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Focus Bouquin #14: Mona Lisa s’éclate

mona_lisa_s_eclateAprès m’être complètement immergé dans Neuromancien et Comte Zéro, je ne pouvais qu’achever mon voyage au  coeur de la Conurb avec Mona Lisa s’éclate, volet final de cette  saga de saint William Gibson (oui, lui aussi, je le révère à présent 😛 ).

Pour celles et ceux qui dorment près du radiateur, rappelons que c’est l’auteur qui a donné naissance au terme cyberespace largement utilisé de nos jours ainsi qu’à tout un tas de petits mots qui font que le cyberpunk est ce qu’il est aujourd’hui en 2013 (je pense entre autre au terme ICE que l’on retrouve un peut partout et pas seulement dans Android: Netrunner).

Alors de quoi ça parle Mona Lisa s’éclate?

Comme pour le précédent volume, Gibson adopte le choix d’une narration à travers les points de vue de trois personnages bien distincts. Trois destinées qui vont se rejoindre invariablement dans les derniers chapitres pour un final époustouflant.

La première de ces personnalités, c’est Henry, un bricoleur, voleur de voiture repenti malgré lui (on va dire torturé par l’Etat d’une manière bien particulière que je ne vous dévoilerais pas), qui s’est réfugié dans un usine au milieu d’un désert désolé. Pour passer le temps et soigner ses fréquentes pertes de mémoire, il bricole à longueur de temps de machines auxquelles il donne des noms terrifiants: la sorcière, le juge…
Son existence jusqu’alors tranquille va basculer lorsqu’un de ses contacts va lui larguer le corps inanimé du mystérieux Comte Zéro. Celui-ci est raccordé  à une étrange machine…

Le second personnage à être introduit est Kumiko, une jeune femme japonaise, fille d’un chef Yakuza, qui, pour la protéger des représailles éventuelles de ses rivaux, l’envoie à Londres sous la protection d’un de ses obligés. Elle y fera la connaissance de la mystérieuse Sally Shears, garde du corps impitoyable aux doigts dissimulant des rasoirs et aux yeux miroirs (Toute ressemblance avec Molly dans Neuromancien serait purement fortuite, vous vous en doutez ^_^ ).

Le dernier personnage à être présenté, c’est Mona, une prostituée totalement paumée, droguée qui cherche à s’en sortir au côté d’un petit copain incapable de faire autre chose que de se fourrer dans des plans foireux. Sa ressemblance troublante avec une star de SimStim, Angela Mitchell, la projettera en plein milieu d’une lutte occulte dont elle ne soupçonnait pas l’existence.

Confus, n’est ce pas?

C’est sans doute le seul reproche que l’on pourrait faire à Gibson. Mais c’est aussi la force de son récit que de mener trois histoires de front et d’amener peu à peu ces destins apparemment parallèles à se croiser pour se mêler en une fin qui laisse le lecteur pantelant mais heureux.

Si vous avez lu les deux précédents opus, la lecture n’en sera que plus fluide et surtout, vous aurez plaisir à retrouver des personnages croisés précédemment. Un véritable délice de voir comment ils ont évolué au fil du temps puisque Mona Lisa s’éclate se déroule quinze ans après Neuromancien et huit ans après Comte Zéro.

L’écriture de Gibson conserve  son aspect sensuel avec des descriptions très détaillées permettant une immersion totale au cœur de son univers à travers les sens de chacun de ses protagonistes. J’ajouterais que cette osmose avec les personnages est d’autant plus aisé dans ce dernier volume, la relation plus sensible.

L’auteur construit également des personnages toujours aussi puissants avec cette sensation diffuse mais tenace que les hommes sont toujours aussi faibles et faillibles face à des femmes toujours plus volontaires et désireuses de s’en sortir là où les figures habituellement viriles des hommes s’effondrent devant un monde où la technologie aliène progressivement les êtres humains.

Molly, Kumiko, Angela et même Mona se battent tout au long du récit pour vivre et survivre là où le Comte Zéro a choisi de fuir la réalité dans le cyberespace, là où un Henry, sous couvert de son trauma, se réfugie dans un hangar pour construire des monstres mécaniques. A nouveau, le mâle de base paraît bien faible et les personnages féminins font preuve d’une détermination évidente sans se soucier un seul instant de ce que peuvent penser ces mâles affaiblis.

De fait, j’en viens définitivement à me poser des questions sur les orientations idéologiques de Gibson: était-ce voulu de sa part de faire un tel empowerment féminin ou bien est-ce un accident de création?

En tout cas, le résultat est on ne peut plus réaliste avec des personnages entiers aussi bien dans leurs forces que leurs faiblesses, en cohérence totale avec cet univers dystopique de la conurb.

Ajoutons également que des questions n’ont cessé de m’assaillir durant la lecture, interrogations amenées avec talent par Gibson sur notre rapport à l’univers virtuel, à ces machines auxquelles nous abandonnons volontiers notre libre arbitre et à la peur potentielle de voir se développer des Intelligences Artificielles capables de se substituer complètement à la capacité de décision de l’être humain. Des questions toujours d’actualité et remises dans le contexte des années 80, remarquablement visionnaires sur ce que nous vivons actuellement dans les rapports que nous entretenons avec le web 2.0 toujours plus interactif, immersif et invasif.

Si je n’ai pas manqué de vous recommander les précédents, je ne peux  que vous encourager à achever le voyage par ce dernier livre. Aussi l’occasion d’écouter en parallèle Mona Lisa Overdrive, le thème musical issu de la trilogie Matrix, vibrant hommage à l’œuvre de William Gibson

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Focus Bouquin #13: Comte Zéro

Comte_ZeroDe là à dire que les univers cyberpunk m’obsèdent, il n’y a sans doute qu’un pas.
Entre Deus Ex Machina (et sa suite Ex Nihilo qui va arriver reliée pour vos petits yeux dans quelques semaines), ma participation engagée dans la communauté Run4Games dédiée à l’excellent jeu Android: Netrunner, mes lectures m’ont fatalement orienté vers un des maîtres du genre, à savoir William Gibson.

La trilogie de la Conurb composée de trois livres (enfin quatre si l’on compte Gravé sur Chrome mais c’est une autre histoire) est initiée par Neuromanciendéjà critiqué sur ce blog. Bien appâté par cette première oeuvre, je décidais donc de me lancer dans Comte Zéro, sa suite plus ou moins directe.

Et ce fut loin d’être une erreur comme je vais vous l’expliquer.

L’action se déroule 8 ans après les événements décrits dans Neuromancien et, en soit, le roman ne nécessite pas d’avoir lu le précédent pour profiter du style de l’auteur et de son univers cyberpunk révolutionnaire pour l’époque. Pour rappel, le monde de Gibson, c’est un endroit sombre, futuriste, et dystopique. Des méga-corporations ont la main mise sur l’humanité. Elles luttent les unes contre les autres à l’aide d’avancée technologique fulgurante et n’hésitent pas à tremper dans des actions plus ou moins illégales par l’embauche de mercenaires pour saboter les opérations de leurs rivaux. S’ajoute à cela une matrice, sorte de gigantesque cyberespace, dans laquelle se déroule une lutte occulte menée par des hackers, mandatés ou indépendants, venant dérobés des données confidentielles à ces mêmes méga-corporations contre de l’argent principalement. Les personnages de cet univers sont, pour l’essentiel, désabusés, désespérés et en proie à de multiples addictions qui les rendent d’autant plus humains dans leur faiblesse mais aussi parfois dans leur sursaut de résistance face à un monde devenu fou et inhumain.

Voilà pour l’ambiance.

Là où Neuromancien proposait de suivre essentiellement deux personnages, Case, le hacker ressuscité, et Molly, la chasseuse de prime froide et déterminée, Comte Zéro alterne entre trois personnages dont les histoires semblent éloignées mais vont se rapprocher à mesure que Gibson déroule son intrigue. Le premier, Turner, est un mercenaire qui va être mandaté pour exfiltrer un scientifique d’une méga-corporation nommée Maas. De l’autre, nous avons Marly, une responsable de galerie d’art complètement à la dérive qui sera embauché par un mystérieux et inquiétant mécène, Virek pour enquêter sur l’origine de boites attribuées à l’artiste Joseph Cornell. Et pour finir Bobby, un hacker débutant répondant au pseudonyme pompeux Comte Zéro, va se retrouver quelques instants en état de mort cérébral suite au test,  à son insu, d’une IA militaire.

Trois destinées éloignées qui se réuniront à terme dans un final explosif, typique de l’écriture de Gibson.

Sans vous dévoiler les détails de l’intrigue, Comte Zéro est dans la droite lignée de Neuromancien. Les descriptions sont riches, font appel à tous les sens du lecteur pour l’entraîner dans cet univers sinistre et déroutant. Les rares incursions dans la matrice jouent avec les souvenirs des personnages et participent à l’intégration du lecteur dans l’intimité des pensées des protagonistes, ce qui renforce un certain lien empathique.

L’auteur continue dans la lancée de son précédent livre en centrant l’action sur l’être humain. Les technophiles vont clairement s’ennuyer. L’être humain prime avant tout dans cette dystopie et ce qui semble intéresser Gibson, c’est d’essayer de comprendre comment nous pourrions nous comporter dans un tel univers où la technologie a mis en esclavage l’humanité en la rendant complètement dépendante.

Une fois de plus, et c’est peut être mon regard féministe qui me joue des tours, mais les personnages féminins sont forts et s’autodéterminent dans ce livre au même titre que Molly dans Neuromancien. Ce ne sont pas des faire-valoirs ni des récompenses mais avant tout des protagonistes actifs de la narration qui contribuent à l’oeuvre non pas parce qu’il s’agit de femmes mais bien parce que ce sont des personnages bien construits avec leurs motivations et leurs raisons d’aller au bout de leurs convictions. Marly en est l’exemple frappant et se révèle tout aussi intéressante que Molly.

Néanmoins, tout n’est pas rose. Si vous n’avez pas l’habitude de vous plonger dans des univers décalés à ce point de la réalité, l’immersion peut se révéler difficile. Gibson écrit bien, je dirais même très bien, et son traducteur, Jean Bonnefoy, a fait un travail de grande qualité tout en conservant ce langage que l’auteur a inventé à travers ses différentes œuvres (n’oublions pas que le terme « cyberespace » nous vient de lui). Ajoutez à cela le fait de devoir suivre en parallèle trois histoires différentes et un lecteur habitué à un déroulé ultra linéaire risque d’être perdu.

En revanche, une fois ces difficultés dépassées (qui n’en sont pas à mes yeux), c’est un horizon nouveau qui s’ouvre au lecteur avec des personnages aussi attachants que fascinants, des rebondissements surprenants et un dénouement qui appelle une suite dont je vous parlerais dans un prochain billet!

Focus Bouquin #12: Neuromancien

William-Gibson-NeuromancienIl y a parfois des carences à combler et je l’ai fait récemment en me plongeant dans l’univers sombre et dystopique de la Conurb décrite dans Neuromancien de William Gibson.

Ce monument cyberpunk que l’on m’avait maintes fois recommandées a influencé de nombreux médias, jeux, créations par la suite grâce à ces termes inventés sur le tas mais diablement visionnaires. Cyberespace est d’ailleurs un de ces mots que nous reprenons à présent largement sans savoir que son papa n’est autre que William Gibson.

Rentrons donc dans le pitch.

L’intrigue se focalise sur un anti-héros (la patte de Gibson), Case, cowboy du cyberespace, hacker génial à qui l’on a coupé les ailes parce qu’il a tenté de doubler son dernier employeur.
Les hackers de cet univers dystopique se connectent au cyberespace par une prise neuronale et des électrodes permettant de virtualiser la matrice et d’y naviguer librement à travers une expérience sensorielle tout simplement extraordinaire. Ils piratent les données des multinationales ou d’autres utilisateurs en traversant des GLACE (ICE dans la langue de Shakespeare) à l’aide de brise-GLACE, ce terme étant l’acronyme de Générateur de Logiciel Anti-intrusion par Contre-mesures Électroniques.

Cela ne vous rappelle rien?

Netrunner oui et du coup Android: Netrunner qui se sont largement inspirés de la terminologie de Gibson pour générer leur propre univers finalement assez proche de ce que l’on trouve dans Neuromancien.

Mais revenons à nos moutons.
Case a doublé ses employeurs et ceux-ci se sont vengés en introduisant en lui une neurotoxine qui l’a privé de toute possibilité de se connecter à la matrice. Cloué à Chiba dans la Conurb, il vit de petits trafics, passe l’essentiel de son temps camé jusqu’à qu’il fasse la rencontre d’Armitage, un homme d’affaire louche au passé des plus troubles mais qui lui propose en l’échange d’une passe (une intrusion dans les serveurs d’une méga-corporation) de lui rendre l’accès à la matrice.

Plus ou moins contraint, Case va accepter l’accord et se lancer dans une aventure qui dépassera de loin toutes ses attentes…

L’écriture de Gibson est dense, il faut l’avouer.
Je l’ai lue en français et je me dis que ça vaudrait le coup de s’y replonger en anglais pour apprécier l’oeuvre dans sa langue originelle.
Il n’empêche que le niveau de langue de la traduction est soutenu et demande une attention durant les 50 premières pages pour bien acquérir ces mots que Gibson créé pour générer son univers et permettre une immersion totale à son lecteur. L’écriture a quelque chose de très sensuelle puisqu’elle fait appel à tous les sens du lecteur, renforçant ainsi le côté immersif de l’oeuvre.

Peu à peu, le lecteur plonge au côté de Case et découvre ce monde terrifiant où un capitalisme effréné a fini de mettre à genoux l’humanité dans une course technologique folle.

Les personnages sont profondément attachants, chacun avec leur caractère et j’avoue que j’ai été fortement impressionné par le personnage principal féminin du roman: Molly.

De prime abord, elle apparaît comme une chasseuse de prime, enchaînée par on ne sait quel contrat à Armitage.
La relation de complicité qu’elle va développer avec Case au fil de l’intrigue permet à Gibson de donner une grande profondeur à ce personnage en apparence froid et mécanique.
Sans rentrer dans les détails, je dirais que c’est appréciable de constater que dès 1984, des auteurs étaient capables de créer des personnages féminins indépendants, ne répondant ni aux clichés de la princesse à sauver ou de la vamp perverse manipulatrice. Elle est forte, sait ce qu’elle veut, assume sa sexualité et ne se révèle pas moins humaine sans pour autant être réduite à son genre.
Gibson a parfaitement saisi le potentiel d’affranchissement du genre dans le monde cyberpunk à travers ce personnage (et d’autres du roman), ce qui souligne d’autant plus la fusion transhumaniste opérée dans cet univers.

Cette oeuvre est une grosse baffe de début d’année pour moi et, si vous ne l’avez pas déjà exploré, je vous recommande de vous y plonger de toute urgence.

En aparté, le championnat de France d’Android: Netrunner approchant à grand pas (c’est quand même le 8 mai), je n’ai pas pu m’empêcher de rendre hommage à William Gibson et son Neuromancien dans ce billet à destination de la communauté de Run4Games.

Vous l’aurez compris, c’est définitif, dystopie, je crie ton nom 😛

Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toiLa semaine dernière, j’évoquais la Mécanique du Coeur, album/livre issus de l’imagination de Mathias Malzieu et de son groupe Dionysos.

Retour au source oblige, je voulais savoir ce qui se racontait dans Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, second roman du chanteur du groupe, lié de manière plus ou moins lâche à l’album Monsters in Love précédemment critiqué ici.

Le contexte d’écriture du livre est lourd en émotions puisque Mathias Malzieu l’a écrit peu après le décès de sa mère.
Le thème principal sera de fait le deuil et sa difficulté à la dépasser pour continuer à vivre malgré la perte douloureuse de l’être aimé.
En effet, comme dans bon nombre de texte de l’auteur, cette oeuvre traite d’amour de bout en bout avec cette légèreté dramatique qui rend l’écriture touchante, particulièrement sensible à travers des métaphores qui parfois font sourire, d’autres fois pleurer.

Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, c’est aussi le retour d’un personnage bien connu des amateurs du groupe: Jack.

Le fameux Jack dont le lecteur suit la naissance, la jeunesse et l’adolescence dans la Mécanique du Coeur, préquelle à Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi.
Jack a grandi au point de devenir un géant aux jambes accordéons avec un accent irlandais qui réconforte le héros de l’histoire.
Giant Jack apparaît pour partager son ombre avec l’auteur, lui offrir de quoi se remettre de cette perte en rêvant et en lisant.
Jack, docteur en ombrologie, va suivre les péripéties du héros, le protégeant, le conseillant et l’aidant à se relever pour poursuivre sa route.
C’est un personnage clé mi terrifiant, mi sympathique et ses apparitions sont autant d’occasions pour l’auteur de remettre en cause son deuil, de se confronter à la réalité mais également de rêver.

Jack, c’est aussi ce thème chanté dans le livre par le géant et le héros dans un duo endiablé, parfait extrait de Monsters in Love.

D’ailleurs, les amateurs de l’album seront sans doute déçu de constater que livre et album sont bien différents.
Là où la Mécanique du Coeur version musicale est un quasi copié-collé des événements décrits dans la version littéraire, Monsters in Love est surtout la transcription imagée des histoires que Jack remet au héros pour l’aider à dépasser sa souffrance.

Par ailleurs, Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi a un côté bien plus intimiste que La Mécanique du Coeur et se présente plus comme une lettre écrite à l’au-delà.
Les aspects fantasmagoriques ne laissent pas la sensation de conte ressentie dans le livre suivant.
Il s’agit surtout de faire son deuil dans l’écriture à travers des images puissantes et prenantes, des envolées lyriques dans les étoiles, au plus profond de la nuit, jusqu’aux limites de la vie et de la mort.

Le lecteur s’infiltre dans cet univers personnel avec silence et révérence de peur de casser quelque chose et c’est avec un certain plaisir teinté de souffrance que l’on savoure la patte littéraire de Mathias Malzieu tout en réécoutant Monsters in Love qui vient mettre des couleurs aux histoires contées par Jack.

La chanson Neige prend d’ailleurs tout son sens grâce au livre.
Dramatique à souhait, elle illustre parfaitement ce qui se déroule dans Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi.
Je la remets parce que cette composition mérite d’être partagée et réécoutée encore et encore!

Je n’en dirais pas plus, pour ne pas vous gâcher le plaisir purement émotionnel qui se dégage de ce récit.

Cette oeuvre est à découvrir au plus vite, si ce n’est pas déjà fait 😉

Focus Manga #23: Gunnm Last Order

Il y a un peu plus d’un an, je débutais les Focus Manga par l’analyse du personnage de Sechs dans Gunnm Last Order, l’oeuvre fascinante de Yukito Kishiro.

Cela va sans dire, ce personnage continue de m’intriguer et ce n’est pas mon avatar depuis si longtemps pour rien.
Androïde initialement de genre féminin qui va décider de changer de genre à mesure que son caractère va évoluer au sein d’un univers cyberpunk où, dès le départ, l’auteur tisse la thématique de la définition de l’être humain puisque ce sera la quête de nombreux protagonistes de la série, de Gunnm à Last Order et sûrement sur le troisième arc si celui-ci voit un jour la lumière du monde des vivants.

Voilà ce dont je vais vous parler dans cette courte analyse consacrée à la définition de l’humain selon Yukito Kishiro à travers ses personnages aux motivations souvent complexes.

Plantons déjà le décor, quitte à spolier un petit peu (dans ce cas, arrêtez immédiatement la lecture ou continuez en vous préparant à l’indicible ^_^).

Le monde de Gunnm, c’est une vision dystopique de notre monde qui, ravagé par une météorite, va subir un très long hiver avant de pouvoir se relever autour d’un homme, Arthur, qui va créer Melchizedech, un super ordinateur quantique capable de prédire les possibilités offertes par l’avenir avec un pourcentage de réussite tout simplement effrayant d’acuité. Terrorisé par la possible chute d’une autre météorite, Arthur va pousser la société renaissante dans une course à la conquête spatiale et, lorsqu’il passera de vie à trépas, un ascenseur orbital reliant la surface de la Terre à une station spatiale permettant l’envoi de navettes dans l’espace, aura vu le jour.

S’en suivra la conquête de Venus, de Jupiter et des guerres de terraforming sur Mars dans lesquelles Gally, l’héroïne de la série, sera impliquée.
Par un acte terroriste, elle isolera la surface la Terre (la décharge et Zalem, la cité flottante la dominant) du reste de l’univers. Aussi l’humanité sera divisée entre les puissances de Vénus pratiquant les manipulations génétiques poussées à outrance, Jupiter, obsédés par les cyborgs au point que tous ses habitants n’ont plus que le cerveau d’origine, et l’Echelle réfugiée sur Jéru, qui dissimule la réalité de ce qui se déroule sur Terre. Mars, quant à elle, est déchirée par les guerres, véritable jouet entre les mains des trois puissances présentées précédemment qui entretiennent le conflit en soutenant et en divisant les forces armées présentes.

Voilà le monde de Gally qui va aller en se complexifiant lorsqu’elle découvrira qu’il est très difficile de déterminer précisément ce qui est humain de ce qui ne l’est pas.

L’héroïne est une cyborg, l’hybridation parfaite entre l’être humain et la machine, son cerveau étant la seule partie charnelle qui lui reste. Elle sera confrontée très tôt à la question de l’identité lorsqu’elle découvrira que les personnes qu’elle aime (Ido, Lou…), citoyens de Zalem, sont dans les faits des sacs de viande dont le cerveau a été remplacé par une puce électronique. La plupart des citoyens de Zalem, lorsqu’ils découvrent la vérité, sombrent dans la folie, certains se suicidant, d’autres cédant à une soif de sang qu’ils justifient par le fait qu’ils sont l’espèce dominante grâce à cette puce qui ferait d’eux des surhommes.

Dès cette phase, l’auteur pose avec efficacité la question de la vertu d’humanité:
Nos organes originels justifient-ils à eux seuls notre humanité?
Sommes-nous moins humains avec un cerveau cyber, ou un corps cyber?
Quelle est la limite à ne pas franchir?

C’est du transhumanisme pur et dur.
Gally est au centre de ces réflexions et ses errances vont lui permettre de trouver des réponses alors qu’elle sera brisée à de nombreuses reprises dans sa quête de la vérité sur son humanité.

A contrario, son adversaire de toujours, le docteur Desty Nova, embrasse complètement son statut d’anomalie dans les rouages bien huilés  de la société spatiale.
Tout comme Ido et Lou, il est citoyen de Zalem et possède un cerveau cybernétique en lieu et place de son originel. Sa folie est différente et s’axe sur l’expérimentation sans aucune limite éthique puisque, pour lui, il s’agit avant tout de jouer avec la grande machine qu’il désigne comme Karmatron et qui préside à la destinée de tous les êtres, qu’ils soient humains ou pas. La notion d’être humain ne l’intéresse pas et il cherche avant tout à se concentrer sur le potentiel de chaque individu, leur capacité à influer sur le reste de l’univers et à générer une forme de chaos capable de faire évoluer le système. Aucune notion de bien ou de mal dans sa démarche, uniquement l’étude des interactions possibles avec l’environnement et de leurs conséquences.

Desty Nova n’a de fait aucune démarche humaine. Il est déconnecté de la société dans laquelle il évolue et ne cherche que des cobayes pour affiner sa théorie et découvrir comment maîtriser son propre karma puisqu’au fond, il cherche sans doute à déterminer pourquoi il existe et qu’est ce qui a fait qu’il est sorti des rails pour être banni, chassé, réhabilité, emprisonné puis finalement laisser libre avec des capacités tout juste hors normes. Cette quête boucle finalement avec celle de Gally même si les chemins empruntés sont profondément différents et qu’il n’attire pas forcément la sympathie du lecteur de prime abord.

Définir l’être humain, c’est aussi le leitmotiv caché de Ping Wu, le hacker qui aide Gally lors de son incursion dans Melchizedech.

Idéaliste qui pense libérer la société en participant au leak d’un code offrant l’immortalité à l’humanité, il va se rendre compte que par cette libération d’information, il participe à la mise en place d’un monde injuste où les enfants n’ont pas de place et sont massacrés impitoyablement puisque dans un univers où il n’y a plus de morts, les enfants n’ont finalement aucune place. Par bravade, il tentera de faire tomber le système et échouera pour se retrouver isolé au milieu de robots à qui il transmettra pendant deux cent longues années son humanité qu’il pensait avoir abandonné.
A son contact, ces mêmes robots développeront à différents niveaux des émotions ainsi qu’un libre arbitre leur permettant de venir en aide à Gally à un moment décisif alors que Ping Wu, dans un sursaut d’humanité, se décidera à lutter à mort pour cet être humain auquel il a envie de croire au sein de cette société spatiale désespérée et profondément inégalitaire.

Ces trois personnages ne sont qu’un bref aperçu de cette lutte qui est au coeur de chacun des protagonistes et qui alimente la réflexion de Yukito Kishiro sur la difficulté croissante que nous avons à déterminer ce qu’est réellement l’humanité alors que nous abandonnons de plus en plus de choses pour nous tourner vers une vie essentiellement connectée.
Ce qui est particulièrement intéressant dans Gunnm est qu’aucun jugement n’est porté sur cette évolution. Ni bien, ni mal, juste l’étude d’une société qui évolue selon un idéal de survie et d’ordre échappant à tout contrôle réel.

Vous êtes arrivés jusque là et vous ne vous sentez pas trop spolié?

Alors foncez découvrir cette série qui se révèle d’une profondeur surprenante à travers tous ces êtres qui veulent répondre à cette question qui nous taraude tous: qui suis-je?