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NetRunner: Grimore
by ~LeeJJ
Digital Art / Drawings & Paintings / Sci-Fi ©2013 ~LeeJJ

Europa sombre dans le chaos et la fin de cette suite de Deus Ex Machina arrive à grand pas même si l’écriture se fait plus espacée et demande plus de réflexion comme de concentration.
A travers ce passage, j’ai souhaité plonger plus profondément dans ce qui compose ce cyberespace en vase clos dans lequel les différents protagonistes ont évolué. C’est aussi la révélation du nom de l’héroïne aperçue depuis DATAsucker jusqu’à Darwin. De quoi raccrocher les wagons et comprendre un peu mieux la chronologie de l’histoire avec, en musique, Excess de Tricky.
Tout simplement parce que cette chanson au rythme haletant accompagne à merveille cette sensation de prise de vitesse incontrôlable qui s’opère dans cette Europa moribonde.

Bonne lecture!

La console vibre sous mon impulsion, me propulse au plus profond du réseau. Zéro et uns défilent autour de moi, traces rémanentes de ma plongée en apnée. Je frissonne à peine lorsque je dépasse ce stade où je me sens  bien moins humain que ce que je devrais être.

Je pousse la musique à fond pour étouffer les cris de la cité.

I believe in people lyin’
I believe in people dyin’
I believe in people tryin’
I believe in people cryin’

Une voix qui m’apaise, me rappelle mon objectif qui porte un nom aux allures de code : Aurora.

Je te retrouverai et je te dévorerai parce que c’est ainsi que je pourrais enfin être complet et cesser de souffrir de mon handicap.

Les électrodes enfichées dans mon crâne me font souffrir mais je maintiens mon cap et le réseau m’enlace dans cette valse que j’espère être la dernière. Etre infecté sans avoir les avantages est un véritable calvaire que je subis depuis de si longs mois que j’en suis presque devenu fou.

Méprisée par les parias, chassée par les autorités, une créature perdue à la surface d’Europa cherchant un sens à sa vie qui semblait jusqu’alors toute tracée.

Une mère et un père modérateurs centraux, capables de s’offrir ce qu’ils voulaient. Sauf qu’un dysfonctionnement est arrivé dans la machine. L’ADN reprogrammé a muté et l’enfant parfait qu’il devait avoir a été infecté par ce code devenu incontrôlable à mesure que le temps passait.

Un monstre pour les siens rejeté dans les quartiers pauvres et forcés de grandir au milieu des junkies du code, tous plus dépravés les uns que les autres. J’aurais tué pour être normal, massacré pour être différent car le code m’avait changé d’une manière profondément injuste. Je percevais ceux qui étaient infectés mais j’étais incapable d’agir sur le code en lui-même. Mes synapses ne réagissaient pas, mes sens m’abandonnaient au moment crucial et ces zéros et uns ne se révélaient à moi qu’à travers une bouillie infâme et brouillée. A y perdre la tête à en mourir, jusqu’à ce que j’assiste à une mise à mort bien particulière.

Un ciel de plomb et des déflagrations qui attirèrent mon attention dans ce quartier industriel désaffecté. Dans mon souvenir, personne n’osait se risquer ici. La zone était connue pour servir de zone de traque privilégiée pour les forces d’interventions des modérateurs. Pourtant, un affrontement s’y déroulait depuis de longues minutes et, il faut dire ce qui est, le goût du sang et de la violence m’avaient appâté. Un homme et une femme se faisaient face dans un déluge d’assauts codés. Du moins, c’est ainsi que je le comprenais bien que je ne perçus pas une once des coups portés. L’homme dominait, acculant son adversaire. Peine perdue, la jeune femme aux yeux masqués par des prothèses oculaires déchaîna soudain les enfers, la bouche tordue dans un rictus mêlant haine et désespoir. Son agresseur vacilla, étourdi par la réplique, ce qui donna à son assaillante le temps de fuir.

Toujours dissimulé, je l’observais. Il n’agonisait pas vraiment mais semblait plongé dans une sorte de transe contemplative. J’avais déjà vu ce phénomène chez quelques infectés et je savais que peu en était sorti indemne. Ceux qui en réchappaient avaient le cerveau irrémédiablement ravagé par les souvenirs revenus à la surface. Les autres, la majorité, il faut le reconnaître, se faisaient cueillir en plein trip par les droïdes qui ne manquaient pas de les localiser.

C’est ce qui devait arriver à mon camarade ici présent. La vague habituelle de chaleur descendit sur le quartier, brûlante et étouffante. Je suffoquais, cherchant tant à reprendre mon souffle qu’à dissimuler ma présence.

La chance voulut que les droïdes m’ignorent grâce à ce futur cadavre. Il émettait un code puissant, bien trop présent pour que les forces d’intervention détectent la présence de l’avorton que je suis.

Ses cris retentissent encore dans mon esprit. Mon goût immodéré pour la violence gratuite ne m’avait pourtant pas préparé à cette exécution. Ironie de la chose : la froideur clinique des droïdes contrastait profondément avec la chaleur que dégageait la venue de ces massacreurs aseptisés.

Ce fut sans doute ce qui me remua le plus et qui me revient encore dans mes cauchemars. La peur d’être soi-même pris entre les feux de ces monstres d’insensibilité ?

Sans doute…

Cela étant, mon défunt camarade me laissa un cadeau qui allait changer ma vie d’infecté handicapé.

Le sac qu’il abandonna derrière lui contenait une console permettant de se connecter au réseau. J’étais familier de ce modèle : mes parents possédaient ce type d’équipement lié à leur fonction de modérateurs centraux. Bien entendu, ce matériel était réservé uniquement à la modération centrale.

Comment avait-il pu se procurer un tel bijou au nez et à la barbe de l’autorité en place ?

Il avait emporté son secret dans la tombe, ce qui ne me dérangeait pas pour autant car j’avais trouvé sans le savoir le sésame qui me permettrait de me fondre dans le cyberespace au même titre que n’importe quel infecté.

La nuit suivante, je dénichais un chirurgien dans la basse ville pour me faire opérer. Il me fallait les implants nécessaires à la connexion de la console. Le toubib vit ma demande d’un très mauvaise œil : ces implants servaient surtout à l’utilisation de drogues virtuelles capables d’envoyer en orbite n’importe quel infecté assez dingue pour s’injecter du code en intraveineuse. Certains parlaient même de mutation débilitante au point de transformer sa victime en monstre bavant et griffu. Des foutaises sans doute possible. Il n’empêche que ce salaud me fit payer le double pour « oublier » qu’il m’avait opéré et surtout procéder à la modification.

Trois longues heures de souffrance ininterrompues durant lesquelles j’ai souhaité mourir tant la douleur se révéla au-delà de toute description possible. Plus qu’un chirurgien, c’était un véritable boucher. A croire qu’il faisait tout son possible pour que je déguste à la hauteur de l’argent dépensé.

Il me révéla à la fin de l’intervention qu’il ne pouvait m’anesthésier de peur d’endommager les synapses déjà largement atrophiées par l’anomalie génétique. Il me conseilla de laisser reposer quelques jours avant d’utiliser les implants. A son regard, je compris qu’il me donnait ces conseils plus par habitude que par réelle conviction. Il me donna ses coordonnées directes par le réseau : il s’attendait vraisemblablement à me revoir rapidement.

Bien entendu, je ne suivis pas son conseil, trop impatient de contempler ce réseau jusqu’alors inaccessible. La première connexion me laissa sur les genoux. L’insertion des électrodes me ramena à la douleur subie sur la table d’opération au point que j’en hurlais à en réveiller tout le quartier. Mes cris cessèrent lorsque la pièce autour de moi se décomposa en zéros et uns volatiles. Le monde prenait une couleur que je ne connaissais pas. J’apercevais au loin des formes qui bougeaient, des êtres humains, des droïdes mais aussi des programmes traqueurs veillant silencieusement sur des nœuds du réseau. Bien plus loin encore s’élevait la tour centrale d’Europa et un quadrillage complexe des zéros et de uns formant serveurs et grilles de protections. En pianotant sur la console, je constatais que je pouvais zoomer sur des sections bien particulières pour les étudier. De mon niveau de néophyte, je compris rapidement que je pouvais déchirer certains nœuds pour m’introduire toujours plus profondément dans des lieux précis. Je n’osais pas encore jouer à ça avec des êtres dotés de conscience de peur d’être repéré et mis hors d’état de nuire.

Le réseau exerçait une fascination perverse sur moi. J’y dénichais les petits secrets des uns et des autres et je n’hésitais pas à balancer à l’autorité centrale des détails sur des lieux de réunion d’infectés. Je m’amusais de leur déchéance, des interventions des droïdes venus les abattre les uns après les autres.

Pour autant, une frustration croissait en moi.
Elle me guida jusqu’à ce que j’allais commettre aujourd’hui.

Pas une journée ne passait sans que je navigue sur le réseau. J’étais insatiable, dévorant le code par cette console providentielle. Cela étant, la lassitude m’envahissait peu à peu lorsque je découvris une singularité dans le réseau. Une chambre semblait exister en dehors même du cyberespace sans pour autant en être complètement déconnectée. Je l’observais de tout côté sans trouver une seule faille. Même les grilles protégeant l’accès à la tour centrale n’étaient pas aussi complexes. Un motif étrange enserrait les murs de cette pièce. Une noirceur pulsait à l’intérieur de ces anneaux serpentins. Je lançais un scan depuis ma console, espérant récolter quelques informations pouvant me renseigner sur ce phénomène étrange.

Le retour me plongea dans une confusion profonde. La console localisait au sein de la pièce deux entités, l’une biologique et l’autre virtuelle. Ce fut bien la seconde qui m’intrigua. Les droïdes pouvaient bien être d’une efficacité légendaire qu’ils n’en restaient pas moins que des robots sans âme ni conscience sur le réseau. Les programmes de défense de type araignée n’avaient pas vraiment d’intelligence propre et seul un modérateur central astucieux et retors était capable de tirer un parti efficace de ces deux outils. La console suggérait que ce qui se trouvait dans ce cube étanche serait le fantasme de tout infecté un peu fêlé : une intelligence artificielle.

Je ne pouvais vraiment y croire et la curiosité comme l’envie de prouver que la console se trompait m’incitèrent à forcer le passage. Tapotant à toute allure sur cette console que je maitrisais bien mieux à présent, je balançais à toute allure des lignes de codes malignes pour désolidariser les grilles protégeant le cube. Les lignes noirâtres réagirent instantanément, révélant la nature véritable de mon adversaire : un serpent aux crocs acérés qui déroula ses anneaux à toute vitesse. Les lignes de code claquaient furieusement vers mon avatar. J’avais peu de temps. Je débranchais une électrode et j’insérais dans l’un des deux implants libérés une dose de drogue virtuelle. De la production maison, codée pour les occasions de ce type, de quoi me booster les synapses à un niveau que n’importe quel infecté serait incapable d’attendre avec son pauvre corps biologique. Rebranchant, l’électrode, je plongeais à toute allure vers le serpent. La peur ressentie initialement se dissipa. Le virus esquiva ma charge, relâchant son emprise sur le cube. L’impact me fit chanceler jusque dans le monde physique. L’écho se répercuta jusqu’à la tour centrale et le réseau commença à crépiter. Des millions de pattes annonçant l’arrivée d’araignées pour mieux me tracer et me localiser.

Les parois du cube se fissurèrent avant d’exploser en un millier de fragments numériques.  L’espace d’un instant, j’entraperçus les deux créatures dans le cube. Les yeux noirs sans pupille ni iris trahirent l’inhumanité de la première. Même si nous sommes sur le réseau des avatars virtuels, nous gardons néanmoins des traces d’humanité car nous ne faisons que formaliser dans le cyberespace notre psyché humaine. Même les humains les plus dépravés dévoilent leurs origines. Ici, j’avais affaire à toute autre chose et je résistais tant bien que mal à me débrancher pour fuir loin du réseau. L’impression de l’avoir déjà rencontrée. Cette pression liée au code me ramena immédiatement à cette mise à mort il y a plusieurs  mois dans ce quartier industriel abandonné.

L’autre m’était également intimement lié. Cette femme rencontrée aussi à cet endroit semblait perdu dans la contemplation de l’intelligence artificielle. Le temps d’un battement de cil je scannais l’intégralité de son code, photographie volée d’un individu mis à nu. J’étais devenu expert de ces menus larcins.

Je m’éjectais à la hâte du réseau et je commençais ce qui allait être ma voie de sauvetage. La console restait avant tout une bouée pour moi dans ce vaste monde virtuelle et jamais je ne pourrais réellement égaler les infectés à leur jeu de manipulation du code. Il me fallait un hôte biologique prêt à accueillir ma conscience. J’avais compris depuis longtemps qu’il m’était possible de transférer même un court instant ma conscience dans un autre individu pour peu que j’ai assez de force pour le pousser loin de son corps physique. Jusqu’à maintenant, le code m’avait permis de dérober des droïdes mais très rarement des êtres humains. Les seuls à avoir été vraiment réceptifs se trouvaient parmi mes sœurs et frères d’infection. Pour autant, le lien était ténu et seule la drogue élaborée par mes soins maintenait le lien plus longtemps.

Le scan des données de cette femme m’offrit cette porte de sortie. Elle détenait ce que peu d’infectés parvenait à obtenir : son code source. Qui plus est, elle le maitrisait au point d’avoir altéré son corps, créant à son insu les micro-brèches nécessaires à une intrusion permanente de ma part. La première fois que je découvrais une infectée avec des synapses en aussi bon état. Le code n’avait pas altéré ni dégradé les connexions, ce qui renforçait la stabilité que je recherchais. Et j’avais son vrai nom : Aurora.

Il me fallait la traquer, la tuer et récupérer cette enveloppe. Peu m’importait qu’elle soit protégée par une intelligence artificielle ou quoique ce soit d’autre. Elle devait me céder sa place, juste retour des choses pour tout ce que j’avais enduré des sommets jusqu’aux plus sombres profondeurs.

J’avais perçu lors de notre brève connexion une vague direction sur le réseau. Elle me tirait vers la tour centrale. Etait-ce encore une de ces vaines anarchistes qui cherchait à renverser le système établi ?

J’en avais déjà dénoncé plus d’unes qui pensait révolutionner le système. Même si Europa était corrompue, le système en place nous protégeait encore de l’extérieur. Des utopistes sans foi ni loi, incapables de respecter les maîtres en place. Infecté j’étais mais toujours respectueux de ceux qui m’avaient vu naître.

L’espace autour de moi se déforme autour de moi lorsque je m’arrime aux premières grilles de la tour centrale. Ma proie se glisse déjà silencieusement dans le bâtiment, aidée par deux comparses. L’une d’elles me met particulièrement mal à l’aise. Elle mêle virtuel et réel avec une aisance déroutante, être hybride entre l’intelligence artificielle et l’infecté. L’autre n’est qu’un de ces clones créés à dessein qui a évolué à travers l’infection. Peu d’intérêt, vraiment.

Je m’étonne néanmoins de leur progression. Le chaos règne dans les rues d’Europa sans pour autant les perturber. Elles oscillent toutes trois entre le réseau et le monde physique, défaisant avec habilité et cohésion les différentes menaces qui se présentent à elles. Les quelques droïdes en faction s’entretuent sur leur passage. Elles les utilisent pour créer des brèches physiques là où elles ont besoin de progresser. Les araignées affluent par vague, en vain. Ma proie se joue d’elle, faisant disparaître un instant la rémanence laissée par les trois intruses dans le réseau interne de la tour centrale.

Je l’observe avec attention. Elle a retiré les implants oculaires que je lui connaissais, dévoilant des yeux dont la résolution qui s’y lit me bouleverse bien plus que je ne l’aurais cru. Je dois la tuer pour prendre son corps et en même temps, en moi, souffle une voix peinée par ce gâchis à venir. Dans une autre vie, peut être aurais-je pu la connaître l’apprécier, l’aimer. Ce n’est pas cette vie pour autant car je veux désormais ma place dans ce monde, loin du caniveau qui m’a élevé, auprès de ces parents qui m’ont rejeté.

Une électrode dans une main, j’insère au coeur de l’implant libéré la drogue qui sera  le sésame présidant à ma consécration. Le réseau se brouille un instant et les lignes de codes deviennent floues. Tout, autour de moi, vibre à une vitesse à rendre fou n’importe qui de sensé. Sauf que j’ai déjà basculé dans la folie et qu’Aurora doit être mienne. Les doutes m’assaillent. Je monte le volume de la musique, anesthésiant toute pensée, pour que seul ce but infâme m’occupe l’esprit.

Got a curse in, could be worse in
You first in a hearse in
Good as dead , nothing left in
Nothing left in, some be heading
I need a head rest in
And a feed from a warm breast

Mon avatar percute de plein fouet ma proie. Son « âme » chancelle hors de son corps. La brèche s’élargit sous les assauts du code hurlant autour d’elle. La bulle créée par la drogue étouffe tout son, la séparant de ses deux compagnes. Je croise son regard. Elle sourit avec tendresse. La tristesse m’envahit. Je pleure dans le monde physique. Je raffermis mon emprise pour autant. Son corps est à moi. Je la sens qui se dégage pour mieux m’attirer. Sa voix sonne dans mon esprit comme une consolation que je ne peux qu’à peine accepter. Elle connaît mon nom et ses mots couvrent jusqu’aux moindres vibrations de cette musique qui me coupait jusqu’alors des autres êtres vivants.

« Li, tu t’es perdu dans une bataille qui ne te concerne pas pour l’instant. Reste en moi et dors jusqu’à ce que nous soyons tous libérés de la folie d’Europa. »

Le serpent noir réapparait et s’enroule lentement autour de moi. Mon corps paralysé ne réagit plus. Dans mon esprit, je hurle silencieusement à mes mains d’arracher les électrodes qui me relient à la grille. En vain. Le sourire d’Aurora exprime une peine profonde. Les lignes de codes qu’elle m’adresse sont caressantes, tentent de compenser la violente entrave du reptile numérique.  Le piège se referme sur le chasseur et je disparais peu à peu dans son regard.

« Tu vivras en moi jusqu’à notre libération, Li… »

Finissez l’histoire avec le dernier chapitre, Ex Nihilo!

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