière et au but ô noblement égoïste qu’est la survie de l’humanité. Aucun reproche dans ses yeux, juste une confiance absolue que j’ai trahi en laissant Werner en faire un sujet d’expérimentation. Un de plus dans sa quête effrénée d’une solution définitive contre le mal qui nous rongeait.

Je me l’avoue, maintenant que mes derniers souvenirs s’enregistrent sur cette bande destinée à mes successeurs : j’attendais la mort, je la souhaitais presque nuit après nuit et, étrangement, elle est finalement arrivée sous les traits d’une créature que j’étais bien à mal de déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme.

Il sursaute lorsque je lui saisis le poignet pour le réveiller de sa plongée dans le passé. Si je l’ai choisi, c’est pour sa capacité à approcher Duchesne et, surtout, il s’agit du premier hôte viable pour accueillir mon désagréable passager. Aurora si tu me voyais maintenant. Je ne suis plus la créature chétive et craintive que tu as rencontré dans les bas fonds d’Europa alors que tu fuyais ce chasseur de prime sans foi ni loi. J’ai changé, sans doute à cause de toi,  mais aussi parce que je ne pouvais me résoudre à laisser mourir cet espoir avec toi.

Il me dévisage encore, mélange d’appréhension et d’agacement.

« Quoi encore ? »

Je ris silencieusement. Du moins, je dévoile suffisamment mes dents pour lui donner l’impression de rire. Peine perdue, il semble avoir compris quelque chose, lu la présence d’autre chose en moi.

Un murmure dans ma tête, repris en chœur par la musique devenue plus forte dans le bar.

You fell away,

what more can I say?

The feelings evolved,

I wont let it out,

I can’t replace

your screaming face

feeling the sickness inside

Je ne relâche pas pour autant ma prise. Il grogne de douleur à mesure que l’étau se referme sur son poignet. Le code s’agite autour de son corps. Cela devrait l’immobiliser pour un temps.
Assez satisfaite de moi, je l’interroge du regard. Il baisse les yeux, visiblement embarrassé.

« Vous n’êtes pas d’ici, n’est ce pas ? Vous venez d’Europa ? »

Interdite, je fronce les sourcils d’incompréhension. Comment savait-il ?

Je remarque, alors, confuse que mes lentilles ont glissé sur la table lors d’une de ces piques de douleur qui me vrillent fréquemment le cerveau. Mon hôte a joué et pour le coup, c’est lui le grand gagnant. Mes yeux bleutés, manifestes évidents de mon anormalité brillent doucement dans la pénombre et tranchent fortement avec les lumières rougeoyantes de la boite de nuit.

« Oui, je suis ce que les habitants d’Europa appellent une créature du code. Je ne suis pas moins humaine que vous. Mais là n’est pas la  question. Prenez-vous cet enregistrement ? Oui ou non ? »

Je suis bien à mal de saisir sa pensée pour le moment. Le code tourbillonne autour de lui en motif confus. Ce tourbillon me ramène un an auparavant, dans ce maelstrom chaotique qu’était le jardin suspendu de la tour centrale d’Europa. Nous avions gravi les étages avec facilité, nos talents respectifs se complétant harmonieusement. LILITH écartait nos assaillants à l’aide de ce mystérieux serpent d’étincelles, ma chère et désirable Aurora défaisait les nœuds du réseau pour nous faciliter le passage et, pour ma part, je détectais à l’avance les assauts  à venir.

Lors de l’ascension, Aurora manifesta des signes de faiblesse et j’eus l’intime conviction que je repartirais d’Europa sans elle.
Au sommet, un spectacle effrayant nous attendait. Ce qui avait du être une créature à l’apparence humaine s’était changé en une marée de chair frémissante, de tentacules aussi immondes que griffues et un ensemble de bouches garnies de dents acérées. Et tout autour un code chaotique dansait en tourbillons brûlants et destructeurs. La gigantesque serre vibrait sans cesse sous les attaques anarchiques du code en folie. Aurora sembla flancher. LILITH la soutint un instant avant de me jeter un regard lourd de sens. Elle avait compris quelque chose que je me refusais encore à admettre. Nous allions partir sans Aurora car ce serait elle qui libérerait Europa du joug du fantôme de Werner. L’institution en place ne pouvait disparaître que par le sacrifice désintéressé de l’une d’entre nous.

Aurora avança, résolue, seule, face au monstre de code qui s’étendait sur le jardin entier. Un eden dans un ciel rougeoyant des dernières lumières du jour. Les ténèbres allaient s’abattre sur nous et rien ne pourrait plus nous sauver. LILITH recula, m’entraînant à sa suite. Les larmes me brûlaient déjà les yeux. La chair vagissante rampait vers Aurora sans que celle-ci ne fasse quoique ce soit.
Jusqu’au dernier moment. Je compris ce qu’elle projetait alors que la grille du réseau se disloquait sous le poids du code qu’elle accumulait en elle jusqu’au point de rupture. Quelques secondes avant que tout se fissure, que la tour s’effondre, elle m’apparut, visage serein, manifeste vibrant de cette beauté farouche qui m’avait bouleversé dès le premier soir de notre rencontre.

« Mon amour, mon Anna, tu vas continuer seule. LILITH sait ce qu’elle a à faire. Toi, tu te feras le vaisseau de cette créature que j’ai contenue en moi. Il te semblera indomptable au départ, insupportable certainement mais si tu parviens à l’apaiser, il sera le meilleur allié que tu puisses jamais avoir pour faire tomber le dernier des patriarches. »

Bris de verre, black out complet, puis ce vacarme déchirant qui me réveille encore durant certaines nuits agitées. LILITH à mon chevet dans les décombres et la sensation désagréable de ne plus être moi. Une autre personnalité qui affleure par instant, qui se joue de mes émotions, qui raille mes actes mais qui surtout cherche à prendre le dessus malgré le mépris qu’il me fait sentir à l’égard de mon statut de fabriqué.

Cet autre, mon interlocuteur, l’a senti malgré ses capacités encore limitées en termes de lecture du code. Ce n’est pour cela que nous l’avons choisi mais pour la perfection de ses synapses. Seule Aurora avait le corps parfait pour accueillir mon hôte. Sauf que ma belle infectée s’en était allée loin de moi et que je restai seule avec cette conscience aussi destructrice qu’avide.
A quoi pensait donc mon aimée en me confiant ce déviant au plus profond de mon propre code ?

« Je vais y aller, je crois. Vous trouverez un autre client. »

Je lui souris, cette fois avec froideur. La poigne que j’avais relâchée se raffermit. Ma voix est glaciale.

« Prenez connaissance jusqu’au bout de la base de mémoires mortes et, promis, je vous laisse tranquille après. J’ai vraiment besoin de cet argent. Vous ne trouverez pas meilleure affaire. »

L’inquiétude flotte dans son regard et c’est avec un certain dégoût qu’il se rebranche à la base.

Les données s’étendent en lui. Il approche de la fin de la base… et de mon traquenard…

Une nuit d’hiver. Des flocons d’une blancheur spectrale planent paresseusement entre les flèches des tours d’Edo.
De la vaste baie vitrée, je contemple mon œuvre, défendue bec et ongles depuis la chute. J’en suis fier, pourtant moins que cette vendetta que j’ai mené à son terme.
Thanatos a vaincu Eros il y a bien trop longtemps pour que je puisse encore avoir des regrets. Elle est rentrée avec cette délicatesse féline. Sa voix résonne dans la pièce d’un timbre clair et musical, chant fluet d’un oiseau qui se serait échappé pour venir chanter mon dernier requiem. Ses yeux gris me fixaient avec mépris. Elle me déteste et cette haine vibre autour d’elle. Sa sentence est sans appel : la mort. Le code me transmet les habituels messages d’avertissement. Ce n’est pas la première personne à vouloir ma mort: Duchesne et Werner se distrayaient en m’envoyant des assassins pour essayer d’étouffer mes ambitions.

Mes organes palpitent douloureusement dans ce corps déjà rongé par le code. J’ai dix minutes tout au plus pour tenir face à cette créature vindicative. Le code danse déjà dans ma main, sous ma volonté. Je forme ce sabre aiguisé qui jamais ne m’a trahi. Nombreux sont ceux qui ont péri sous les coups de ma lame codée au point que cet imbécile de Duchesne m’a surnommé le Shogun pour faire peur à son peuple. M’apprêtant à dégainer, je ne remarque qu’au dernier moment le serpent noirâtre qui s’enlace avec sensualité autour du corps encodé de l’intruse.

Le geste parfait…
D’un mouvement je décapite le serpent qui s’élance vers moi. Un pas de trop. Je suis dans le périmètre de la femme, qui, un sourire mauvais aux lèvres, plonge ses mains dans ma poitrine.
Elle disloque le code composant mon corps avec une facilité démoniaque. Un virus inconnu court dans mes veines, contamine mon esprit. Je m’effondre. Mon avatar  arraché à ce clone dérive péniblement vers le sous-sol contenant mon enveloppe physique réelle. Les lignes de code défilent autour de moi. La peur de mourir à nouveau… pour découvrir quelques secondes plus tard mon corps originel pourrissant sous les assauts de ce serpent que je pensais avoir défait. Mon virus retourné contre moi et cette femme à nouveau.
Agenouillée devant le caisson d’ADAM, elle murmure : « LILITH est là… Je vais te libérer… puis nous finirons notre réunion à Esope… »

Mon habitant s’agite de plus belle. Mes tempes brûlent de douleur. Je remarque le regard vitreux de mon interlocuteur et le virus qui pénètre à toute allure dans son code source.
C’est le point de rupture, le moment que j’attendais pour relâcher l’autre. Déliant les nœuds codés qui emprisonnaient jusqu’alors cet intrus infect, je le relâche directement dans le corps de ma victime.

Transit immédiat. Hurlement sur le réseau, que j’étouffe à toute hâte à l’aide de quelques pare-codes bien placées. Les sentinelles du réseau d’Esope ne doivent surtout pas intervenir maintenant.

Le capharnaüm de la boite de nuit n’a fait que s’accroître et la musique en fond souligne l’ironie de la situation.

Why won’t you die?

your blood in mine

we’ll be fine

then your body will be mine

Le regard de l’autre a changé. Plus violent, moins compréhensif et je ressens clairement de l’hostilité à mon égard.
En profondeur, je décèle néanmoins une forme de reconnaissance.
Il se lève, le visage fermé, les yeux  étrécis par une rage contenue.

« N’attends pas de remerciements de ma part. »

Il se détourne brutalement et commence à sortir du bar.

Je m’élance à sa suite, lançant des chausse-trappes codées pour le retenir.

Il s’en écarte sans faire plus d’efforts. Puis il me jette un dernier coup d’œil, mélange de mépris et d’étonnement.

Il se fond dans la foule et en quelques secondes je ne le vois plus. Des sondes sur le réseau ne me donnent pas plus de résultats. Il m’a berné en beauté !

Un message danse près de moi dans le cyberespace. Il est codé d’une manière que moi seule parvient à le lire. Du langage de fabriqué !

« Le temps d’Esope n’est pas encore venu mais sache que je serais là lorsqu’il faudra faire tomber les murs, par reconnaissance envers vous deux qui m’avez offert la chance de vivre dans un corps viable. »

Les ruelles d’Esope me paraissent, d’un coup, bien moins inhospitalières et je m’y engage avec la sensation d’avoir trouvé un nouveau chez moi… provisoirement…

Aurora

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NetRunner: Grimore
by ~LeeJJ
Digital Art / Drawings & Paintings / Sci-Fi ©2013 ~LeeJJ

Europa sombre dans le chaos et la fin de cette suite de Deus Ex Machina arrive à grand pas même si l’écriture se fait plus espacée et demande plus de réflexion comme de concentration.
A travers ce passage, j’ai souhaité plonger plus profondément dans ce qui compose ce cyberespace en vase clos dans lequel les différents protagonistes ont évolué. C’est aussi la révélation du nom de l’héroïne aperçue depuis DATAsucker jusqu’à Darwin. De quoi raccrocher les wagons et comprendre un peu mieux la chronologie de l’histoire avec, en musique, Excess de Tricky.
Tout simplement parce que cette chanson au rythme haletant accompagne à merveille cette sensation de prise de vitesse incontrôlable qui s’opère dans cette Europa moribonde.

Bonne lecture!

La console vibre sous mon impulsion, me propulse au plus profond du réseau. Zéro et uns défilent autour de moi, traces rémanentes de ma plongée en apnée. Je frissonne à peine lorsque je dépasse ce stade où je me sens  bien moins humain que ce que je devrais être.

Je pousse la musique à fond pour étouffer les cris de la cité.

I believe in people lyin’
I believe in people dyin’
I believe in people tryin’
I believe in people cryin’

Une voix qui m’apaise, me rappelle mon objectif qui porte un nom aux allures de code : Aurora.

Je te retrouverai et je te dévorerai parce que c’est ainsi que je pourrais enfin être complet et cesser de souffrir de mon handicap.

Les électrodes enfichées dans mon crâne me font souffrir mais je maintiens mon cap et le réseau m’enlace dans cette valse que j’espère être la dernière. Etre infecté sans avoir les avantages est un véritable calvaire que je subis depuis de si longs mois que j’en suis presque devenu fou.

Méprisée par les parias, chassée par les autorités, une créature perdue à la surface d’Europa cherchant un sens à sa vie qui semblait jusqu’alors toute tracée.

Une mère et un père modérateurs centraux, capables de s’offrir ce qu’ils voulaient. Sauf qu’un dysfonctionnement est arrivé dans la machine. L’ADN reprogrammé a muté et l’enfant parfait qu’il devait avoir a été infecté par ce code devenu incontrôlable à mesure que le temps passait.

Un monstre pour les siens rejeté dans les quartiers pauvres et forcés de grandir au milieu des junkies du code, tous plus dépravés les uns que les autres. J’aurais tué pour être normal, massacré pour être différent car le code m’avait changé d’une manière profondément injuste. Je percevais ceux qui étaient infectés mais j’étais incapable d’agir sur le code en lui-même. Mes synapses ne réagissaient pas, mes sens m’abandonnaient au moment crucial et ces zéros et uns ne se révélaient à moi qu’à travers une bouillie infâme et brouillée. A y perdre la tête à en mourir, jusqu’à ce que j’assiste à une mise à mort bien particulière.

Un ciel de plomb et des déflagrations qui attirèrent mon attention dans ce quartier industriel désaffecté. Dans mon souvenir, personne n’osait se risquer ici. La zone était connue pour servir de zone de traque privilégiée pour les forces d’interventions des modérateurs. Pourtant, un affrontement s’y déroulait depuis de longues minutes et, il faut dire ce qui est, le goût du sang et de la violence m’avaient appâté. Un homme et une femme se faisaient face dans un déluge d’assauts codés. Du moins, c’est ainsi que je le comprenais bien que je ne perçus pas une once des coups portés. L’homme dominait, acculant son adversaire. Peine perdue, la jeune femme aux yeux masqués par des prothèses oculaires déchaîna soudain les enfers, la bouche tordue dans un rictus mêlant haine et désespoir. Son agresseur vacilla, étourdi par la réplique, ce qui donna à son assaillante le temps de fuir.

Toujours dissimulé, je l’observais. Il n’agonisait pas vraiment mais semblait plongé dans une sorte de transe contemplative. J’avais déjà vu ce phénomène chez quelques infectés et je savais que peu en était sorti indemne. Ceux qui en réchappaient avaient le cerveau irrémédiablement ravagé par les souvenirs revenus à la surface. Les autres, la majorité, il faut le reconnaître, se faisaient cueillir en plein trip par les droïdes qui ne manquaient pas de les localiser.

C’est ce qui devait arriver à mon camarade ici présent. La vague habituelle de chaleur descendit sur le quartier, brûlante et étouffante. Je suffoquais, cherchant tant à reprendre mon souffle qu’à dissimuler ma présence.

La chance voulut que les droïdes m’ignorent grâce à ce futur cadavre. Il émettait un code puissant, bien trop présent pour que les forces d’intervention détectent la présence de l’avorton que je suis.

Ses cris retentissent encore dans mon esprit. Mon goût immodéré pour la violence gratuite ne m’avait pourtant pas préparé à cette exécution. Ironie de la chose : la froideur clinique des droïdes contrastait profondément avec la chaleur que dégageait la venue de ces massacreurs aseptisés.

Ce fut sans doute ce qui me remua le plus et qui me revient encore dans mes cauchemars. La peur d’être soi-même pris entre les feux de ces monstres d’insensibilité ?

Sans doute…

Cela étant, mon défunt camarade me laissa un cadeau qui allait changer ma vie d’infecté handicapé.

Le sac qu’il abandonna derrière lui contenait une console permettant de se connecter au réseau. J’étais familier de ce modèle : mes parents possédaient ce type d’équipement lié à leur fonction de modérateurs centraux. Bien entendu, ce matériel était réservé uniquement à la modération centrale.

Comment avait-il pu se procurer un tel bijou au nez et à la barbe de l’autorité en place ?

Il avait emporté son secret dans la tombe, ce qui ne me dérangeait pas pour autant car j’avais trouvé sans le savoir le sésame qui me permettrait de me fondre dans le cyberespace au même titre que n’importe quel infecté.

La nuit suivante, je dénichais un chirurgien dans la basse ville pour me faire opérer. Il me fallait les implants nécessaires à la connexion de la console. Le toubib vit ma demande d’un très mauvaise œil : ces implants servaient surtout à l’utilisation de drogues virtuelles capables d’envoyer en orbite n’importe quel infecté assez dingue pour s’injecter du code en intraveineuse. Certains parlaient même de mutation débilitante au point de transformer sa victime en monstre bavant et griffu. Des foutaises sans doute possible. Il n’empêche que ce salaud me fit payer le double pour « oublier » qu’il m’avait opéré et surtout procéder à la modification.

Trois longues heures de souffrance ininterrompues durant lesquelles j’ai souhaité mourir tant la douleur se révéla au-delà de toute description possible. Plus qu’un chirurgien, c’était un véritable boucher. A croire qu’il faisait tout son possible pour que je déguste à la hauteur de l’argent dépensé.

Il me révéla à la fin de l’intervention qu’il ne pouvait m’anesthésier de peur d’endommager les synapses déjà largement atrophiées par l’anomalie génétique. Il me conseilla de laisser reposer quelques jours avant d’utiliser les implants. A son regard, je compris qu’il me donnait ces conseils plus par habitude que par réelle conviction. Il me donna ses coordonnées directes par le réseau : il s’attendait vraisemblablement à me revoir rapidement.

Bien entendu, je ne suivis pas son conseil, trop impatient de contempler ce réseau jusqu’alors inaccessible. La première connexion me laissa sur les genoux. L’insertion des électrodes me ramena à la douleur subie sur la table d’opération au point que j’en hurlais à en réveiller tout le quartier. Mes cris cessèrent lorsque la pièce autour de moi se décomposa en zéros et uns volatiles. Le monde prenait une couleur que je ne connaissais pas. J’apercevais au loin des formes qui bougeaient, des êtres humains, des droïdes mais aussi des programmes traqueurs veillant silencieusement sur des nœuds du réseau. Bien plus loin encore s’élevait la tour centrale d’Europa et un quadrillage complexe des zéros et de uns formant serveurs et grilles de protections. En pianotant sur la console, je constatais que je pouvais zoomer sur des sections bien particulières pour les étudier. De mon niveau de néophyte, je compris rapidement que je pouvais déchirer certains nœuds pour m’introduire toujours plus profondément dans des lieux précis. Je n’osais pas encore jouer à ça avec des êtres dotés de conscience de peur d’être repéré et mis hors d’état de nuire.

Le réseau exerçait une fascination perverse sur moi. J’y dénichais les petits secrets des uns et des autres et je n’hésitais pas à balancer à l’autorité centrale des détails sur des lieux de réunion d’infectés. Je m’amusais de leur déchéance, des interventions des droïdes venus les abattre les uns après les autres.

Pour autant, une frustration croissait en moi.
Elle me guida jusqu’à ce que j’allais commettre aujourd’hui.

Pas une journée ne passait sans que je navigue sur le réseau. J’étais insatiable, dévorant le code par cette console providentielle. Cela étant, la lassitude m’envahissait peu à peu lorsque je découvris une singularité dans le réseau. Une chambre semblait exister en dehors même du cyberespace sans pour autant en être complètement déconnectée. Je l’observais de tout côté sans trouver une seule faille. Même les grilles protégeant l’accès à la tour centrale n’étaient pas aussi complexes. Un motif étrange enserrait les murs de cette pièce. Une noirceur pulsait à l’intérieur de ces anneaux serpentins. Je lançais un scan depuis ma console, espérant récolter quelques informations pouvant me renseigner sur ce phénomène étrange.

Le retour me plongea dans une confusion profonde. La console localisait au sein de la pièce deux entités, l’une biologique et l’autre virtuelle. Ce fut bien la seconde qui m’intrigua. Les droïdes pouvaient bien être d’une efficacité légendaire qu’ils n’en restaient pas moins que des robots sans âme ni conscience sur le réseau. Les programmes de défense de type araignée n’avaient pas vraiment d’intelligence propre et seul un modérateur central astucieux et retors était capable de tirer un parti efficace de ces deux outils. La console suggérait que ce qui se trouvait dans ce cube étanche serait le fantasme de tout infecté un peu fêlé : une intelligence artificielle.

Je ne pouvais vraiment y croire et la curiosité comme l’envie de prouver que la console se trompait m’incitèrent à forcer le passage. Tapotant à toute allure sur cette console que je maitrisais bien mieux à présent, je balançais à toute allure des lignes de codes malignes pour désolidariser les grilles protégeant le cube. Les lignes noirâtres réagirent instantanément, révélant la nature véritable de mon adversaire : un serpent aux crocs acérés qui déroula ses anneaux à toute vitesse. Les lignes de code claquaient furieusement vers mon avatar. J’avais peu de temps. Je débranchais une électrode et j’insérais dans l’un des deux implants libérés une dose de drogue virtuelle. De la production maison, codée pour les occasions de ce type, de quoi me booster les synapses à un niveau que n’importe quel infecté serait incapable d’attendre avec son pauvre corps biologique. Rebranchant, l’électrode, je plongeais à toute allure vers le serpent. La peur ressentie initialement se dissipa. Le virus esquiva ma charge, relâchant son emprise sur le cube. L’impact me fit chanceler jusque dans le monde physique. L’écho se répercuta jusqu’à la tour centrale et le réseau commença à crépiter. Des millions de pattes annonçant l’arrivée d’araignées pour mieux me tracer et me localiser.

Les parois du cube se fissurèrent avant d’exploser en un millier de fragments numériques.  L’espace d’un instant, j’entraperçus les deux créatures dans le cube. Les yeux noirs sans pupille ni iris trahirent l’inhumanité de la première. Même si nous sommes sur le réseau des avatars virtuels, nous gardons néanmoins des traces d’humanité car nous ne faisons que formaliser dans le cyberespace notre psyché humaine. Même les humains les plus dépravés dévoilent leurs origines. Ici, j’avais affaire à toute autre chose et je résistais tant bien que mal à me débrancher pour fuir loin du réseau. L’impression de l’avoir déjà rencontrée. Cette pression liée au code me ramena immédiatement à cette mise à mort il y a plusieurs  mois dans ce quartier industriel abandonné.

L’autre m’était également intimement lié. Cette femme rencontrée aussi à cet endroit semblait perdu dans la contemplation de l’intelligence artificielle. Le temps d’un battement de cil je scannais l’intégralité de son code, photographie volée d’un individu mis à nu. J’étais devenu expert de ces menus larcins.

Je m’éjectais à la hâte du réseau et je commençais ce qui allait être ma voie de sauvetage. La console restait avant tout une bouée pour moi dans ce vaste monde virtuelle et jamais je ne pourrais réellement égaler les infectés à leur jeu de manipulation du code. Il me fallait un hôte biologique prêt à accueillir ma conscience. J’avais compris depuis longtemps qu’il m’était possible de transférer même un court instant ma conscience dans un autre individu pour peu que j’ai assez de force pour le pousser loin de son corps physique. Jusqu’à maintenant, le code m’avait permis de dérober des droïdes mais très rarement des êtres humains. Les seuls à avoir été vraiment réceptifs se trouvaient parmi mes sœurs et frères d’infection. Pour autant, le lien était ténu et seule la drogue élaborée par mes soins maintenait le lien plus longtemps.

Le scan des données de cette femme m’offrit cette porte de sortie. Elle détenait ce que peu d’infectés parvenait à obtenir : son code source. Qui plus est, elle le maitrisait au point d’avoir altéré son corps, créant à son insu les micro-brèches nécessaires à une intrusion permanente de ma part. La première fois que je découvrais une infectée avec des synapses en aussi bon état. Le code n’avait pas altéré ni dégradé les connexions, ce qui renforçait la stabilité que je recherchais. Et j’avais son vrai nom : Aurora.

Il me fallait la traquer, la tuer et récupérer cette enveloppe. Peu m’importait qu’elle soit protégée par une intelligence artificielle ou quoique ce soit d’autre. Elle devait me céder sa place, juste retour des choses pour tout ce que j’avais enduré des sommets jusqu’aux plus sombres profondeurs.

J’avais perçu lors de notre brève connexion une vague direction sur le réseau. Elle me tirait vers la tour centrale. Etait-ce encore une de ces vaines anarchistes qui cherchait à renverser le système établi ?

J’en avais déjà dénoncé plus d’unes qui pensait révolutionner le système. Même si Europa était corrompue, le système en place nous protégeait encore de l’extérieur. Des utopistes sans foi ni loi, incapables de respecter les maîtres en place. Infecté j’étais mais toujours respectueux de ceux qui m’avaient vu naître.

L’espace autour de moi se déforme autour de moi lorsque je m’arrime aux premières grilles de la tour centrale. Ma proie se glisse déjà silencieusement dans le bâtiment, aidée par deux comparses. L’une d’elles me met particulièrement mal à l’aise. Elle mêle virtuel et réel avec une aisance déroutante, être hybride entre l’intelligence artificielle et l’infecté. L’autre n’est qu’un de ces clones créés à dessein qui a évolué à travers l’infection. Peu d’intérêt, vraiment.

Je m’étonne néanmoins de leur progression. Le chaos règne dans les rues d’Europa sans pour autant les perturber. Elles oscillent toutes trois entre le réseau et le monde physique, défaisant avec habilité et cohésion les différentes menaces qui se présentent à elles. Les quelques droïdes en faction s’entretuent sur leur passage. Elles les utilisent pour créer des brèches physiques là où elles ont besoin de progresser. Les araignées affluent par vague, en vain. Ma proie se joue d’elle, faisant disparaître un instant la rémanence laissée par les trois intruses dans le réseau interne de la tour centrale.

Je l’observe avec attention. Elle a retiré les implants oculaires que je lui connaissais, dévoilant des yeux dont la résolution qui s’y lit me bouleverse bien plus que je ne l’aurais cru. Je dois la tuer pour prendre son corps et en même temps, en moi, souffle une voix peinée par ce gâchis à venir. Dans une autre vie, peut être aurais-je pu la connaître l’apprécier, l’aimer. Ce n’est pas cette vie pour autant car je veux désormais ma place dans ce monde, loin du caniveau qui m’a élevé, auprès de ces parents qui m’ont rejeté.

Une électrode dans une main, j’insère au coeur de l’implant libéré la drogue qui sera  le sésame présidant à ma consécration. Le réseau se brouille un instant et les lignes de codes deviennent floues. Tout, autour de moi, vibre à une vitesse à rendre fou n’importe qui de sensé. Sauf que j’ai déjà basculé dans la folie et qu’Aurora doit être mienne. Les doutes m’assaillent. Je monte le volume de la musique, anesthésiant toute pensée, pour que seul ce but infâme m’occupe l’esprit.

Got a curse in, could be worse in
You first in a hearse in
Good as dead , nothing left in
Nothing left in, some be heading
I need a head rest in
And a feed from a warm breast

Mon avatar percute de plein fouet ma proie. Son « âme » chancelle hors de son corps. La brèche s’élargit sous les assauts du code hurlant autour d’elle. La bulle créée par la drogue étouffe tout son, la séparant de ses deux compagnes. Je croise son regard. Elle sourit avec tendresse. La tristesse m’envahit. Je pleure dans le monde physique. Je raffermis mon emprise pour autant. Son corps est à moi. Je la sens qui se dégage pour mieux m’attirer. Sa voix sonne dans mon esprit comme une consolation que je ne peux qu’à peine accepter. Elle connaît mon nom et ses mots couvrent jusqu’aux moindres vibrations de cette musique qui me coupait jusqu’alors des autres êtres vivants.

« Li, tu t’es perdu dans une bataille qui ne te concerne pas pour l’instant. Reste en moi et dors jusqu’à ce que nous soyons tous libérés de la folie d’Europa. »

Le serpent noir réapparait et s’enroule lentement autour de moi. Mon corps paralysé ne réagit plus. Dans mon esprit, je hurle silencieusement à mes mains d’arracher les électrodes qui me relient à la grille. En vain. Le sourire d’Aurora exprime une peine profonde. Les lignes de codes qu’elle m’adresse sont caressantes, tentent de compenser la violente entrave du reptile numérique.  Le piège se referme sur le chasseur et je disparais peu à peu dans son regard.

« Tu vivras en moi jusqu’à notre libération, Li… »

Finissez l’histoire avec le dernier chapitre, Ex Nihilo!

Ouroboros

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Cyberpunked Eden
by *ArchmageSalmir
Anthro / Digital Media / Painting & Airbrushing ©2010-2013 *ArchmageSalmir

Presque trois semaines se sont écoulées depuis la dernière publication.
Les idées fourmillent mais les coucher sur papier (virtuel ^_^) se révèlent plus ardus que je ne pensais, du moins leur donner la consistance que je désire. 
Ce cycle sans nom qui prend place après Deus Ex Machina dans la cité dystopique d’Europa touche bientôt à sa fin.
Change (in the house of flies) de Deftones est la chanson qui m’a inspiré cette ambiance de fin du monde.
Décadence et cruauté flirtent avec le sensuel dans cette composition captivante.

Voici donc le huitième chapitre de cette histoire.

Bonne lecture!

Jardin d’Eden perché dans les nuages, je rêve de ces jours d’avant la chute, de ces instants que je pensais à jamais dissimulés par les brumes du code.
Les zéro et les uns s’effaçaient peu à peu pour laisser place à ces souvenirs douloureux.
Je les aurais préférés enterrés éternellement dans ce jardin paradisiaque suspendu au dessus de ce chaos qui dévaste Europa.

La nuit ne me berçait plus qu’à peine, la lune se riait de mes cauchemars, les cris montaient des ruines fumantes de notre déchéance.
J’avais échoué en tant que chef exécutif adjoint parce que je pensais que William Werner serait immuable au même titre que ces tours qui griffent le ciel à nouveau nuageux.

Le code devait me sustenter, me faire oublier que nous n’étions plus qu’une enclave au milieu de vastes plaines désolées, ravagées par ce code que j’ai participé à relâcher sur le continent au côté de Werner, parce que je le jalousais secrètement d’avoir tant de pouvoirs, d’être à ce point reconnu par la communauté scientifique internationale pour avoir conçu cette chambre de réalité virtuelle.

J’avais échoué en tant que scientifique mais quelque part également en tant qu’homme.

Etrangement, je n’en avais jamais vraiment eu honte.
Seuls ces souvenirs tenaces se révélaient insupportables et le code aurait du servir de placebo pour me débarrasser de cette amertume, de cette sensation d’échec qui continuait malgré tout de me poursuivre.

Un rayon de soleil traversa la baie vitrée, sa chaleur caressa le masque qui me tenait lieu de visage, m’entraînant dans les méandres d’une rencontre qui allait déterminer mon existence.
Un murmure qui se riait de moi :

I watched a change
In you
It’s like you never
Had wings

Qui aurait cru que l’astre du jour allait tant nous manquer ?

Etait-ce une femme ou un homme que j’attendais ce jour là ?

Voilà bien un élément que ma mémoire avait choisi de me dissimuler pour toujours.
J’étais jeune, fringuant, amoureux, peut être trop si l’on peut l’être et je me serais tué pour lui, pour elle.

Etait-ce réciproque ?

Sans doute pas comme j’allais le découvrir. L’aveuglement des sentiments me gouvernait, j’y croyais, je faisais confiance, une erreur de jeunesse que je ne risquais pas de répéter.

Ce moment de ma vie avait une saveur bien particulière car il devait, avec le recul, me conditionner à ce que j’allais commettre par la suite.
Cela n’excusait pas pour autant mon comportement, bien que cela me rassurait de penser que je ne fus pas entièrement responsable de tous mes actes.

J’avais attendu pendant des heures, le soleil s’était mué en nuages, les nuages en nuit, puis la pluie était venue et avec elle l’amertume d’avoir été abandonné.
Dans une ville inconnue, par celui ou celle que j’aimais parce que j’étais trop jeune, trop brillant, trop émotif. Les explications m’étaient parvenues quelques semaines plus tard après un long silence douloureux. Je me réveillais chaque nuit à sa recherche, en vain.  Studio vidé de toutes ses affaires, murs nus, salle de bains glaciale et seul un soupçon de parfum qui flottait dans l’unique pièce, me rappelant à chaque instant que nous avions été deux.

Le PAD sonna avec insistance, me tirant de ma rêverie. Hiro et certainement Duchesne.

Les deux visages grotesques s’affichèrent en projection holographique.
A l’image de feu Werner, des créatures boursouflées d’angoisse, d’avidité et de code muté.

Mon futur prochain pour avoir abusé trop longuement de ce poison qui nous améliorait à mesure qu’il nous tuait.

Visages convulsés de colère. Les sifflements de Hiro me tapaient particulièrement sur les nerfs.

« Tobias, qu’est ce qui passe à Europa ? 48h sans aucun rapport de votre part ! »

Je soupirai, passai une main lasse sur mon visage, remarquai au passage que des bubons avaient commencé à fleurir sur mon front, nourris par cette peau devenue aussi épaisse que du cuir trop tanné.

« Europa… Hiro, vous savez bien que depuis « l’accident » de Werner, c’est le bazar. On ne tient plus la population. Les modérateurs centraux perdent les pédales, les mutations déferlent d’un peu partout et certains « contaminés » parviendraient même à dompter le code. Le navire est en train de sombrer et ce sont les rats à l’intérieur qui élargissent malgré eux les failles dans la coque… »

Râles de Duchesne.

« Ce n’est pas pour vous plaindre que nous vous avons confié ce poste, Tobias, mais bien pour nettoyer ce merdier. Si Esope et Edo devaient être contaminées… »

Je ne le laissai même pas finir que j’embrayai sur leur ritournelle habituelle.

« … ce serait la fin de l’humanité telle que nous la connaissons… Oui, je sais Duchesne, je vais faire en sorte qu’Europa redevienne le bastion de stabilité, garant de l’avenir de l’humanité tel que vous trois le voyiez… »

J’y mettais autant de conviction que faire ce peut même si je savais pertinemment que je n’y croyais plus. Le retour des souvenirs n’avait fait qu’ébranler mes convictions, me rappelant à quel point tout ce foutoir n’était qu’une aberration construite par des malades.

Les salutations de Hiro furent glaciales, Duchesne fut à peine plus aimable. Cela tombait bien qu’ils coupent la liaison puisqu’une nouvelle détonation retentit en contrebas. Je traînai ma carcasse mutante jusqu’au bord du parapet clôturant le jardin céleste. Un nouveau quartier venait de tomber. Des canalisations avait explosé, libérant du code brut, accompagné de clones esclaves mutés. Les détachements d’androïdes dépêchés à la hâte étaient à peine capables de circonscrire l’épidémie. Une brève connexion au réseau me renvoyait les images de modérateurs terrifiés, de citoyens confrontés à la réalité que nous leur dissimulions depuis tant d’années.

Europa ne tomberait pas ce soir mais ce n’était qu’une question de jours.

Hiro n’était qu’un abruti avide et sans scrupules et je n’avais fait qu’encourager dans cette voie en collaborant avec lui peu avant la chute…

Un café un soir non loin de Tokyo. Hiro m’attendait avec son sourire de bon commercial. Il n’avait jamais été doué pour tout ce qui était scientifique. Je l’avais rencontré dix ans auparavant sur les bancs de la fac. Plus âgé que moi, il menait une carrière peu reluisante d’assistant de professeur-chercheur parce qu’il n’avait pas été capable au fil des années de décrocher le diplôme qui lui permettrait d’obtenir une bourse et une chaire dans l’université qu’il fréquentait. Il manquait clairement de génie mais avait un talent particulier pour embobiner les gens et vendre tout et n’importe quoi. Je le savais dealer à ses moments perdus et ce n’était par rare qu’il me fourgue de la came durant mon doctorat. Ses mélanges maisons m’offraient des nuits tranquilles en vue des examens qu’il était bien incapable de passer avec succès.

Quoiqu’il en soit, dix ans après notre première rencontre, il me contactait pour discuter en tout bien tout honneur dans un café de Tokyo.
Il avait appris que je travaillais pour Werner et je savais qu’il était en concurrence avec ce dernier. Comment était-il arrivé à diriger un centre de recherche aussi pointu ?

Jamais je ne le saurais mais cela allait sans dire qu’il avait du intriguer avec le talent que je lui connaissais. Ce soir-là, il me parut radieux, profondément séduisant. J’osais à peine me l’avouer mais je le désirais. L’âge l’avait notablement amélioré et il émanait de lui une sensualité animale. Je me perdais dans son regard, son sourire avant de réaliser qu’il me demandait ni plus ni moins de trahir mon actuel employeur. Il me savait mal payé, peu reconnu. Il jouait sur mon ressentiment, sur le mépris comme la jalousie que je portais à Werner. Il me confia un virus à insérer dans la matrice conçue dans le centre. Cela devait faire dérailler le système, écraser définitivement les données et causer la fermeture du centre. Bien entendu, il me garantissait d’être récupéré au sein de son propre bureau de recherche. Il ne voulait pas voir mon talent partir chez la concurrence.

Comment pouvais-je refuser pareille proposition ?

Je scellais notre engagement en trinquant. Un champagne fort coûteux qui nous est rapidement monté à la tête, à l’un comme à l’autre. Cette sensualité ressentie s’est confirmé quelques heures plus tard. Au cœur de la nuit, dans cette chambre d’hôtel que je ne reverrais jamais, Hiro s’est donné à moi puissamment. Sa virilité, son odeur, ses mains… une hardiesse que je n’avais jamais connu auparavant chez un homme, qui m’a fait oublié un instant cet abandon des années auparavant même si ce ne fut que pour une nuit. Je me réveillais le lendemain matin, seul, à nouveau.

Le PAD bipa à nouveau. Ces souvenirs devenaient de plus en plus prégnants au point de me faire oublier la réalité. Les alertes s’accumulaient sur l’écran tactile depuis dix bonnes minutes et je ne les avais pourtant pas entendues. Je frissonnai en me remémorant l’état catatonique de Werner connecté à sa machine. Peut-être est-ce cela l’avenir de toute personne exposée trop longtemps au code.

Les messages des modérateurs dépassés par les évènements me donnaient un compte rendu catastrophique des travaux de sécurisation des secteurs internes d’Europa. Nous avions renoncé à tous les quartiers périphériques. Les sous-sols étaient condamnés et continuaient pourtant à déverser des clones corrompus par le code. Je savais pertinemment que bétonner les conduites n’étaient pas une solution mais cela rassurait les troupes.

Le code a cette propriété de déchirer les trames une à une pour laisser pénétrer ce qu’il a de plus corrupteur au sein même de l’organisme hôte sans que celui-ci puisse y opposer la moindre des résistances.

Du moins, c’est ainsi que nous l’avions analysé et compris jusqu’à ce que Bernice nous démontre le contraire.

Sauf que Bernice avait disparu et cela, d’une certaine manière, je l’avais accueilli à l’époque avec un soulagement non dissimulé.

Bernice ou la favorite de Werner. Dès son arrivée dans le centre, je m’étais senti mal à l’aise en sa présence. Quelque chose en elle me ramenait à des moments douloureux du passé. Pour autant, elle était la plus brillante du centre et les avancées en termes d’ingénierie virtuelle passaient par elle. Werner comptait énormément sur son talent au point de nous délaisser, au point de me pousser à le trahir avec le virus donné par Hiro. Pour ainsi dire, cela n’avait pas donné ce que mon « employeur » escomptait. La matrice avait bien été détruite mais avait surtout généré deux intelligences artificielles hors de tout contrôle. Bernice, fabuleuse Bernice les avait d’ailleurs retrouvés et je ne pouvais m’empêcher de la jalouser. Tant de chance, tant de talent, une intelligence aiguisée, un sens des priorités que ne cessait d’encenser Werner. Et moi qui rongeait mon frein, mes projets mis entre parenthèses parce que ce n’était pas assez en avance sur son temps. Trop peu ambitieux vu l’urgence qui menaçait l’humanité.

J’avais accueilli l’échec de Bernice avec satisfaction même si cela nous condamnait à la terreur, à la claustration. La délivrance était venue d’elle une fois de plus. Ce fut à ce moment-là que j’ai réalisé que Werner sombrait, qu’il supportait de moins en moins cette femme qui se croyait capable de nous mener. Lorsqu’il nous annonça un soir qu’elle avait disparu, je sus qu’il avait agi pour le bien de la communauté. Europa était apparue ensuite et mes projets purent être mis en œuvre.

Des containers étanches au code, voilà ma plus belle invention qui avait permis de confiner les trois sujets ADAM, EVE et LILITH. Jamais je n’avais été remercié pour cette technologie et allié au savoir faire que  Werner avait réussi à tirer de Bernice, nous étions en mesure de construire Europa petit à petit tout en offrant aux centres de Paris et de Tokyo les moyens de s’en sortir progressivement.

Je devais enfin être récompensé en prenant la tête des modérateurs centraux.

Le vide m’attendait au sommet. J’avais tant aspiré au pouvoir que je ne savais plus qu’en faire.
Depuis ce jardin suspendu, prison dorée s’il en était, je surveillais Europa au côté d’un Werner vieillissant et mutant, à peine capable d’enchaîner deux pensées rationnelles en dehors du réseau.

Ce réseau que j’avais fini par haïr, interconnecté en permanence, lisant dans le cœur des uns et des autres, reprogrammant sans cesse pour s’assurer que la société allait dans le bon sens.
Expérimentant sur les humains de synthèse, ces clones engendrés grâce au code pour produire un code raffiné, sans danger pour cette humanité que j’avais décidé de sauver d’elle-même.

Sauf que ce code ne me nourrissait plus suffisamment. J’avais besoin de ce shoot qui courrait dans mes veines, me faisait oublier ma condition, cette solitude qui me rongeait progressivement.
Le spécimen LILITH m’approvisionnait en code pur à l’insu du système. Je savais dissimuler mes traces et les trois patriarches manquaient bien trop de constance à présent qu’ils sommeillaient péniblement sur le réseau.

A mesure que j’oubliais, la vie me paraissait plus joyeuse, moins inquiétante jusqu’à ce que les cauchemars commencent. Une impression de menace, constante, impalpable qui me plaquait au lit.
L’envie de crier mais le souffle coupé et cette silhouette enténébrée qui m’observait. Je l’entrapercevais du coin de l’œil, présence monstrueuse capable de m’avaler en un instant.

Toujours ces mots soufflés dans une sensualité aussi douce que perverse…

Now you feel
So Alive
I’ve watched you change

La prise de code ne faisait qu’intensifier ces terreurs nocturnes, dévoilant peu à peu la créature. Gracile, dépourvue de genre, je n’aurais pu savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Ses yeux incolores trahissaient une souffrance profonde, ses cheveux ternes n’appelaient aucune sensualité et sa bouche tordue par l’amertume me mettait profondément mal à l’aise. Je la connaissais, j’en étais certain mais où l’avais-je rencontrée ?

Jamais elle ne me parlait. Mais la menace était bien réelle. Je sentais qu’elle me rongeait de l’intérieur. Les premiers stigmates liés au code apparurent à cette époque.

Puis un jour, elle ne m’apparût plus. Je corrélais ce fait à la disparition de LILITH. Le caisson avait été éventré par le code. Je le croyais totalement invulnérable et l’impensable était arrivé. Je dissimulais l’information à Werner, encore qu’il n’était même plus capable de réaliser que le cœur de notre dispositif avait disparu, trop occupé à assouvir ses appétits pervers sur le réseau. Les premiers infectés apparurent alors et je paniquai car je compris que LILITH vivait en totale liberté dans Europa, contaminant autour d’elle sans fin et sans doute inconsciente de tout ce qu’elle détruisait ainsi. Des modérateurs commencèrent à muter et en remontant la piste je compris qu’une certaine prostituée officiait en ville. Les descriptions rapportées identifièrent clairement la créature de mon rêve.

Mais il était déjà trop tard. Mes jambes me portaient à peine, les mutations devenaient visibles et je ne pouvais plus agir que par des expédients, des androïdes sans âme, incapables d’accomplir correctement le travail pour lequel ils avaient été assemblés au point que l’un d’eux avait porté au sein même de la chambre de Werner le virus capable de le détruire. Sa structure me rappelait étrangement le programme transmis par Hiro il y avait si longtemps…

Jouerait-il encore double jeu ?

La douleur me rappela à la réalité, intensifiée par la sensation d’être observé au sein de ce jardin supposé inviolable.
En haut d’une tour de plus de 500 mètres, accessible par un unique ascenseur sécurisé et hermétique aux accès réseaux extérieurs, il semblait peu probable que qui que ce soit puisse venir me déranger dans ma retraite céleste.

Pourtant la terreur planait, invisible mais constante, me prenant à la gorge, m’étouffant dans la crainte. Avec dégoût, je me projetai dans le réseau, scrutant chaque zéro et un constituant la trame du jardin. Les buissons remodelés par le code, les haies, jusqu’aux brins d’herbes. Puis finalement l’arbre au cœur de mon paradis caché. Un serpent noirâtre s’y enroulait autour. Fascinant et surprenant, le reptile dévorait sa propre queue. Le code qui le composait vibrait d’une énergie étrange, résonnant en moi dans ses murmures qui me perturbaient tant…

I took you home
Set you on the glass
I pulled off your wings
Then I laughed

La vibration, s’intensifiant, donna naissance une silhouette qui m’était à la fois familière et complètement étrangère. J’y reconnaissais les traits de Bernice qui se serait fondue dans l’androgynie glaciale du démon entr’aperçu dans mes cauchemars. De ses yeux d’ébène émanait cette cruauté propre aux intelligences artificielles que nous redoutions temps.

Son sourire charriait des lames et je tentai de me déconnecter à la hâte du réseau.

L’environnement codé se brouilla, les zéros et uns s’enroulèrent autour de moi, m’immobilisant, épousant mon propre code.
Je remarquai avec un soupçon de panique que ces liens s’étendaient jusqu’au serpent. L’intelligence artificielle qui était Bernice sans être tout à fait elle ricana.

« Piégé, Tobias. »

Je balbutiais.

« Qu’êtes-vous ? »

Pour ainsi dire, je ne m’attendais pas vraiment à une réponse.

« L’image de Bernice après que Werner l’ait torturée à mort. »

Ses yeux étincelaient de haine. La curiosité me dévorait. J’osais.

« Où est LILITH ? »

Nouveau rire de Bernice. Le sarcasme se mêlait au mépris.

« Partout et nul part. Elle est celle que j’ai aimée, sacrifiée, puis libérée. Elle erre dans Europa, renversant votre paradis autarcique. Ce serpent n’est que le virus que j’ai libéré par un éveillé. »

Cette discussion me faisait gagner du temps. Je disséquais à toute allure le code. Ce que Bernice ne semblait pas saisir, c’est que nous avions fait des progrès sur l’exploitation brute du code depuis les premières fuites et si nous n’étions pas encore capables de colmater les brèches, nous pouvions pour quelques uns d’entre nous d’accumuler suffisamment de code corrompu pour le décharger en un point précis. Les effets constatés étaient dévastateurs tant pour l’émetteur que pour la victime.

Je n’avais pour ainsi dire plus grand-chose à perdre de toute manière.

Je continuais à la faire parler.

« Pourquoi maintenant ? »

Son sourire se fit soudain bienveillant.
Etrangement, cet élan de bienveillance et de sincérité finit de réveiller ses souvenirs que  je pensais scellés à jamais dans les brumes du passé.
Je connaissais Bernice depuis bien plus longtemps que je l’aurais voulu.

« Je suis la virtualisation du désir le plus profond de Bernice. Elle souhaitait la fin du monde parce qu’elle avait perdu tout espoir. Les forts s’engraissaient sur les faibles, l’amour, le partage avaient quitté les cœurs des êtres humains. Guerres intestines, avidité, dévastation, sapience perdue. Elle voulait mourir avec le monde pour renaître ailleurs dans un univers loin de ces calamités. »

Elle s’interrompit un instant. Le code tourbillonnait en moi à pleine vitesse.
Je devenais la matrice capable d’accélérer ces zéros et uns mutagènes pour les transformer en arme létale. Le serpent desserra un instant ces anneaux, compromettant sa maîtresse.

Je dégageai mon avatar et relâchais brutalement le code sur le serpent. Le rebond toucha l’intelligence artificielle. Le virus enserrant l’arbre se tordit, relâchant totalement son emprise. Le contrecoup m’éjecta du réseau. Je reprenais connaissance dans un jardin ensanglanté. J’avais muté au-delà de tout contrôle. Chair purulente, gigantesque, un visage piégé au sein d’un corps frémissant. Je n’avais plus rien d’humain hormis cette vilaine âme logée à l’intérieur de cette enveloppe déchue.

Le murmure reprit, lancinant, effrayant car la voix émanait de l’arbre à présent…

I look at the cross
Then I look away
Give you the gun
Blow me away

L’intelligence artificielle avait survécu. Je le présentais avant même qu’elle réapparaisse. Le PAD bipa encore et encore. Je remarquai qu’il glissait paresseusement au milieu des plis frissonnants de ma peau. Mes bras, réduits à de simples allumettes, ne pouvaient s’en saisir. Je lançais une impulsion réseau sans trop vraiment y croire. Zéros et uns répercutèrent avec facilité mon mouvement. Je compris soudain pourquoi Werner appréciant tant de se perdre dans les méandres du cyberespace. Ce monde virtuel lui rendait le corps qu’il avait perdu au nom de l’humanité.

Le PAD projeta l’hologramme agrandi de l’intelligence artificielle qui se faisait appeler Bernice. Malgré l’agression qu’elle venait de subir, son visage témoignait d’un calme inhumain.

« Ils vont venir pour toi, Tobias. Tu es le dernier d’Europa à supporter ce régime corrompu. Werner comme toi avaient œuvré dans le sens que j’attendais de vous. Votre avidité m’a servie au-delà de toutes mes espérances. Je rends cette terre aux plus aptes à survivre dans les désolations ravagées par le code. Il n’est plus question d’une poignée d’individus se substitue à la volonté de toute une population. »

Je bavais de rage. Même si j’avais abandonné dans le secret de mon âme, je ne pouvais me résoudre à l’idée d’avoir ainsi été manipulé et utilisé par cette créature désincarnée.

« Voici mon dernier cadeau, Tobias. »

La projection se modifia graduellement pour laisser place à un assemblage de lignes de code représentant une seringue stylisée.

« Suicide-toi avec ce virus. J’ai pitié de ton état et je n’ose même pas imaginer ce que te ferons subir mes enfants lorsqu’ils te découvriront. Autant que tu en finisses maintenant… »

Sincérité et compassion filtraient de sa voix synthétisée. Je brisais le PAD pour toute réponse lorsque la porte de l’ascenseur menant au jardin explosa.

Trois silhouettes se découpaient dans l’embrasure éclairée par les étincelles intermittentes d’une cage dévastée…

Le récit d’Europa se poursuit dans Aurora!